Matthieu Bonhomme ("Charlotte impératrice") : « Quand je raconte une histoire, je suis toujours en empathie pour mes personnages »

12 juin 2020 0 commentaire
  • Troisième album marquant publié par Dargaud en cette fin de confinement, l'attendu deuxième tome de "Charlotte impératrice", un véritable chef-d'œuvre dont le premier opus nous avait captivé, tant par sa narration que l'émotion dégagée par les personnages. Rencontre avec son dessinateur : Matthieu Bonhomme.

Comment a démarré votre collaboration avec Fabien Nury ?

Fabien et moi, nous nous connaissons depuis pas mal de temps : c’est un copain ! Notre première rencontre s’est nouée autour d’une exposition réalisée chez 9e Art sur Le Marquis d’Anaon qu’il avait beaucoup apprécié. Plus tard, il m’a proposé un projet, puis un autre, mais à chaque fois, ce n’était pas le même univers… voire pas le bon moment car j’étais déjà engagé sur d’autres albums. Puis, les projets finissent par générer leur propre cohérence : cela peut sembler étonnant, mais on choisit finalement les projets qui vont nous ressembler. Et puis Fabien a la possibilité de mettre le projet dans les mains du dessinateur qui va vraiment pouvoir se l’accaparer.

Depuis ce moment-là, on s’était vus régulièrement pendant dix ans, échangeant autour des livres, des films ou des thématiques qu’on appréciait respectivement. On savait tous les deux que le temps faisant office, il y allait certainement avoir un moment où nos planètes allaient s’aligner pour qu’on puisse collaborer. Et quand il est arrivé avec Charlotte impératrice, il y a eu plein d’éléments qui m’ont démontrés que je devais y aller.

Comment le projet de Charlotte impératrice vous a séduit par rapport aux précédentes propositions de Fabien Nury ?

Tout d’abord, j’étais heureux que nos timings respectifs me permettent d’enfin travailler avec lui ! Entre-temps, je suivais bien entendu ses séries et ses albums, et je trouvais qu’il y avait toujours une petite particularité assez spéciale chez lui et que je cherchais dans ma propre écriture quand je scénarisais : le rapport à la puissance de certaines mises en scène, créer une tension émotionnelle au moment de la lecture que je n’arrivais pas toujours à générer moi-même. Et je retrouvais cela dans ses albums, quel que soit le dessinateur, c’était donc sa propre étincelle qu’il apportait. Fabien est un puit de science, il décrit magnifiquement ce qu’il fait ou ce qu’il observe, et comment mettre en œuvre un récit. Je voulais me frotter à ce genre de « super-scénariste ».

Le second point était lié à la thématique en elle-même : un récit authentique, porté par un personnage féminin. J’en avais très peu traité. Le genre aventureux comme j’ai pu le traiter via le XVIIIe siècle, le western et les marins, exclut les femmes. Pour en avoir tout de même de temps en temps avec les autres scénaristes, je me suis rendu compte que les quelques femmes que j’avais dessinées parvenaient à bien se différencier dans ma gamme de dessins.

Y a-t-il un déclic autour des personnages féminins de Texas Cowboys ?

Tout-à-fait, cette série a été une grande révélation pour moi : les personnages féminins étaient extrêmement bien décrits par Lewis [Trondheim]. J’ai le sentiment de m’y être bien investi, et de vraiment m’amuser à chaque fois qu’elles entraient en scène. On cherche toujours à aller explorer les zones qu’on a bien approfondi auparavant : le personnage féminin en rôle principal me trottait en tête depuis un moment, et c’était l’occasion de prendre la balle au bond.

Comment Fabien vous avait-il décrit l’ambiance de Charlotte impératrice ?

Il avait bien sûr évoqué le récit historique en costume, allié à l’autre pendant à la Sam Peckinpah [1] : poussiéreux, bien sale et dangereux. Le mélange des deux aspects m’a directement plu.

Bien entendu, le premier tome tient effectivement plus du récit historique en costume, mais le tome 2 se déroule au Mexique, dans la poussière et on retrouve vraiment des images à la Sam Peckinpah. C’est très amusant d’arriver à placer cet univers doré et précieux dans ce cadre poussiéreux et conflictuel. Il y a un vrai paradoxe des genres.

