"Walt & Skeezix" de Frank King (Éditions 2024) : toute la vie en bande dessinée et en accéléré

29 novembre 2019 8 commentaires
  • Les Éditions 2024, fidèles à leur volonté de faire vivre la bande dessinée patrimoniale européenne et nord-américaine, proposent une traduction des meilleures pages du dimanche de "Gasoline Alley", fameux "strip" de Frank King. Une anthologie centrée sur les personnages de Walt et Skeezix et la force de leur relation père-fils, emprunte de nostalgie et d'optimisme.

Walt, citoyen américain de la middle-class, célibataire endurci et passionné d’automobile, se réveille un beau matin père d’un petit garçon. Une naissance surprise ? Non : un panier sur son perron, abritant un nourrisson de quelques jours. Voilà un don inattendu, qui a de quoi bouleverser une vie.

Rapidement baptisé Skeezix par son père adoptif, le petit vient rompre le train-train de Walt. C’est le 20 février 1921 qu’il fait son apparition, dans la sunday page du Chicago Tribune consacrée à Gasoline Alley, strip quotidien créé par le dessinateur Frank King le 24 novembre 1918 [1]. Au départ constitué d’une seule grande case s’attardant sur quelques personnages partageant un garage, Gasoline Alley prend ensuite de l’ampleur, devenant quotidien à partir du 25 août 1919, développant différentes thématiques et s’étendant sur tout le XXe siècle [2].

"Walt & Skeezix" de Frank King (Éditions 2024) : toute la vie en bande dessinée et en accéléré
Walt & Skeezix © Frank King / Éditions 2024 2019

Gasoline Alley, et en particulier ses très belles pages du dimanche, demeure le grand œuvre de Frank King. Ce n’est certes pas sa première création, puisqu’il travaillait encore sur Bobby Make-Believe lorsqu’il lança Gasoline Alley. Bobby Make-Believe, fortement inspiré - voire plagié ? - du Little Nemo de Winsor McCay, également influencé par The Kin-der-Kids et Wee Willie Winkie’s World de Lionel Fenninger, montre à quel point le dessinateur s’intègre au mouvement débuté avec The Yellow Kid, qui fait des sunday funnies et des strips paraissant dans la presse des laboratoires de la bande dessinée moderne.

Frank King, décédé en 1969 [3], reste l’auteur des strips quotidiens de Gasoline Alley jusqu’en 1959, alors qu’il avait transmis la page du dimanche à son assistant Bill Perry en 1951 [4]. La vie, la carrière et l’œuvre se confondent donc. Or la dimension biographique est l’une des clés permettant de comprendre à la fois la longévité de Gasoline Alley, son esprit, voire sa philosophie. Comme d’autres grands auteurs, Frank King a mis beaucoup de lui-même dans sa bande dessinée, mais avec pudeur et discrétion.

Walt & Skeezix © Frank King / Éditions 2024 2019

Nous retrouvons ainsi dans Gasoline Alley, et surtout dans les sunday pages, ce qui constitue la personnalité de Frank King. C’est un homme marqué par son époque, comme le rappelle l’attention portée à l’automobile. Mais il se distingue par une extrême sensibilité aux choses de la nature - le rythme des saisons, les couleurs des paysages - et aux rapports familiaux - la page du dimanche étant essentiellement consacrée aux relations entre Walt et Skeezix.

Walt devient père du jour au lendemain. Cette paternité n’est pas facile à assumer. Elle n’a pas été choisie et n’est pas partagée avec une compagne et mère. Walt d’ailleurs se fait appeler « Onc’ Walt » par Skeezix, comme si la décence l’empêchait d’avouer le rôle qu’il a réellement endossé. Elle oblige donc Walt à une improvisation continuelle, compensée par une tendresse sans bornes.

L’amour que Walt porte à Skeezix, enfant venu de nulle part, sans explication ni identité, a pour pendant l’anxiété voire l’angoisse qu’il a de le perdre. Le moindre écart, la moindre prise de risque de l’enfant sont des moments de peur voire de panique pour le grand costaud qu’est Walt. Difficile de ne pas lire, dans tout cela, un écho au drame vécu par Frank King et son épouse Delia. La première grossesse de celle-ci s’est en effet terminée par la naissance d’un enfant mort-né. La relation de Walt et Skeezix pourrait donc être comme un exutoire ou du moins l’histoire fictive de la relation entre Frank King et l’enfant disparu [5].

