Ralph Meyer & Xavier Dorison : « Avec "Undertaker", nous voulions réaliser un western classique, tout en modifiant l’approche et la mise-en-scène »

6 mars 2015 14 commentaires
  • Après "XIII Mystery - La Mangouste" et les deux tomes d'"Asgard", le tandem Ralph Meyer - Xavier Dorison monte une fois encore en puissance avec ce fabuleux western qu'est "Undertaker". Une vision renouvelée du western classique dont ils analysent leurs apports.

À la fin d’Asgard, votre précédente collaboration après le premier XIII Mystery dédié à La Mangouste, pour quelle raisont vous êtes-vous tournés vers le western ?

Ralph Meyer & Xavier Dorison : « Avec "Undertaker", nous voulions réaliser un western classique, tout en modifiant l'approche et la mise-en-scène »Ralph Meyer : La thématique du western était une envie commune de longue date. Pour ma part, je m’intéressais depuis longtemps au personnage du croque-mort. J’en avais donc parlé à Xavier dès la fin du XIII Mystery, et il était enthousiaste ! Nous avons préféré travailler tout d’abord sur Asgard, afin que Xavier puisse dépasser le plaisir de mettre en scène un croque-mort et construise une histoire qui légitime notre héros dans cette profession.

L’aspect iconographique du croque-mort m’intéressait : c’est une identité graphiquement très forte et esthétiquement très belle. Elle permettait d’apporter un regard décalé sur les codes du genre du western, de retravailler des thématiques archi-connues, tout en profitant de ce décalage.

Xavier, comment avez-vous accueilli cette demande de Ralph ? Aviez-vous déjà un embryon de western qui pouvait servir de fondation ?

Xavier Dorison : D’emblée, je me suis fait la réflexion qu’en bande dessinée, on a besoin du contraste graphique entre le héros et son univers. Cela enrichit le récit ; que l’on place notre undertaker (croque-mort) dans un saloon, un jardin ou une laverie, cela semble bizarre, car il n’est pas à sa place. Le concept était donc parfait pour une bande dessinée. Restait à trouver l’angle des récits, car si l’on comprend pourquoi un shérif intervient dans une affaire qui tourne mal, c’est plus compliqué pour un undertaker ! En réalité, je me suis fait la réflexion que la mort ne vient jamais seule, particulièrement dans l’Ouest. Lorsque des personnes viennent à décéder, un lot de problèmes a provoqué leur mort, si on fait exception des causes naturelles qui ne nous intéressent pas. C’est ce qu’on va raconter avec notre croque-mort, Jonas Crow, et les deux femmes qui l’accompagnent malgré elles : Rose Prairie et Lin.

Vous mettez tout cela en scène dans un premier récit, au cours duquel vous abordez des situations connues des amateurs du genre : ici, une ville qui vit sous la coupe d’un homme à la personnalité très forte, situation qui provoque une révolte...

Xavier Dorison : Comme Ralph allait revenir vers une approche graphique classique du western (en la traitant tout de même dans son propre style), je voulais revenir aussi aux origines du western. Quelles sont elles ? Une ville est tenue par les Clanton. Un homme providentiel arrive comme un chien dans un jeu de quilles (souvent soutenue par une belle nana). Le héros et Clanton s’opposent pendant un temps jusqu’au combat dans la rue principale.

Avec Ralph, je me suis dit que j’allais appliquer ce schéma du western, sauf que la ville n’est pas tenue par les Clanton, mais par un milliardaire un peu dingue. Et si la population est accueillante au début, dès qu’un certain nombre de verrous moraux sautent, elle devient bien moins sympathique.

Puis le héros, ce n’est pas le shérif, mais le croque-mort ! Et le duel qui aurait pu se placer dans Main Street à midi, va plutôt se dérouler au-dessus d’un pont branlant à minuit. Bref, la logique factuelle de l’histoire nous impose de ces passages obligés que le lecteur apprécie, mais notre discipline va consister à dessiner autrement des scènes connues, mais qui se déroulent différemment par rapport à ce que l’on vous a déjà raconté.

Dans cette volonté de dessiner autrement tout en privilégiant une forme classique, quels sont vos atouts, Ralph ?

Ralph Meyer : Je voulais m’inscrire dans la tradition du réalisme franco-belge, avec toutes les pointures qui sont passées par là : Jijé, Giraud, Hermann, François Boucq, etc. Mais je désirais également travailler ma mise en scène pour me rapprocher d’une vision plus contemporaine, pour ne pas dire moderne.

L’influence de Giraud est très présente dans votre dessin. L’éditeur joue d’ailleurs cette carte en apposant cet autocollant : "Le plus grand western depuis Blueberry !"...

Ralph Meyer : Je me suis justement interdit le western pendant des années, à cause de cette filiation graphique. Je ne parvenais tout simplement pas à gérer cette comparaison qui allait ressortir. Mais sur le projet d’Undertaker, je me suis forcé à ne pas être analytique, juste à laisser mon crayon s’exprimer sur le papier, naturellement. J’assume bien entendu cette filiation, mais, à l’image de ce qu’a réalisé Giraud par rapport à Jijé, j’espère peut-être trouver une voie un peu plus personnelle après quelques albums.