Matthieu Bonhomme ("Charlotte impératrice") : « Quand je raconte une histoire, je suis toujours en empathie pour mes personnages »

On sent que vous vous êtes beaucoup investi dans le personnage de Charlotte : elle apparaît tantôt mutin, puis attristée, revancharde, voire possédée. Comment êtes-vous parvenue à l’incarner à ce point ?

Je pense qu’un personnage profite tout d’abord d’une bonne écriture. Charlotte est donc tout d’abord incarnée par Fabien. À côté de cela, quand je raconte une histoire, j’essaye toujours d’être le plus possible en empathie pour mes personnages. Avec Charlotte, j’ai voulu me retrouver dans les registres de la tendresse, de la séduction. De m’auto-séduire avec elle et de vraiment ressentir ce qu’elle vivait. J’ai donc voulu gérer ses regards, ses émotions…

On ressent un soin de chaque case, à chaque moment, comme si vous étiez avec votre personnage ?!

Mais Fabien et moi, on aime Charlotte ! On n’a pas juste voulu dessiner une nana à qui il arrive des problèmes. On s’est investi auprès d’une jeune femme dont on pourrait tomber amoureux, qui pourrait être notre sœur, qu’on a envie de protéger. Ce qui lui arrive est tellement injuste, elle mérite tellement mieux que ce mec ! Pour autant, on ressent un peu d’empathie pour Maximilien, car il essaye vraiment de faire de son mieux, il est humain.

Notre idée initiale est d’additionner nos particularités pour générer une nouvelle plus-value : Fabien est arrivé avec son côté noir, sa science du polar ; et de mon côté, la tendresse envers les personnages et l’empathie que l’on peut ressentir dans ce qu’ils traversent. J’essaie donc de la faire jouer « juste » pour qu’on comprenne ce qui se passe en eux, bref qu’on les aime.

On ressent d’ailleurs ce que cet acting est servi par la mise en scène des séquences. Comment travaillez-vous cette étape cruciale avec Fabien ?

Pour la première fois de ma part, nous travaillons à quatre mains sur le story-board. Pour simplifier, Fabien livre un scénario, moi des pages de BDs ; mais entre les deux, nous sommes vraiment au cœur de la mise en scène, qu’on réalise tous les deux. À la base, le scénario est déjà très découpé, très précis. Puis je réalise un premier story board sur lequel il rebondit, et nous travaillons ensemble jusqu’à la mouture finale. Surtout, quand Fabien reçoit des éléments, il n’hésite pas à enlever des séquences. Son idée est la suivante : la séquence qui répond parfaitement à notre idée doit être amplifiée.

Le meilleur exemple est sans doute le plan-séquence dans la serre du premier tome. Dix pages dans un tome s’avère particulièrement long, mais c’est un vrai investissement : on l’a donc étiré, a contrario de séquences plus casse-pied à l’opéra ou dans les châteaux qu’on ramène à quelques cases. Car ce qui compte pour nous, c’est ce que vivent et ressentent les personnages. Les moments-clés de leur vie qui génèrent une émotion amplifiée. Par exemple leur rencontre : au départ ils ne s’aiment pas, mais c’est à ce moment-là qu’ils parviennent à se séduire presque malgré eux. Au début, ils sont anonymes, et à la fin ils sont presque amoureux : cela nécessitait donc dix pages pour marquer cette évolution. C’est bien entendu un plaisir de scénariste car c’est très bien dialogué, mais l’ambiance de cette serre et des personnages évoluant m’a aidé à aller un peu plus loin dans la mise en scène, en travaillant et retravaillant ce magnifique outil qu’est le story-board.

Il faut donc rester au cœur de l’émotion, quitte a passer à côté parfois de la vérité historique ?

Le piège de la bande dessinée historique est de vouloir en faire un livre d’Histoire. En commençant par exemple chaque étape avec une date « 17 août 1860 », on casse le lien qu’on avait créé avec les personnages. Voilà où réside la différence entre historien et raconteur d’histoires. Et nous jouons dans la seconde catégorie, tout en profitant du travail réalisé par l’historien pour raconter une histoire, certes véridique mais avec des intentions presque fictionnelles dans leurs mises en scène. D’ailleurs, les quelques biopics qui m’ont vraiment marqué étaient dans ce registre : Amadeus de Milos Forman comprend des séquences inventées, mais qui permettent de mieux percevoir le personnage.