Walt & Skeezix © Frank King / Éditions 2024 2019

L’aspect biographique est sans doute loin d’être négligeable et forme peut-être même la clé de voûte des pages du dimanche de Gasoline Alley. Il ne suffit cependant pas à expliquer sa force. L’autre élément structurant, presque aussi important, est son attention au temps qui passe. Cette focalisation sur le défilement du temps a rarement été abordée avec autant d’acuité et de poésie en bande dessinée. Plusieurs niveaux la constituent.

Frank King a fait le choix, en premier lieu, de faire vieillir ses personnages. Il ne se contente pas de leur faire vivre quelques étapes symboliques : il les accompagne au jour le jour, Walt prenant de l’âge, Skeezix gagnant en taille quotidiennement. C’est une rareté en bande dessinée, et encore davantage sur plusieurs dizaines d’années. Ce vieillissement est non seulement physique - les corps se transforment imperceptiblement mais indubitablement - mais aussi moral - les personnalités évoluent, s’affirment et s’expriment.

Le souci du temps qui passe est permanent chez Frank King. Tiraillé entre la crainte de le voir fuir plus vite qu’il ne le voudrait et l’envie d’en profiter au maximum, il sait l’arrêter sur des instants judicieusement choisis. Il nous décrit ainsi le rythme des saisons et ses effets sur les paysages, observe les transformations du monde qui l’entoure et attribue à Walt des propos épicuriens, au sens philosophique du terme. Il sait aussi donner place aux fêtes traditionnelles du calendrier, comme il est convenu de le faire dans la presse nord-américaine. Certaines planches sont même directement des jeux sur l’espace et le temps, comme seule la bande dessinée permet de les représenter.

Il ressort de cette attention au temps une ambiance et un ton singuliers. Frank King mêle gravité et légèreté, nostalgie et appétit pour la vie. Walt, bavard, bienveillant, fait part à Skeezix et aux lecteurs de son regard sur le monde. Pas dupe de sa dureté, il a pris le parti des plaisirs simples - une baignade, une partie de campagne, une soirée de lecture. Son apparente naïveté est en fait le résultat d’un choix délibéré, celui d’un optimisme serein. Ce qu’il a transmis à Skeezix, vif enfant malicieux et sans méchanceté.

Walt & Skeezix © Frank King / Éditions 2024 2019

Le travail éditorial de 2024 était donc indispensable. Pas totalement inédit, puisqu’il s’agit d’une traduction d’un ouvrage paru chez Sunday Press Books, Walt & Skeezix rassemble un choix de quatre-vingt pages du dimanche, s’étalant de l’apparition du garçon en février 1921 jusqu’au 11 novembre 1934. Il ne s’agit pas d’une anthologie de Gasoline Alley, les strips quotidiens étant à dessein écartés [6] et les planches sélectionnées donnant la part belle à la relation entre Walt et Skeezix. Mais elle nous permet néanmoins de nous rendre compte de la qualité du travail de Frank King, tant pour les couleurs, dont la trame légèrement visible est délicieusement désuète, que les compositions, parfois très inventives voire savantes.

En lice pour le Fauve Patrimoine du prochain Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, Walt & Skeezix est préfacé par Chris Ware [7], qui explique son admiration pour Gasoline Alley, et par Stéphane Beaujean, l’un des meilleurs connaisseurs de ce strip en France [8] Les Éditions 2024 avaient déjà remporté ce même Fauve en 2019 pour Les Travaux d’Hercule de Gustave Doré. Elles pourraient donc récidiver. Deux écueils cependant : le livre, dont la fabrication est d’une exceptionnelle qualité, est hors préfaces principalement une traduction ; le texte du spécialiste canadien Jeet Heer, accompagnant l’édition américaine, manque un peu dans l’édition française.

Reste que la possibilité de se plonger dans les pages du dimanche de Gasoline Alley est précieuse. C’est un repos pour l’esprit et un régal pour les yeux, une lecture propre à apaiser les esprits et à faire aimer, encore plus, la bande dessinée. C’est, finalement, le meilleur moyen de rendre grâce à l’affirmation que Walt adresse à Skeezix dans la page du 25 octobre 1921 : « Je veux que tu grandisses avec un œil sensible à la beauté qui t’entoure. »

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Walt & Skeezix - Par Frank King - Éditions 2024 - préface de Chris Ware & Stéphane Beaujean - édition originale : Sundays with Walt and Skeezix, Peter Maresca / Sunday Press Books, 2007 & 2011 - traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Soubiran - 27 x 36 cm - 96 pages couleurs - couverture cartonnée, reliure cousue - parution le 20 septembre 2019.

