Phileas : la littérature à l’assaut de la bande dessinée

12 juin 2020 14 commentaires
  • C’est un signe des temps : depuis une trentaine d’années, les grandes maisons littéraires qui naguère snobaient la bande dessinée, s’y investissent de plus en plus. Avec la création de Phileas, joint-venture entre Edi8 (groupe Editis, filiale de Vivendi) et Steinkis, c’est le catalogue du 2e groupe d’édition français qui se propose d’être décliné en bandes dessinées, avec à la clé un concept : les « romans graphiques de genre. »

En empruntant le prénom de Phileas Fogg, le voyageur du Tour du monde en quatre-vingt jours de Jules Verne, ce nouveau label nous fait une invitation au voyage dans la littérature de genre : polar, thriller, enquête, fantastique, aventure historique, science-fiction… sous la forme de « romans graphiques » dont la matière sera essentiellement puisée dans le riche catalogue du groupe Editis qui recouvre des labels aussi connus que Robert Laffont, Plon, Sonatine, Pocket, Fleuve Noir, Presses de la Cité, Héloïse d’Ormesson, les Escales, XO, Julliard…

Ce n’est pas rien : Editis, c’est plus de 900 millions d’euros de chiffre d’affaires et une quarantaine de maisons d’édition. Le pari est de recruter les « marques » les plus connues de ce catalogue pour les décliner en bande dessinée. C’est malin : cela rassure les libraires, mais aussi les lecteurs (souvent des lectrices) pour les amener vers le 9e art.

La production devrait être mesurée : « entre 6 et 10 titres par an » nous dit le président d’Edi8, Vincent Barbare, « en fonction des résultats », tandis que Moïse Kissous qui est l’opérateur BD de cette manœuvre, y voit un moyen de faire revenir les gens en librairie après la période de confinement que nous venons de vivre.

Phileas : la littérature à l'assaut de la bande dessinée
Vincent Barbare (Edi8) et Moïse Kissous (Groupe Steinkis), les deux copilotes de Phileas.
Photo : Editis. D.R.

Et le programme, d’entrée, semble alléchant :

Dès octobre 2020 :

-  Gravé dans le sable de Michel Bussi, adapté par Jérôme Derache & Cédric Fernandez

-  Le Syndrome [E] de Franck Thilliez, adapté par Sylvain Runberg & Luc Brahy

En 2021 :

-  Les Déracinés de Catherine Bardon, adapté par elle-même et par Winoc

-  Autographie d’une courgette de Gilles Paris, adapté par Ingrid Chabbert & Camille K

-  L’Île des oubliés de Victoria Hislop, adapté par Roger Seiter & Fred Vervisch

-  Le Mystère des Saints-Pères de Claude Izner, par Jean-David Morvan & Bruno Bazile

Michel Bussi continue son assaut de la bande dessinée : après les éditions Petit à Petit et les éditions Dupuis, il rejoint Phileas.

L’auteur de polars Franck Thilliez est aussi de la partie.
© Phileas

Des créations originales

-  L’Agence des invisibles par Marc Levy associé à Sylvain Runberg, avec Espé au dessin

-  Simenon, une biographie signée Rodolphe & Christian Maucler

En 2022 :

-  La Nuit des temps de René Barjavel, adapté par Christian De Metter
-  Glacé de Bernard Minier, adapté par Philippe Thirault & Mig
-  Seul le silence de R.J. Ellory, adapté par Fabrice Colin & Richard Guérineau
-  Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra, adapté par Stella Lory

Crise de l’imaginaire ?

Voilà donc les épousailles entre la BD et la littérature consommées. Ce n’est pas bien nouveau : cela fait bien longtemps que la BD était partie à l’assaut de la littérature : le sujet était sur la table dès les années 1930 avec Tarzan et Buck Rogers, comme le rappelle un article paru sur ActuaBD.com en 2007, La BD à l’assaut de la littérature.

La tendance a été longtemps d’adapter des œuvres dans le domaine public. Puis les classiques contemporains, comme Leo Mallet chez Casterman ou encore Stefan Wul chez Ankama. On a même vu des auteurs de best-sellers modernes, comme Frédéric Begbeider ou Bernard Werber tenter l’exercice, avec des résultats très contrastés et pas toujours concluants.

Marc Levy, hier. Il a livré un script inédit qui sera adapté par Sylvain Runberg.
Photo : Capture d’écran. ActuaBD.com

Ce qui change ici, c’est que ce sont les groupes de littérature qui font de plus en plus le siège de la bande dessinée. Là encore, ce n’est pas nouveau : Gallimard s’y était employé naguère en rachetant successivement les labels Futuropolis puis Casterman tout en créant Gallimard BD et Denoël Graphic. Hachette a créé les labels Hachette Collections, leader dans la diffusion en kiosques et en vente par correspondance, Robinson, Marabulles, Hachette Comics et a surtout rachetés Astérix et Albert-René ou encore le beau label de mangas Pika. Mentionnons encore, dans le domaine de la jeunesse, le label Rue de Sèvres irrigué par le catalogue de L’École des loisirs.

Récemment, Albin Michel avait annoncé son grand retour à la BD, un peu sur le même schéma, avec Virginie Despentes, Roland Dorgelès, ou Yuval Noah Harari dans la besace.

