Trif, nouveau leader de l’érotisme soft

12 juillet 2020 0 commentaire
  • Trif poursuit sa relecture des contes intemporels, en adaptant cette fois "Les Mille et une nuits". Exotisme, romantisme et sensualité sont une fois de plus au rendez-vous, mais profitent cette fois d'une remarquable progression de la part de l'auteur.

Depuis plusieurs années, l’auteur italien Trif assisté du coloriste Andrea Celestini revisitent les contes populaires en leur conférant une orientation résolument érotique. Ainsi, après deux tomes consacrés à Cendrillon, et trois autres consacrés au mythe de Blanche-neige, Trif a terminé l’année dernière son adaptation en deux tomes de La Belle et la bête.

Trif, nouveau leader de l'érotisme softSi l’on se souvient de l’adaptation de Blanche-Neige par Gotlib, Rien de cela ici ! Les récits de Trif ne sont pas ni parodiques, ni une succession de coïts ininterrompus. Au contraire, l’auteur tente de revenir aux sources des contes, tout en prenant beaucoup de plaisir à dessiner de très belles femmes. La psychologie et l’amour sont également deux ingrédients savamment dosés pour parvenir au subtil équilibre du récit final. Le tout porté par des récitatifs littéraires qui confèrent également beaucoup de charme à l’ensemble.

En près de dix ans, on a d’ailleurs pu noter une nette et constante progression, chaque album étant plus abouti que le précédent : le dessin était plus net, les compositions plus réussies, les mises en pages plus équilibrées, et les couleurs d’Andrea Celestini s’amélioraient au diapason du travail de Trif.

Voici d’ailleurs ce que nous écrivions dans notre chronique du très réussi tome 2 de La Belle et la Bête : « Plus sensuel et d’une qualité graphique supérieure au précédent opus, la conclusion de cette adaptation de La Belle et la bête illustre l’importance grandissante Trif dans le domaine de la bande dessinée érotique. Voici un auteur avec lequel il faut dorénavant compter, et dont il faut suivre le travail avec attention ! »

Respectant notre intention, nous sommes donc au rendez-vous pour cette nouveauté de 2020, et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes ébahis de la progression constatée une fois de plus sur ce nouvel opus !

L’auteur change tout d’abord de registre : après les contes européens, il a choisi de s’intéresser à la littérature populaire arabe, avec les Mille et une nuits. Le contexte est connu : en représailles à l’infidélité de son épouse, le sultan la condamne à mort et, afin d’être certain de ne plus être trompé, il décide de faire exécuter chaque matin la femme qu’il aura épousée la veille.

Malgré le danger qui la menace, Shéhérazade, la fille du grand vizir, décide d’épouse le sultan pour mettre fin à cette sanglante névrose. Après leur nuit de noces, elle raconte une histoire au sultan. À la fois intrigué et charmé par le récit, le sultan reporte d’un jour l’exécution de la jeune femme...

Quelle sera la punition du prince Badr pour avoir osé pénétrer dans l’antre des deux sorcières ?

Une fois de plus, Trif se permet de modifier un peu le cadre du conte pour son adaptation. Tout d’abord, Shéhérazade raconte seule ses histoires ; elle n’est pas aidée de sa sœur. Cette modification apporte plus de romantisme dans les échanges entre elle et le sultan. Car au-delà du récit en lui-même, chaque histoire est l’occasion pour Shéhérazade de faire réfléchir le sultan sur les relations amoureuses des protagonistes, et par-là même sur ses propres sentiments.

Ce moment d’échange entre les mariés d’un jour génère une autre modification : le sultan ne reporte pas l’exécution car il veut entendre la fin de l’histoire ; Shéhérazade termine bien son conte pendant la nuit, mais ce sont les réflexions du sultan et sa volonté d’en écouter un autre qui engendre le sursis. Bien entendu, pour des raisons de lisibilité, il était plus intéressant de ne pas casser le conte par deux pages de césure, mais ce focus psychologique apporte une réelle plus-value à l’adaptation.

Progressivement, l’intelligence et la sensibilité de Shéhérazade font mouche

Quant au choix des contes, Trif a volontairement fait l’impasse sur les plus connus. Était-ce pour susciter l’intérêt du lecteur ou parce que ces derniers étaient trop longs ? Quoiqu’il en soit, vous n’y retrouverez pas Aladin, Ali-Baba ou Sinbad. À la place, Trif a jeté sur dévolu tout d’abord sur le récit du jeune Ghânim qui sauve la favorite du calife, mais fut puni pour avoir porté le regard sur elle. La seconde histoire contenu dans ce premier tome est celle du prince Badr, éprise d’une sorcière, et qui est transformée en oiseau par cette dernière.

Une fois de plus, Trif se permet de modifier le contexte des histoires pour livrer sa propre interprétation du récit. Pas de turgescence ou de cris gutturaux, l’auteur joue sur la sensibilité, l’exotisme ainsi que les relations entre le désir et l’acte. Des contours de la case aux décors qui la composent, l’orientalisme s’affiche partout, alliant la grâce de ses courbes aux superbes personnages dessinés par l’auteur, qu’ils soient hommes ou femmes.

Plus encore que dans l’Europe des adaptations précédentes, les couleurs d’Andrea Celestini trouvent ici une place importante, apportant de la chaleur au jour, des reflets dorés aux décors, et de la moiteur aux nuits épaisses. Trif a ainsi pu progressivement lâché une partie des petits traits qu’il utilisait naguère, afin que Celestini s’empare de la place vacante pour conférer une vraie atmosphère au récit avec ses couleurs.

Ghânim est envoûté par la délicatesse et les charmes de la favorite du calife

Avec une telle qualité dans la restitution des ambiances orientales, la sensualité et les interactions psychologiques entre les personnages, on n’en viendrait à espérer que Trif nous gratifie d’une série au long cours avec ses Mille et une nuits. Mais non, l’auteur n’envisage que deux tomes, histoire sans doute de ne pas se lasser. Raison plus pour profiter du voyage dès ce premier opus : une grande réussite !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Les Mille et une nuits, T1 : Le Parfum de Shéhérazade - Par Trif & Celestini - Tabou

Réservé à un public averti.

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