Des scènes innovantes comme l’attaque du pont branlant vous ont certainement permis d’imposer votre vision graphique ?

Ralph Meyer : Ce sont des plans dramatiques que Xavier maîtrise très bien. Au delà de l’écriture, il possède une vision réelle de ce peuvent donner les scènes, ainsi que de leur potentiel esthétique.

Xavier Dorison : Une des raisons qui m’a amené vers la bande dessinée réside justement dans mon amour du dessin. J’aime dessiner, même si je dessine très mal, et ces maigres tentatives me permettent de saisir encore mieux le talent des artistes avec lequel je collabore. On m’a souvent proposé d’écrire des romans ; hormis le fait que j’aurais certainement un style complètement nul, cela ne m’intéresse pas d’écrire s’il n’y a pas d’images. J’aime les images. Mon grand plaisir est de recevoir la transposition des quelques lignes que vous avez écrites par le dessinateur. Alors que vous avez juste rêvé une scène, cela reste magique pour moi que quelqu’un puisse transformer votre rêve en réalité.

On ressent cette passion dans ce premier tome d’Undertaker et dans cet personnage principal qui mêle humour caustique, un sens de la justice qui lui est propre, et un passé assez trouble !

Ralph Meyer : Graphiquement parlant, j’ai une tendance naturelle à dessiner des personnages principaux masculins qui sont esthétiquement beaux. Ce qui est d’ailleurs parfois un point de frictions avec Xavier, car il ne partage pas cette même dynamique. Les concessions que nous faisons de part et d’autre apportent finalement beaucoup au personnage. Le beau mec s’est sali, il s’est affublé d’une grosse barbe pas peignée qui va de pair avec ses cheveux hirsutes. Cela l’enrichit tout nous permettant en tant qu’auteur de contrer un peu notre nature, pour sortir le meilleur de nous-mêmes.

Xavier Dorison : Oui, cette discussion sur son apparence nous a forcés à casser nos habitudes. Concédons que nous n’avons pas la même zone de confort : pour Ralph, c’est le beau gosse de Ian ; quant à mon idéal de personnage, il suffit de mélanger Conrad de Marbourg du Troisième Testament, Morton Chapel de W.E.S.T. et le Commandant Hamish de Sanctuaire, bref un quinqua aux cheveux blancs !

Pour nous retrouver sur un terrain commun, Ralph l’a donc rendu plus sale, avec un visage plus aquilin. De mon côté, si j’admettais qu’il était tout de même beau, il fallait qu’il soit désagréable. S’il était beau et sympa, je voulais lui mettre des tartes ! Or au contraire, comme je l’enseigne à mes étudiants : "Vous voulez qu’on aime vos personnages, donnez-leur des défauts !"

Les premiers croquis de Ralph Meyer pour le personnage de Jonas Crow, l’Undertaker

Certes, vous le rendez désagréable, mais pour le lecteur, il apparaît également très drôle. Votre album est truffé d’humour !

Xavier Dorison : Car on adore les personnages qui mettent les pieds dans le plat. J’ai donc récemment créé deux personnages de gaffeurs : Red Skin dans la série éponyme, sauf qu’elle dit des énormités sans s’en rendre compte ; alors que notre Undertaker balance volontairement.

Quant à notre Jonas Crow, il pense qu’il vit dans un monde de merde (pardonnez-moi l’expression). Et comme rien ne lui donne espoir, il casse en permanence toutes ces personnes pour lesquelles il n’a aucune estime. Dans ce premier tome, nous traitons le contexte réaliste d’un milliardaire qui veut conserver son or et la réaction passionnée et fiévreuse de sa ville. Si vous ajoutez un croque-mort dépressif, la lecture du récit n’en sera que plus accablante. Au contraire, ma propre expérience m’a permis de remarquer que plus les situations sont dures et tendues, plus les gens rigolent.

Vous fonctionnez à nouveau au contraste en opposant à votre croque-mort sarcastique une gouvernante anglaise truffée de valeurs rigides, presque perdue dans cet univers impitoyable ?!

Xavier Dorison : En deux mot, Rose Prairie est le type de personnage en train de mesurer la position de la fourchette par rapport à l’assiette, alors que de jeunes mineurs meurent écrasés dans les filons d’or de son patron. Derrière ces principes bienpensants, on va retrouver une femme qui a beaucoup souffert, mais qui continue à croire dans de belles valeurs humaines. Quant au passé de ce personnage, il est moins un métier qu’une souffrance : nous ne sommes que l’histoire de nos souffrances.

On peut imaginer que les différences entre les personnages vont forcément rendre épique leur collaboration. Comment va s’articuler le reste de la série ?

Ralph Meyer : Le numéro de duettistes formé par Jonas Crow et Rose Prairie est si savoureux que ce serait dommage de s’en priver...

