Une liste de Père Noël pour les graphistes

22 décembre 2018 2 commentaires
  • Si vous avez des amis dessinateurs ou graphistes, l’angoisse vous étreint lorsque vous imaginez leur offrir un cadeau de Noël qui leur fasse réellement plaisir. La lettre au Père Noël qui suit vous donne deux-trois idées…

Cher Père Noël.

Je sais que c’est le pire moment pour vous écrire. Vous êtes déjà en train de seller vos rennes, et les lutins sont sur le coup de feu, en train de charger votre traîneau de « jouets par milliers » comme dit un barde corse. Regardez cependant notre liste ci-dessous, il s’y trouve quelques idées nouvelles pour faire plaisir aux amateurs de graphisme qui lisent ActuaBD, des livres vraiment utiles qui le distrairont en même temps qu’ils les inspireront dans l’année à venir et qui ne risquent pas de se retrouver chez Catawiki le lendemain. Un miracle de Noël qui se prolonge toute l’année, ça ne se refuse pas, non ?

Une approche « fun »

Le premier volume qui nous a tiré l’œil est l’ouvrage intitulé «  Une approche décontractée du graphisme » par Toma Bletner & Yassine, publiée par le libraire parisien Le Monte-en l’air. Souvenez-vous de ces strips parus quotidiennement dans Libération qui égrenaient chaque jour des pépites d’érudition sur le graphisme, l’impression et la typographie. Vous découvrez l’origine des grandes typographies de l’histoire : la Bodoni, l’Helvetica, Massin, le graphiste qui est derrière la collection de poche de Gallimard, Folio, le créateur de génériques de films Saul Bass, pourquoi en termes de pixels 300 dpi (pour l’impression) valent mieux que 72dpi (définition sur un écran d’ordinateur), le graphiste Milton Glaser, le logo du PSG dessiné par Étienne Robial… En plus, c’est pas cher : dix balles. On aurait tort de s’en priver !

Une liste de Père Noël pour les graphistes

Une approche universitaire

Avec « Cases . Pixels : une histoire de la BD numérique en France » de Julien Baudry (Editions PUFR – Coll. Iconotextes), nous sommes dans un livre un peu plus universitaire qui tente -challenge un peu (trop ?) ambitieux- de réaliser une première histoire de la bande dessinée numérique en France. L’auteur distingue trois périodes : 1984-2001 où l’industrie de la BD entre dans « une fièvre multimédia » ; une deuxième séquence, en 1996-2009 qui voit la floraison des BD en ligne ; et une troisième partie, 2009-2017, qui s’interroge sur l’invention d’un « professionnalisme numérique » de la création en ligne.

Comme souvent dans ce genre d’études universitaires qui trouvent la voie de la publication, l’auteur trahit quelque peu son titre en réduisant d’entrée son champ d’investigation. Il écarte par exemple toute réflexion sur un pan entier du livre numérique comme la publication de la BD sur des supports comme Izneo ou Amazon, ne retenant que les créations de « pure players » qui produisent des BD exclusivement pour le seul support des écrans au lieu de transposer sur l’écran des publications existantes sur papier. On omet donc un bon nombre de créations qui passent par ce support (par exemple en passant par une plateforme Print-on-Demand) en espérant aboutir dans une version distribuée en librairies.

L’auteur élimine aussi le travail théorique sur la transformation esthétique induite par ce support ; on ne s’intéresse pas davantage à l’économie de son champ productif : enfin, alors que dans le domaine numérique les frontières sont abolies, un lecteur d’Oulan-Bator en Mongolie ayant accès à des publications produites à Bordeaux ou par une autrice francophone habitant New York City, il limite son étude à la France omettant les créations originales francophones conséquentes venues du reste du monde.

Ne soyons pas injustes avec l’auteur : son livre compile une quantité impressionnante de faits et constitue un premier essai de « mémoire » d’une création balbutiante qui, à n’en pas douter, est appelée à un formidable avenir. Le résultat est finalement une approche peu synthétique et peu lisible de ce mouvement créatif dont l’une des premières priorités a été de trouver un modèle économique viable et dont la première vertu (je pense notamment à l’aventure de Manolosanctis ou à celle des Autre Gens) a été de fédérer une génération de créateurs dont sont issus des stars de la BD actuelle comme Boulet, Pénélope Bagieu, Bastien Vivès ou récemment Timothé Le Boucher lesquels ont fini, grâce à cette expérience, par trouver un public dans le circuit traditionnel, alors que les bloggers continuent à être ignorés sinon méprisés par les commentateurs patentés.

S’interrogeant notamment sur son absence d’autonomisation (économique, s’entend) alors que des créateurs américains ou sud-coréens ont créé un vrai « business » autour de cette industrie, l’auteur ne nous livre pas à notre sens une explication pertinente. En conclusion, si l’on doit se féliciter du travail effectué par ce « Jules Michelet de la Révolution numérique », on attend encore son François Furet.