Lire une biographie de Frank King sur le site Lambiek Comiclopedia (en anglais) & lire un extrait de l’ouvrage.

Consulter également sur le sujet :
- « Les beaux dimanches de Walt & Skeezix », émission Le rayon BD de Victor Macé de Lépinay sur France Culture, avec Stéphane Beaujean, Olivier Bron & Simon Libermann, 15 septembre 2019.
- Christian Staebler, « Gasoline Alley : le grand feuilleton de l’existence », Les Cahiers de la bande dessinée, n° 9,‎ octobre-décembre 2019, p. 168.
- Chris Ware, « Chris Ware présente : Frank King », Kaboom, n° 7,‎ novembre-janvier 2015.

[1Il fait alors partie intégrante de la page du dimanche réservée aux dessinateurs du quotidien et nommée The Rectangle, qui cède sa place à la page dominicale entièrement dédiée à Gasoline Alley le 4 octobre 1920.

[2Gasoline Alley est toujours édité par Tribune Media Services.

[3Il est né en 1883 dans le Wisconsin.

[4Le strip quotidien est repris en 1959 par un autre assistant de Frank King, Dick Moores, qui récupère également la page du dimanche à partir de 1975 ; Jim Scancarelli est le continuateur de l’ensemble de la série de 1986 jusqu’à aujourd’hui.

[5Le couple dut attendre l’année 1946 pour voir la naissance de leur unique fils.

[6Ils sont en cours de réédition intégrale, dans leur version originale, par l’éditeur canadien Drawn & Quarterly.

[7Celui-ci est dithyrambique sur Gasoline Alley puisqu’il écrit qu’elle « pourra prétendre au titre d’œuvre la plus personnelle, la plus humaine et sincèrement géniale de toute l’histoire de la bande dessinée américaine ».

[8Après avoir songé à éditer lui-même ces pages du dimanche, il y a renoncé après avoir appris que 2024 souhaitait le faire. Il a ensuite répondu, à titre gracieux, à la demande des éditeurs de préfacer leur ouvrage. S. Beaujean possède une rare collection d’originaux de Gasoline Alley, achetée à un auteur américain.

 
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8 Messages :
  • "Certaines planches sont même directement des jeux sur l’espace et le temps, comme seule la bande dessinée permet de les représenter."

    Vous venez de donner la définition de ce qu’est l’art de la bande dessinée. Cet espace-temps si spécifique. Pas celui du cinéma, de la littérature ou du théâtre. Une espace-temps qui utilise et invente ses propres codes. Voilà pourquoi Chris Ware a été aussi marqué par Walt et Skeezix.

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  • Bobby "le précurseur" Make-Believe
    4 décembre 18:40, par vasco

    Dire de Frank King que son "Bobby Make-Believe", serait fortement inspiré - voire plagié ? - du Little Nemo de Winsor McCay" n’est pas sérieux, on peut à la rigueur dire qu’il est une réponse impertinente à l’onirisme de Némo.

    Par contre il serait intéressant d’évoquer l’influence de ce Bobby sur Quick et Flupke et parfois même Tintin, sans parler de Calvin et Hobbes et probablement d’autres.

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 décembre à  19:08 :

      C’est sérieux, mais nous pouvons certes en discuter. L’affirmation est d’ailleurs soutenue par Jeet Heer dans l’édition américaine. Les pages "oniriques" de Frank King, dans Bobby Make-Believe ou dans Gasoline Alley, rappellent fortement celles de Winsor McCay et la distance ironique ou impertinente n’est pas particulièrement sensible. Enfin, dans un sens ou dans l’autre, l’intention restera difficile à prouver, à moins d’accéder aux archives de Frank King, et encore.

      Concernant Hergé, il est fort peu probable qu’il ait été influencé par Frank King. Stéphane Beaujean l’explique dans l’émission de France Culture citée au bas de l’article.

      En revanche, il est clair que le travail de Frank King irrigue nombre de strips américains.

