Tintin et les Animaux - Par Gérard Lippert - Moulinsart

9 février 2006 0 commentaire
  • Enfin un bestiaire fort intelligent, même s'il est très incomplet, des principaux animaux dessinés par {{Hergé}}, digne héritier de Benjamin Rabier[[Qui créa Gédéon le canard et la « La Vache qui rit »]]. Ces deux grands artistes furent des maîtres d'une stylisation graphique de la réalité animale qui en fit des icônes devenues universelles.

L’observation toujours méticuleuse de l’ancien scout et du dessinateur soigné que fut Hergé lui permit d’accorder au monde animal une place importante et privilégiée dans son oeuvre. Dans chacun des albums, l’animal exprime une part secrète, hautement symbolique, du comportement humain, tout en s’inscrivant dans des mises en scène fidèlement et abondamment documentées. Gérard Lippert nous offre une attentive et respectueuse étude des animaux de la terre, de l’eau et de l’air qui se manifestent dans l’univers de Tintin. L’aspect graphique et narratif ne relevant pas de sa compétence [1], il s’attarde et vérifie l’à-propos de l’utilisation de l’animal dans un contexte scientifique, écologique, pédagogique et symbolique.

Milou, fidèle compagnon de Tintin dès ses premiers pas d’aventurier, est de tous les animaux le plus présent, le plus parlant et le plus expressif. Il grogne à l’approche du danger, s’inquiète et rouspète face à des situations périlleuses, délivre son maître en recourant à ses dents mais aussi à sa ruse. Hergé a dessiné Milou sans taches, alors que, le plus souvent, la robe des fox-terriers n’est pas immaculée. Ce blanc, symbole de pureté, prendra toute son importance lorsque les moines tibétains le surnommeront « Neige du Matin ».

En dehors de la fiction, le père de Tintin éprouvait une passion particulière pour les chats ; il était charmé par le côté esthétique et mystérieux de cet animal des extrêmes. Le chat siamois le touchait par sa retenue asiatique et son indépendance ; deux qualités qui apportent de l’exotisme et de l’agitation nerveuse à Moulinsart. Influencé par les rapports d’affection avec les félins, Hergé nous montre que le lion, bien que sauvage, peut être soumis. C’est Milou qui se taille la ... part du lion en Afrique, en arborant comme trophée la queue sectionnée du lion, ce qui en fait un dieu auprès des indigènes. Hergé ne pouvait qu’être impressionné par le tigre du Bengale, ce gros chat mangeur d’homme, qui s’attaque à Tintin complètement désarmé dans les Cigares du Pharaon.

Avec beaucoup de pertinence et d’honnêteté intellectuelle, Gérard Lippert nous explique le massacre de nombreux animaux par Tintin au Congo. Il nous signale que l’époque coloniale était différente de la nôtre, où l’on a appris progressivement que la nature a des limites qu’il faut respecter. Il signale aussi que l’équilibre de la nature repose sur des régulations brutales de populations animales auxquelles l’homme doit participer lorsque la pression démographique met en péril à la fois la vie de l’animal et celle de l’homme. Une observation objective propre à faire réfléchir les écologistes empressés, mal renseignés sur la surpopulation désastreuse de certaines espèces surprotégées.

Au début de sa carrière, Hergé ne se gêne pas pour désintégrer à l’explosif un rhinocéros du Congo. Lippert nous explique ce geste par une méditation perspicace : « Forer la peau cornée et y placer un bâton de dynamite est, bien plus qu’une mise à mort barbare, un désir de sonder les mystères de la profondeur, au-delà des surfaces opaques ».

Le singe intervient beaucoup dans les aventures de Tintin, joyeux bouffon dont Goethe disait : « Si les singes savaient s’ennuyer, ils pourraient devenir des hommes ». En Afrique, Tintin se met littéralement dans la peau d’un singe. Que ce soit le sympathique gorille de L’Île noire ou le mythique yéti du Tibet, Hergé prête aux animaux les sentiments les plus nobles qui manquent parfois cruellement à certains êtres humains.

