Superman Vs. le Ku Klux Klan : comment l’homme d’acier a vaincu l’Empire Invisible

19 octobre 2020 0 commentaire
  • Regardez dans le ciel ! C'est un oiseau ? C'est un avion ? Non, c'est Superman ! Qui va-t-il affronter aujourd'hui ? Lex Luthor ? Le General Zod ? Brainiac ? Non. Aujourd'hui, l'Homme d'Acier va se dresser face à l'intolérance, le racisme et l'ignorance. Découvrez comment l'immigré le plus célèbre de la Pop Culture a participé à affaiblir la plus vieille organisation raciste des États-Unis : le Ku Klux Klan.

Le 10 juin 1946, des millions d’américains s’apprêtent à écouter les nouvelles aventures radiophoniques de Superman, sans se douter que l’histoire qu’ils vont entendre ce jour-là aura de grandes répercussions. Pour mieux comprendre tout cela, il faut revenir un mois plus tôt, le 9 mai, où, sous l’impulsion de Samuel Green, a lieu une grande cérémonie d’initiation du Ku Klux Klan, une organisation raciste prônant la supériorité de la « race blanche. ». Un groupuscule responsable de nombreux crimes atroces depuis presque 150 ans.

Superman Vs. le Ku Klux Klan : comment l'homme d'acier a vaincu l'Empire Invisible
Le symbole du Ku Klux Klan.

Fondé en 1865, le Ku Klux Klan, finit par revenir en force en 1915, avant de connaitre un âge d’or indécent durant les années 1920 où l’on comptabilisait près de 4 millions de klansmen. Mais dans les années 1930, suite à de nombreux scandales financiers et à la Grande Dépressio,n l’Empire Invisible commence à décliner. Fin 1941, les États-Unis entrent en guerre, le Klan se fera de plus en plus discret dans un conflit où ses valeurs sont désormais celles des ennemis de l’Amérique.

Après des années à combattre pour la bannière étoilée, de nombreux soldats afro-américains reviennent au pays en héros à la fin de la guerre, bien décidés à ne plus être considérés comme des citoyens de seconde zone. Voilà qui réveille alors les vieux démons du Klan et Samuel Green, obstétricien au civil, reprend en main l’organisation raciste pour tenter de la faire prospérer à nouveau. À la fin des années 1940, il devient le cinquième « Grand Sorcier » du Klan, le sobriquet attribué au leader de l’organisation. Après quelques cérémonies plus modestes entre fin 1945 et début 1946, c’est lors de la soirée du 9 mai 1946 que le KKK marque son grand retour avec une soirée d’initiation largement couverte par la presse.

Cérémonie d’initiaiton du Klan en mai 1946.
© Ed Clark / The LIFE Picture Collection

C’est alors qu’entre en scène Stetson Kennedy, un militant des droits de l’homme notamment célèbre pour avoir infiltré le Ku Klux Klan en Géorgie. Disposant de nombreuses informations sur la sinistre organisation, il se heurte cependant à de nombreux obstacles pour les exposer. Au même moment, l’équipe derrière le feuilleton radiophonique Superman fait face un autre problème. Maintenant que la Seconde Guerre mondiale est terminée et que les nazis et les Japonais ne représentent plus une menace pour les États-Unis, à quels adversaires Superman pourrait-il se confronter ?

Stetson Kennedy serait alors intervenu en proposant une solution aux producteurs de « The Adventures of Superman ». Et si l’Homme d’Acier affrontait le KKK ? Bob Maxwell, l’un des producteurs, réalisateur et scénariste du feuilleton, d’origine juive, fut séduit par l’idée d’envoyer Superman affronter des suprémacistes blancs. L’Homme de Demain avait alors l’occasion de poursuivre son combat pour la liberté et la tolérance, tout en donnant à Kennedy l’occasion de dévoiler les codes et rituels de l’Empire Invisible.

Dans les années 1940 Superman connaissait un grand succès à la radio.