La typographie en BD

C’est devenu une habitude maintenant, les meilleurs essais paraissent en bande dessinée. David Rault, par ailleurs graphiste et photographe émérite, fait le constat que l’Internet est composé à 95% de typographie. Rien n’est plus facile pour un graphiste aujourd’hui d’aller chercher des « fontes » en ligne pour en faire profiter ses lecteurs. Mais derrière ce sourcing facile, il y a une histoire qui rappelle que la lettre est un dessin qui a dû subir, au fil du temps, une pléiade de contraintes.

De la naissance de l’écriture au Lettraset en passant par les fontes numériques d’aujourd’hui, le savant David Rault a demandé à 11 dessinatrices et dessinateurs, et pas des moindres : Libon, Hervé Bourhis, Delphine Panique, Alexandre Clérisse, Jake Raynald ou François Ayrolles… de raconter en 11 étapes la formidable histoire de la lettre. Instructif et distrayant.

Le créateur du logo d’ActuaBD

Forcément, nous aimons le travail du graphiste anglais Rian Hugues. Pas seulement parce qu’il a créé le logo d’ActuaBD qui adorne cette page, mais aussi parce qu’il a redessiné ceux de DC Comics, de Batman & Robin, de Spider-Man, des X-Men, de Captain America, de Wolverine, des Fantastic Four

Son ouvrage Logo-a-Gogo regroupe 5000 images et vingt ans de carrière de cet auteur qui réalise aussi des bandes dessinées (il a dessiné un album pour la collection Atomium chez Magic Strip : Science Service, en 1988 ) dont le travail graphique est, selon Warren Ellis, « la référence du design de la Pop Culture de ces trente dernières années. » On notera que le formidable scénariste britannique Grant Morrison s’est fendu la préface de son livre. Classe !

Cher Père Noël, graphistement vôtre !


(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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2 Messages :
  • Réponse de l’auteur de Cases.Pixels
    30 décembre 2018 08:51, par Julien Baudry

    Tout d’abord merci d’avoir sélectionné mon livre, Cases.Pixels, dans vos trois finalistes des cadeaux de Noël de dernière minute, et ce malgré vos apparentes réserves. C’est très gentil.
    Je regrette un peu que vous ne l’ayez pas davantage apprécié, trouvé "peu lisible" et "peu convaincant". Cela m’intéresserait d’en savoir plus sur les passages qui vous ont laissé cette impression négative. Je regrette aussi que la démarche universitaire, qui consiste à choisir un champ d’analyse restreint pour éviter de mal étreindre à vouloir trop embrasser, et à justifier ses choix par honnêteté intellectuelle, ne vous convainque pas. Heureusement que d’autres études pourront compléter la mienne à l’avenir !

    En revanche, il me semble nécessaire d’apporter deux précisions sur le contenu du livre pour que vos lecteurs n’en aient pas une idée fausse :

    1. Je suis un peu surpris de lire

    "Il écarte (..) la publication de la BD sur des supports comme Izneo ou Amazon, ne retenant que les créations de « pure players » qui produisent des BD exclusivement pour le seul support des écrans"

    Certes, je prends le parti de mettre davantage en avant la création numérique originale, qui, loin d’être "balbutiante", est souvent oubliée malgré son antériorité. Mais les bandes dessinées numérisées et leurs enjeux ne sont pas pour autant écartées du livre : il est ainsi question d’Izneo/Comixology (Amazon) aux pages 189-192, par exemple, ou des enjeux formels du passage papier vers numérique (p.234). Sur le Print On Demand, que j’évoque très peu (un peu p.127), je suis intéressé par ce que vous savez de la pratique pour la bande dessinée.

    2. Vous dites

    "L’auteur élimine aussi le travail théorique sur la transformation esthétique induite par ce support ; on ne s’intéresse pas davantage à l’économie de son champ productif"

     : vous évoquez ici des propos que je tiens en introduction. Mais il faut les comprendre comme une réserve sur l’approche générale du livre, qui est celle d’un historien, non d’un théoricien ou d’un économiste (et je renvoie alors vers d’autres auteurs). Cela ne veut pas dire que les aspects économiques soient complètement ignorés : ainsi, les pages 216-228 sont précisément consacrées aux modèles économiques récents. Et les enjeux théoriques ont aussi droit à de larges paragraphes ; mais à chaque fois c’est l’évolution historique qui prime, plutôt qu’une analyse économique détaillée que je serais bien incapable de produire.

    Ces précisions apportées à votre article (et désolé pour le pavé), je me contenterais donc pour cette fois d’être Michelet plutôt que Furet, ce qui me convient tout à fait !

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 30 décembre 2018 à  11:56 :

      Cher Monsieur Baudry. Merci de nous lire. C’était donc vous, le lecteur de la semaine dernière ? ;) Blague à part, je voudrais également lever la méprise : je ne me pose pas en historien, mais en journaliste spécialisé. Le lecteur que je suis a donc un certain nombre d’exigences. Et de la part de l’historien que vous êtes, celle de nous offrir une lecture synthétique, lisible et contextualisée des événements de la période. Je n’y ai pas trouvé mon compte, précisément parce que la contextualisation m’a semblé insuffisante.
      Donc oui, c’est "Une histoire"... Et calmez-vous : mon allusion à Michelet était purement ironique.

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