      Cordialement,

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      • Répondu par vasco le 4 décembre à  22:41 :

        Les spécialistes peuvent dire beaucoup de choses intéressantes mais en l’occurrence il s’agit simplement de lire les œuvres, et de constater qu’il y a pas tant de rapport entre King et McCay, si ce n’est le sujet du rêve très arpenté à cet époque. L’allusion d’un plagiat de Némo ne tient pas debout et est presque diffamante.
        Par ailleurs, les coïncidences avec l’univers d’Hergé sont si nombreuses (sans qu’on ait pour autant à parler de plagiat ) qu’on peut reconnaître la capacité d’"anticipation", ou d’innovation stylistique, de Frank King.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 4 décembre à  23:08 :

          Parler de plagiat était un peu fort (même sous la forme d’une interrogation). Accuser de diffamation n’est pas mal non plus dans ce genre. Passons.

          « pas tant de rapport entre King et McCay »... Jeet Heer, qui a un peu réfléchi à la question, affirme entre autres choses que King « étudie en particulier attentivement les enseignements de Winsor McCay » et que « toute sa vie, King cherche à donner aux silhouettes de ses personnages la clarté que McCay avait réussi à atteindre ». Tout cela est plausible.

          Quant à Hergé, vous avez d’abord parlé d’« influence », puis d’« anticipation » et d’« innovation stylistique » de la part de King, ce qui est très différent. La seconde version me paraît la plus juste.

          Cordialement,

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          • Répondu par vasco le 5 décembre à  11:47 :

            Je crois avoir été plus nuancé qu’accusateur en disant "presque diffamante", mais oublions … Je lis aussi ces "spécialistes" de l’histoire de la BD avec plaisir mais parfois aussi avec agacement, car dire que "King étudie en particulier les enseignements de McCay" est non seulement une tautologie mais aussi une méprise sur le travail de King qui est à sa façon un "anti-McCay" qui œuvre à une mise en place d’une grammaire moderne propre à une BD du XXeme siècle (alors que McCay est encore un auteur du XIX eme, aussi novateur soit-il). Pour moi c’est un précurseur de la ligne claire qui cherche à faire simple quand McCay complexifie. Son "Bobby"Make Believe" est l’exact opposé de "Némo", un gamin impertinent qui ne rêve que de faire des bêtises, et de les faire vite d’une certaine manière, alors que Némo est l’enfant sage qui s’empêtre dans la durée, l’interminable, la répétition. Bref, j’adore McCay, mais comme King est finalement plus proche de nous dans sa lisibilité, on a un peu tendance à en minimiser l’importance et il paye encore aujourd’hui sa simplicité et son humilité alors qu’il est sans doute un des socles de la BD actuelle bien plus que McCay.

            Concernant, son influence sur Hergé, un travail reste à faire car si rien ne le prouve, rien ne l’infirme non plus… si ce n’est que les pages sont là, dès 1915 !
            https://melimeloop.tumblr.com/tagged/Frank-King

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            • Répondu par Frédéric HOJLO le 6 décembre à  14:50 :

              C’est quand votre argumentation est développée qu’elle devient plus convaincante.

              Sur les rapports entre McCay et King, il y aurait en effet de quoi approfondir la réflexion. Si King prend chez McCay, c’est principalement pour la thématique du rêve. Mais aussi un certain état d’esprit de recherche, d’expérimentation d’un médium qui en est à ses débuts. Et c’est sans doute pourquoi nous pouvons écrire, avec vous, que King est de ceux qui ont posé les bases de la grammaire de la bande dessinée moderne.

              Sur les rapports avec Hergé, il faudrait une enquête très poussée, déjà pour savoir, si c’est possible, si Hergé a eu connaissance des pages de King. Ensuite, une étude comparée fine serait nécessaire. Travail titanesque (et non tintinesque).

              Bien à vous,

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              • Répondu le 7 décembre à  19:43 :

                Hergé a été influence par George Mc Manus mais je ne me souviens pas avoir lu quelque part qu’il connaissait le travail de FranK King. Il ne peut pas ne pas avoir connu et ne pas avoir été influencé par McKay. Mais on est plus à la même époque. McKay, c’est le baroque de l’Art Nouveau, King, c’est la modernité et la simplicité de l’après première guerre mondiale. Tous deux adoptes un tracé clair pour des questions liées aux techniques de reproduction de l’époque. Et on retrouve cette lisibilité chez Hergé aussi.

                Il y a des liens entre le travail de King et McCay. Pas seulement les histoires qui se terminent par les rêves. Aussi dans le goût pour une page composée, jouer avec ce qui constitue une page de bande dessinée. Avec King on est comme chez McKay dans l’invention de la bande dessinée et l’invention de langages propres. Hergé aussi a inventé son propre langage.

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