Nous voici donc revenu le 10 juin 1946 et l’Amérique s’apprête à découvrir « Clan of the Fiery Cross » une histoire radiophonique en 16 parties dans laquelle Superman affronte le le Klan de la Kroix Ardente, une organisation raciste qui s’attaque à une famille sino-américaine récemment arrivée à Metropolis. Drapés dans des tissus blancs, coiffés d’une capuche pointue et avec la fâcheuse habitude d’enflammer d’immense croix en bois, il ne fait aucun doute que ce Klan de la Kroix Ardente est un pastiche du KKK. Le nom même, Clan of the Fiery Cross était le titre de l’un des organes de presse du Klan pendant sa période prospère.

Cette émission radiophonique qui dévoila et tourna en dérision de nombreuses pratiques et codes du Klan a mis un frein indéniable aux activités de la société secrète. Des klansmen appelèrent alors à un boycott de la marque Kellog’s, sponsor de l’émission et Bob Maxwell reçut des menaces de mort. Mais rien n’y fit : Superman et Stetson Kennedy avaient gagné leur combat, « Clan of the Fiery Cross » est un succès et la diffusion de ce feuilleton impacta fortement le recrutement de nouveaux membres.

"The Fiery Cross" était un journal du Ku Klux Klan pendant son âge d’or.

L’émission radiophonique « The Adventures of Superman » prouve donc encore une fois son importance historique pour l’homme d’acier, car c’est aussi au sein de ce programme que Superman a découvert sa capacité à voler, qu’il a rencontré Batman pour la première fois -bien avant de le faire en comics- et que sont apparus des éléments indispensables de la mythologie du personnage comme Perry White, Jimmy Olsen, le Daily Planet ou encore la kryptonite.

Nous voilà maintenant 74 ans plus tard et en dépit d’un héritage bien vivace, le feuilleton radiophonique des aventures de Superman n’est plus qu’un lointain souvenir, au contraire du suprémacisme blanc, un spectre toujours bien vivant de la société américaine.

Bien que le Klan ne soit plus dans la position de force qu’il a pu occuper autrefois, il continue d’exister et de nombreux groupuscules d’extrême-droite perpétuent son héritage. À l’aube d’une élection cruciale pour le peuple américain où le président sortant Donald Trump se montre très ambigu quant à la condamnation de cellules racistes, les tensions raciales sont aujourd’hui plus exacerbées que jamais.

Alors qu’il y a 70 ans, les producteurs de Superman n’avaient pas hésité - ou presque - à envoyer leur personnage affronter le KKK, les choses sont aujourd’hui moins claires et, bien que prônant des valeurs de tolérance et de justice, les grands éditeurs américains semblent avoir du mal à prendre des positions fortes par peur de perdre une frange plus conservatrice de leur lectorat.

Cependant, le souvenir de « Clan of the Fiery Cross » se rappelle aujourd’hui à nous d’une bien jolie façon. En 2018, un projet d’adaptation cinématographique reprenant l’argument de cette célèbre histoire avait déjà été envisagé, sans aller plus loin. Mais en 2019, DC Comics décida de rendre hommage à cette histoire-clé, en annonçant qu’elle serait adaptée en œuvre jeunesse sous le nom : « Superman smashes the Klan ». Le scénariste sino-américain Gene Luen Yang et l’équipe d’illustration japonaise Gurihiru sont annoncés pour réaliser le projet.

Peu de doutes sont laissés quant à la parenté entre ce Klan de la Kroix Ardente et un autre Klan bien célèbre...

Yang - que nous avions déjà rencontré sur ActuaBD - connaît bien la figure de l’Homme d’Acier, ayant écrit des aventures du personnage entre 2015 et 2016. Mais il s’est surtout illustré chez l’éditeur aux deux lettres avec la série New Super-Man, mettant en scène Kong Kenan, le Superman chinois. L’auteur explique que « Clan of the Fiery Cross » est un récit qui le touche particulièrement puisqu’il met en scène des personnages asiatiques, quelque chose d’assez rare dans l’univers de l’Homme de Demain. Qui plus est, l’histoire aborde frontalement le racisme anti-asiatique, un sujet que Gene Luen Yang ne connaît que trop bien. Le scénariste décide alors de centrer son récit sur la famille Lee, approfondissant le caractère de ses membres, et faisant même de Roberta, la cadette de la famille, le personnage principal de l’histoire.

