Pierre Sterckx : "Guido Crepax a un trait extraordinaire, qui oscille entre la caresse et la flagellation"

2 avril 2013 0 commentaire
  • A l'occasion de l'expo-vente consacrée au personnage de Valentina, l'écrivain et critique d'art Pierre Sterckx nous donne les clés pour décoder l’œuvre érotique de Guido Crepax.
Pierre Sterckx : "Guido Crepax a un trait extraordinaire, qui oscille entre la caresse et la flagellation"
Pierre Sterckx
Photo : Christian Missia Dio

Que représente Guido Crepax pour vous ?

Pierre Sterckx : Guido Crepax était un grand artiste, que l’on ne peut réduire uniquement aux Sexties. C’est un artiste trans-historique, qui traverse le temps indéfiniment. Pourquoi ? Parce que c’est un grand maitre de l’érotisme. Un genre que je considère comme une science et une technique du sexe qui est importante dans l’histoire de l’humanité, du fait qu’elle rompt avec la fatalité de la sexualité animale. La sexualité animale recherche le plaisir dans le seul but de la reproduction. Dans certaines religions, c’est cette aspect "nature" de la sexualité qui est accepté. Sans cet objectif de la reproduction, le sexe est banni. Alors que l’érotisme est une technique du retardement de la pulsion... et même un retardement du plaisir (rires) ! Le principe du plaisir se démultiplie alors dans le temps.

Guido Crepax
Valentina nel Metrò (pl. 23), 1975
Encre de Chine sur papier
69,8 x 43 cm. (papier) 64,9 x 35 cm. (dessin)

Comment est mis en scène l’érotisme dans l’œuvre de Guido Crepax ?

Commençons notre analyse en nous intéressant au retardement par le dessin : Crepax faisait son dessin en noir et blanc, ce qui produit un retardement du plaisir par rapport à un dessin colorisé et en volumes. Faites un dessin en couleurs et en volumes et ça devient du porno. Crepax a un trait extraordinaire, qui oscille entre la caresse et la flagellation.

Ensuite, il y a le cadrage. Crepax était l’un des cadreurs les plus étonnants de la BD ! Il faut remonter à Little Nemo de Winsor McCay pour trouver quelque chose d’équivalent. Hors le cadrage et recadrage est un retardement. Admirez sa manière de cadrer une cuisse ou une jarretelle !

Guido Crepax
Valentina:Schwarzer Helm (pl. 9), 1982
Encre de Chine sur papier
48 x 35,8 cm

Pourriez-vous nous parler de sa technique de narration ?

Il existe un très beau texte de Roland Barthes consacré à l’œuvre de Crepax et dans lequel il dit qu’en parlant, les personnages retardaient leurs actes. Il y a une sorte de contrat qui s’installe entre ses personnages : entre la femme et son bourreau ou entre le maître et l’esclave. Dans ce contrat entre les deux, il y a la parole. C’est une autre manière de retarder l’action, qui est une méthode scénaristique chez Crepax. C’est quelque chose d’assez rare dans la BD. Ainsi, Crepax exalte le masochisme car il sépare le désir du plaisir et il place la douleur entre les deux.

Guido Crepax
Valentina:Rembrandt e le streghe (pl. 36), 1977
Encre de Chine sur papier
48 x 35,8 cm

Pourriez-vous nous expliquer le fait qu’il intègre une partie de l’histoire de l’art dans ses récits ?

Crepax était remarquable car il ne mettait pas de frontière entre l’art mineur et l’art majeur, entre la BD et la peinture. Ce qui est une habitude grotesque car ce sont des catégories qui ont puni la BD durant des décennies ! Il y a une séquence dans laquelle son héroïne est enduite de poix et de plumes. On sent très bien qu’il cherche ensuite un emplacement du corps. Dans cette séquence, on se rend compte que Crepax connaissait très bien l’œuvre de Vassily Kandinsky et le cubisme. Il avait une culture artistique de haut niveau et il était capable d’intégrer toutes ces influences artistiques, sans pour autant trahir la bande dessinée !

C’est remarquable car aujourd’hui, vous avez beaucoup de dessinateurs de BD qui se disent peintres et se montrent un peu méprisants vis à vis de leurs collègues du neuvième art. Crepax restait sur son médium tout en traitant de la peinture dans sa BD. Ce qui permet d’ailleurs d’avoir une porte d’entrée vers l’art moderne, à travers le travail de Crepax ! C’est extraordinaire pour l’époque !

Rappelez-vous que nous étions dans les années soixante lorsque Crepax faisait ces planches. A part lui, il y avait Hergé qui montrait ce goût pour l’art moderne. Ce n’est pas visible dans Tintin mais dans d’autres travaux. Avec Crepax, on passe les frontières des arts mineurs et majeurs.

Guido Crepax
Valentina:La Marianna la va in campagna (pl. 15), 1969
Encre de Chine sur papier
48 x 35,8 cm

Pour moi, l’art mineur est extrêmement important. Pendant des années, on a considéré la chanson et le jazz comme des arts mineurs. Hors, quand on vois l’importance de ces courants et de ses représentants, de Charles Trenet à Charlie Parker, c’est là ou l’on se rend compte du poids de leur influence ! C’est souvent à travers l’art mineur que les grandes choses arrivent.

Propos recueillis par Christian Missia Dio

Valentina
Guido Crepax
Valentina:Il falso Kandinsky (pl. 16), 1991
Encre de Chine sur papier

(par Christian MISSIA DIO)

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Photo de Pierre Sterckx : Christian Missia Dio

Galerie Champaka

Exposition-vente Fragments de Valentina

15.03.2013 > 07.04.2013

27, rue Ernest Allard B-1000 Bruxelles

Tel : + 32 2 514 91 52

Fax : + 32 2 346 16 09

sablon@galeriechampaka.com

Horaire

Lundi et mardi : sur rendez-vous (+ 32 475 26 94 08)

Mercredi à samedi : 11h00 à 18h30
Dimanche : 10h30 à 13h30

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