Xavier Dorison : Le tome deux viendra donc clôturer ce diptyque introductif, puis nous poursuivrons avec des one-shots ou des diptyques, en fonction des récits. Pour résumer, dès que le corbillard arrive dans une ville où il se passe quelque chose d’intéressant, Ralph et moi faisons un album.

Documents
Si des situations des premières pages semblent vouloir imposer le caractère (...)

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre article présentant cette nouvelle série : "Undertaker", sur la piste de Blueberry

Sur ActuaBD.com, lire également :
- une précédente interview des mêmes auteurs : Ralph Meyer & Xavier Dorison : « Dans une chasse au monstre comme celle d’Asgard, ce qui est intéressant, ce n’est pas le monstre, c’est celui qui le chasse. »
- les chroniques d’Asgard tomes 1 et 2, ainsi que celle de XIII Mystery - La Mangouste
- une interview de Vehlmann & Meyer : « IAN, notre robot humanoïde, s’humanise enfin ! », ainsi que les chroniques de Ian : tomes 2, 3 et 4.

 
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14 Messages :
  • Le personnage en pied sur les premiers croquis pour le personnage de Jonas Crow est typique du problème de Ralph Meyer avec les proportions. Les disproportions ne sont pas aussi marquées dans l’album, mais il en reste toujours quelque chose de très génant. On retrouve un peu la même chose chez Delitte ou Frank Le Gall.

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    • Répondu le 6 mars 2015 à  19:41 :

      C’est vrai mais il n’y a pas vraiment matière à critiquer. Il y a tellement de mauvais dessinateurs sur le marché qu’on peut en passer 500 en revue avant de s’attaquer à Ralph Meyer. De plus, il prolonge l’école Giraud, ce que peu d’auteurs savent faire de nos jours. Si on n’aime pas le dessin de "Undertaker", que alors dire de tous ces albums BD insipides qui paraissent et qui se ressemblent tous ???

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    • Répondu le 6 mars 2015 à  20:43 :

      Et les disproportions chez le Greco ? Vous les avez vues ? Quelle horreur ! Et je ne vous parle pas de l’odalisque d’Ingres avec ses vertèbres en trop ! Inadmissible ! Au fait, j’aimerai bien voir ce que vous faites, vous...

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      • Répondu par romi le 7 mars 2015 à  11:35 :

        "j’aimerai bien voir ce que vous faites, vous..."
        réflexion idiote
        si on ne peut donner son avis que sur les domaines ou on est soi même praticien expert on a tous plus qu’à se taire

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        • Répondu par Oncle Francois le 7 mars 2015 à  16:54 :

          Bien d’accord avec Romi : un lecteur peut avoir le droit de donner son avis, surtout s’il a acheté le livre et passé une heure à le lire. Il n’est nul besoin d’être un excellent dessinateur pour oser émettre un commentaire. Les forums grand public style actuabd ne sont pas un club privé où des pros aguerris viennent conseiller les novices.

          Maintenant pour un autre commentaire élogieux un peu plus haut ("il prolonge l’école Giraud, ce que peu d’auteurs savent faire de nos jours. "), il me semble que l’on peut retrouver pas mal de ce style Ecole Giraud dans plusieurs tomes de la série XIII Mystery, qui regarde en général davantage Giraud que Moebius.

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      • Répondu par abraxas le 7 mars 2015 à  12:05 :

        S’il n’y avait que les vertèbres , le sein droit attaché sous l’aisselle , et la jambe gauche dans une position anatomiquement impossible sinon avec une hanche gauche plus haute que la droite ...

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      • Répondu le 7 mars 2015 à  12:07 :

        Il y a une différence entre une déformation qui accompagne un propos, une harmonie et des disproportions qui se baladent de façon anarchique.

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        • Répondu le 9 mars 2015 à  15:30 :

          Les déformations chez le Greco n’étaient pas dues à une volonté artistique (contrairement à ses compositions) mais un un problème de vision.

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          • Répondu le 10 mars 2015 à  08:18 :

            Ah oui, il fallait répondre sur Le Gréco, puis sur Ingres, puis sur chaque artiste pris un à un et donc pas d’une façon générale. Mais vous dites la même chose que moi cher ami. Rien d’ anarchique là-dedans mais bien la résultante d’une vision personnelle appliquée à son art (donc vison artistique)car chez lui comme chez n’importe qui d’ autre, l’ art se fait avec le corps

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          • Répondu le 10 mars 2015 à  08:22 :

            Et je rajoute que beaucoup de scientifiques pensent que Van Gog était daltonien. Pourtant cela fait il vraiment une différence quand à la rigueur la clarté de son chemin artistique ?

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            • Répondu par patydoc le 10 mars 2015 à  12:06 :

              Pour prolonger cet intéressant débat permettez moi de vous conseiller le livre ci dessous , dont j’ai apprécié la lecture :

              Maux d’artistes de S Dieguez , chez Belin

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