Gene Yuen Lang
Photo : D. Pasamonik
Une couverture alternative de Kyle Baker.

Mais bien évidemment, Superman n’est pas relégué au second plan et le scénariste développe le personnage d’une manière fort intéressante, appuyant sur la notion alien du personnage. Les États-Unis d’Amérique sont en effet une nation d’immigrés, il n’est donc pas étonnant que Superman, symbole par excellence du pays de l’Oncle Sam soit certainement le migrant le plus célèbre de la Pop Culture. Rescapé d’un monde en ruine, Kal-El/Clark Kent a du s’adapter aux us et coutumes d’un monde étranger. Gene Luen Yang dresse ainsi un parallèle puissant et juste entre cette famille d’immigrés chinoise et l’immigré kryptonien. Même si ironiquement, de par sa force, sa couleur de peau et son physique, Superman représente une sorte de modèle pour le KKK. Cependant, L’« American Way of Life » défendu par Superman, créé rappelons-le, par deux auteurs juifs, est loin de celui prôné par l’Empire Invisible et c’est bien ce que veut prouver l’équipe derrière le show radiophonique.

L’auteur s’amuse aussi à jouer avec l’histoire fictive et réelle du personnage, ainsi alors que Superman est passé des nazis au Klan, l’histoire commence littéralement avec le Dernier Fils de Krypton affrontant un super-nazi avant de s’attaquer au Klan de la Kroix Ardente. Le personnage n’est aussi pas encore au maximum de ses capacités, quelque chose que Yang lie intelligemment à son statut d’étranger sur notre planète. Et si Superman refusait inconsciemment son plein potentiel pour ne pas effrayer les humains, pour mieux s’intégrer ? Ce phénomène que l’on appelle l’acculturation, Yang l’avait déjà exploré dans son best-seller « American Born Chinese » à retrouver en France chez Dargaud. C’est au travers de toutes ces réflexions que l’on comprend l’intelligence du choix d’un scénariste sino-américain qui ne fait pas que réadapter une histoire, mais y ajoute son vécu.

Superman écrase littéralement le Klan.

Graphiquement, le duo Gurihiru réalise une prestation fort réussie, rendant hommage à l’esthétique du Golden Age et à l’Amérique de Norman Rockwell, tout en adoptant un style cartoony qui se prête bien à des récits jeunesse plus moderne. Le tout renforcé par une mise en page dynamique.

À conseiller aux petits comme aux grands, « Superman écrase le Klan » est un joli projet, bien mené, divertissant, qui nous rappelle encore une fois la puissance que peut avoir la fiction. C’est en effet un film tristement célèbre - « Birth of a Nation » - qui avait ressuscité le Klan en 1915, et c’est un feuilleton radiophonique populaire qui l’a affaibli en 1946. À l’heure où les idéaux d’extrême-droite comme la parole intolérante se libèrent et que la figure du migrant se retrouve à nouveau diabolisée, on aimerait bien revoir Superman voler au secours des opprimés. Alors que Warner Bros. avouerait presque ne pas savoir quoi faire de Superman au cinéma, on aurait ici quelques idées à leur souffler…

Voir en ligne : Superman écrase le Klan sur le site des éditions Urban Comics

(par Vincent SAVI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Superman écrase le Klan - Gene Luen Yang (scénario) - Gurihiru (dessin & couleur) - Laurent Queyssi (traduction) - souple - 248 pages - 10,00 € - Urban Comics - Urban Kids - sortie le 9 octobre 2020

Contenu VO : Superman smashes the Klan (2019) publié par DC Comics

Illustrations : © DC Comics / Urban Comics

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