Puis vous ne pouvez pas non plus raconter toute la vie de toutes ces têtes couronnées !?

Nous sommes obligés d’opérer des choix : il est impossible de réaliser une chronique au quotidien. Ces choix orientent naturellement le point de vue qu’on portera sur le personnage. Nous avons décidé d’enlever systématiquement tout ce qui n’était pas du registre de l’émotionnel. Puis, nous avons poussé ce parti-pris en ne cherchant pas à être dans chaque étape historique, mais au contraire de tout voir par ses yeux, ou de la voir accomplir quelque chose. C’est pour cela que chaque tome débute par son œil : qu’est-ce qu’elle voit ?

Ces introductions révèlent beaucoup nos intentions de narrateurs, et donnent le ton au récit. À tel point que, oui Charlotte va vivre des aventures au Mexique, mais on ne va s’arrêter là. Maximilien reste au Mexique, mais Charlotte a encore une vie après cette guerre. Nous aurons donc un album pour relater ce qui suit cette aventure mexicaine, un album tout à fait différent car si les trois premiers albums décrivent dix ans de sa vie, ce quatrième et dernier opus retracera les cinquante années suivantes. On sera donc dans les contrastes avec une temporalité très différente.

Dès la première page du tome 2, on replonge dans l’œil de Charlotte

La série comptera donc bien quatre tomes in fine ?

Il s’agit bien d’un projet en trois actes, mais l’acte central est si copieux qu’il nous a fallu lui consacrer deux tomes, tellement il grossissait au fur et à mesure qu’on travaillait dessus. On aurait pu publier un album de 150 pages, mais cela aurait été étrange de passer d’un premier tome de 70 pages à un deuxième aussi généreux. Puis, Fabien et moi aimons tous les deux beaucoup le concept de série que nous avons mis en place : un rendez-vous avec le lecteur, qui dit : « On se retrouvera l’année prochaine ».

Pour le coup, il a fallu attendre un peu plus, mais le tome 2 fait 72 planches ! Vous ne travaillez que sur Charlotte impératrice ?

Tout d’abord, il s’agit d’une série en costume, qui nécessite beaucoup de documentation (des casseroles aux poignées de porte en passant par les uniformes des différents protagonistes) et beaucoup de détails dans chaque case. Il faut trouver, assimiler, puis digérer cette documentation pour dessiner la photo qui n’existe pas afin que le lecteur soit complètement immergé dans le récit, tant du point de vue historique que narratif.

En effet, alors que j’alternais précédemment les tomes de différentes séries, pour la première fois de ma carrière, j’ai directement enchaîné avec le tome deux. Parce que nous n’avons pas tout dit dans le premier tome ! Souvent, le premier album d’une série se compose comme un pilote, qui comprend tous les éléments que l’on va retrouver dans l’univers et ce qu’on va développer. Mais nous n’avons pas travaillé ainsi pour Charlotte : le premier pan se déroule en Europe, la seconde partie se focalise sur le Mexique qui n’apparaît pas dans le premier tome. Nous voulions que ces deux épisodes soient le plus rapprochés possibles pour que le lecteur bénéficie de l’ensemble de la proposition.

Par contre, il faut également garder l’énergie nécessaire pour s’investir dans une telle saga. Au départ, comme la série était une trilogie, j’avais voulu les réaliser d’un seul tenant, ce que je n’avais donc jamais fait. Mais comme l’acte central s’est étoffé, au point de devenir deux tomes séparés, je vais donc marquer une pause avec un projet personnel après ce tome deux, afin de revenir avec une nouvelle énergie pour les tomes trois et quatre.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Charlotte impératrice, T2 : L’Empire - Par Nury, Bonhomme & Chedru - Dargaud

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Lire notre article : Coup de coeur de la Rentrée : "Charlotte impératrice" par Nury, Bonhomme & Merlet

Photos en médaillon : Charles-Louis Detournay.

[1Sam Peckinpah est un réalisateur américain à qui l’on doit entre autres Major Dundee, La Horde sauvage, Pat Garett & Billy the Kid, etc.

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