Tintin cavalier échange et s’échange avec son cheval ; ce dernier devient un moyen de communication pour le corps et l’esprit, le héros et son cheval sont unis pour le meilleur et pour le pire [2]. Excellent dessinateur animalier, Hergé a observé que le cheval au galop a un seul pied qui supporte son poids et touche le sol, d’où la dynamique graphique donnée au mouvement et à l’impulsion de la vitesse.

Le regard appliqué d’Hergé en a fait un visionnaire, grâce au soin apporté à son amour/humour pour les animaux. Il distingue bien la vache, qui en Amérique est un simple objet de consommation de l’étable à l’abattoir, alors qu’en Inde, parce que sacrée, elle offre plutôt une nourriture plus spirituelle que physique. Le seul animal qui ait l’honneur de figurer dans le titre d’un album est le Crabe aux Pinces d’Or. L’intervention du crustacé est réduite, puisqu’elle se limite à la représentation sur l’étiquette de fausses conserves de crabes. Cette superbe image est devenue une des références graphiques de la ligne claire.

Dans son premier album chez les Soviets, Hergé fait de l’ours blanc une caricature de l’être humain agressif et balourd ; il vide la gourde de vodka de Tintin et s’attaque à Milou en s’exclamant : « Voilà un bon petit beefsteak ! » Mais d’autres bêtes sont encore plus menaçantes, tel le crocodile des forêts amazoniennes ou africaines ; ce dernier, mimant un tronc d’arbre, est très représentatif de la réalité d’une jungle où l’adaptation est la condition de la vie et surtout de la survie. L’animal prédateur le plus redouté et le plus dangereux qu’affronta Tintin est le requin avec sa denture organisée comme un véritable système à tuer. Mais ce tueur programmé, aux apparences métalliques, presque un robot, ne peut rien contre la ruse de notre héros ; cela malgré son odorat aussi aiguisé que ses dents, qui peut détecter une goutte de sang diluée dans quatre millions six cent mille litres d’eau.

La gent ailée occupe une place d’honneur dans le bestiaire d’Hergé. La pie comme signe et rôle néfastes ; comment ne pas oublier ces pies qui bavardent comme la Castafiore ! Une pie intervient dans L’Île noire pour dérober la clé d’un garage de pompiers, pendant que le feu menace. Elle réapparaît en vedette dans Les Bijoux de la Castafiore, avec à son actif le vol de l’émeraude du Rossignol milanais. Dans le même album, une autre vedette ailée connu sous le nom de Coco fera la pluie, le beau temps et l’orage à Moulinsart. Devant ce perroquet introduit par la Castafiore, Milou déclare au chat siamois : « Moi, je ne supporte pas ces bêtes qui parlent ». Ces perroquets tiennent les lecteurs en haleine dans plusieurs autres albums. Certains jeunes lecteurs ont appris à dire « Gros plein de soupe » en répétant, à la maison et dans les cours d’école, les paroles d’un perroquet de papier. Hergé a bien rendu l’agressivité expressive du cygne dans Coke en Stock et il a donné au condor dans Le Temple du Soleil un rôle encore plus spectaculaire, avec ses douze kilos et ses trois mètres d’envergure pour attaquer Tintin pris entre le ciel et la terre, alors que le petit reporter avait envahi le territoire de ce dieu de la montagne andine.

Au-delà des réflexions écologiques et pédagogiques, ce sont les interprétations symboliques des animaux comme archétypes profondément liés à notre inconscient collectif, qui font de cet ouvrage une référence profonde, dont la lecture nous émerveille. Un grand soin a été apporté à la mise en page, avec de judicieuses photos, de nombreuses illustrations et des composantes graphiques qui rendent la lecture aérée, attrayante et très didactique. Une des grandes leçons à tirer de cette magnifique étude est de constater comment on peut définir son humanité en apprivoisant l’animalité présente en chacun de nous.

(par Richard Langlois)

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[1Gérard Lippert est vétérinaire et océanologue.

[2Le propre frère d’Hergé, le major Rémi, était officier de cavalerie. On lui doit un petit ouvrage de vulgarisation sur le cheval et des chroniques publiées dans les premiers numéros du Journall Tintin. NDLR

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