Faut-il voir là le contrecoup du rachat du prestigieux groupe Le Seuil par Média-Participations où un éditeur de BD se payait un fleuron de la littérature ? Les « pure players » comme Delcourt ou Glénat (par ailleurs alliés avec ces grands groupes dans le domaine de la distribution) doivent se sentir de plus en plus cernés…

Ou est-ce la traduction, comme l’évoquait récemment notre ami Yves Frémion sur ActuaBD.com, le résultat d’une « crise des imaginaires » qui serait le fait des « pires manipulateurs de l’édition », ces « publieurs », selon le distinguo que faisait naguère Jean-Louis Gauthey pour désigner les éditeurs qui n’étaient pas des créateurs ?

L’avenir le dira, en attendant souhaitons bon vent à Phileas dont le voyage devrait durer un peu plus de quatre-vingts jours.

Voir en ligne : LE SITE DE PHILEAS

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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14 Messages :
  • A quand l’adaptation en roman de bandes dessinées ?

    (Ça nous changerait...)

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 12 juin à  10:56 :

      Ça existe déjà :beaucoup en jeunesse (Titeuf, Cédric...) mais aussi Les Maître de l’orge de Jean Van Hamme.

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      • Répondu le 12 juin à  12:06 :

        Ça existe déjà :beaucoup en jeunesse (Titeuf, Cédric...)
        Ça s’appelle de la novélisation. Un terme franglais assez laid.
        Généralement, ce sont des adaptations d’épisodes des séries animées de ces personnages. Un peu comme des adaptations d’adaptation.
        Est-ce que les romans adaptés de Les Maîtres de l’orge précèdent l’adaption audiovisuelle de la bande dessinée ou sont le fruit de cette adaptation ?
        L’adaptation d’une BD directement en roman semble rare, non ?

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        • Répondu par kyle william le 12 juin à  22:16 :

          Hugo Pratt a signé autrefois de son nom plusieurs adaptations de ses BD en romans de bonne facture, la Ballade de la Mer Salée, Jésuit Joe, Fort Wheeling...

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      • Répondu par RD le 12 juin à  14:13 :

        Dans un interview donné aux Cahiers de la bande dessinée, en 86, Van Hamme explique qu’il avait d’abord écrit Les maîtres de l’orge pour une série télé mais que le projet avait finalement été abandonné. Le journaliste lui demande s’il ne pourrait pas l’adapter en bande dessinée – il répond que non. Puis il dit qu’il pourrait en faire un gros roman, à la limite, mais que cela lui demanderait un an de travail. Bon, finalement, Les maîtres de l’orge existe aujourd’hui sous la forme d’une bande dessinée, d’un roman et d’une série mais où se situe le roman ? Le roman adapte-t-il la bande dessinée ? Ou la série ? A moins que ce soit la série et la bande dessinée qui adoptent le roman ? On ne sait plus très bien...

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  • Tout dépend de la liberté d’action et de l’ambition des adaptateurs.
    Si l’intérêt pour la littérature n’est pas nouveau, ce qui est plus récent je trouve, ce sont les grandes adaptations de romans en BD.
    Des auteurs qui s’approprient du matériau de base pour le transposer dans leur univers.
    Pour exemple : Je François Villon de Luigi Critone (d’après Teulé), Le joueur d’échec de David Sala (d’après Zweig), les adaptations de Jack London par Riff Reb’s, Le jardin de minuit d’Edith (d’après Philippa Pearce) etc.
    Ce sont tous des chefs d’oeuvre de la BD récente.
    Ce sont des oeuvres à part entière qui apportent une vision d’auteur.
    Malheureusement ce n’est pas toujours le cas. Il y a énormément d’adaptations beaucoup plus didactiques et impersonnelles. Cela dit quand c’est bien fait cela se laisse lire, même si il n’y a pas de surenchère artistique.
    Il faudra attendre pour juger des intentions de ces “nouveaux” éditeurs de BD.

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    • Répondu par Toca le 12 juin à  19:21 :

      J’ai adoré la BD de Proust, À la recherche du temps perdu, par Stéphane Heuet, du grand art qui rend accessible le texte indigeste et ampoulé originel.

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      • Répondu le 13 juin à  08:04 :

        "le texte indigeste et ampoulé originel".

        Fallait oser écrire une ânerie pareille. Encore bravo !

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        • Répondu par Toca le 13 juin à  11:08 :

          Qui lit encore Proust en 2020 ? Personne ! Heureusement qu’il y a la bande dessinée pour ça.

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          • Répondu le 13 juin à  16:35 :

            Je vous rassure, Stéphane Heuet n’est pas le seul lecteur de Proust.

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          • Répondu par kyle william le 13 juin à  18:26 :

            « Qui lit encore Proust en 2020 ? Personne ! Heureusement qu’il y a la bande dessinée pour ça. » Commentaire d’une bêtise rarement atteinte. Je préfère lire Proust que me taper d’affreux dessins.

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            • Répondu par Milles Sabords le 13 juin à  20:09 :

              Encore un nouvel éditeur et toujours des graphismes à la mode "roman-graphique" qui finiront plus vite dans les bacs des soldeurs.

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            • Répondu par Toca le 15 juin à  00:08 :

              C’est la superbe ligne claire digne d’Hergé de Stéphane Heuet que vous qualifiez "d’affreux dessins" ? Seriez-vous capable d’en faire autant ? Vous ne devez pas aimer la bande dessinée kyle william.

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              • Répondu par kyle william le 15 juin à  07:10 :

                Non, je ne connaissais pas Stéphane Heuet mais ça a l’air plutôt bien, même si loin d’Hergé. Je faisais allusion aux extraits et couvertures montrés en exemple dans l’article. Ils ne ressortissent pas du genre roman graphique, mais sont à la limite de l’amateurisme.

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