Waterloo - L’Empereur, ce héros (3/4)

15 juin 2015 1 commentaire
  • Troisième partie de notre dossier consacré aux nombreuses bandes dessinées publiées pour ce bicentenaire de la Bataille de Waterloo. Au-delà du 18 juin 1815, intéressons-nous aux biographies de Napoléon : celle des Funcken, mais aussi la tétralogie de Torton & Davoz, ainsi que la nouvelle trilogie hébergée par la collection "Ils ont fait l'Histoire" chez Glénat et supportée par un spécialiste du genre : Jean Tulard

Les éditeurs de bande dessinées ont multiplié les sorties napoléoniennes pour ce bicentenaire. Cependant, contrairement à la plupart des médias étrangers, les médias français commentent mollement la commémoration. Alors qu’Angela Merkel avait marqué de sa présence solennelle les commémorations marquant la conclusion de la Seconde Guerre mondiale (Auschwitz, le Débarquement en France, le 8 mai à Berlin, Dachau, etc.), François Hollande a préféré organiser son agenda autour de déplacements "à la rencontre des Français", usant de ce prétexte pour justifier son absence à Waterloo le jeudi juin prochain, un lieu pourtant situé à seulement 300 km de Paris...

Est-ce le fait de commémorer une défaite qui gêne ? Pourtant, la reconstitution historique de ce revers impérial a également toujours été à l’honneur de Napoléon : tant dans le traitement de l’image de l’empereur que dans le faste des costumes militaires, les passionnés de l’Europe entière se consacrant davantage à représenter la Grande Armée, plutôt que ses adversaires...

C’est qu’en dépit des différentes batailles qu’il a menées, Napoléon fut bien plus qu’un simple stratège : il fit briller les feux de la liberté du peuple tricolore, il réforma le Code Civil (sur lequel un bon nombre des constitutions européennes sont basées), il réorganisa l’état français (c’est à lui que l’on doit les départements), ainsi que l’économie, l’éducation et la société française dans son ensemble.

Certes, c’était un dictateur, régnant comme un despote, il se couronna lui-même empereur, rétablit (partiellement) l’esclavage aboli par la Révolution pour mieux asseoir ses ambitions politiques, et mena la guerre et la désolation dans bien des pays. Mais cet héritage, il vaut mieux le porter que le dissimuler, pour mieux comprendre comment se déroulèrent ces temps sanglants qui enclenchèrent la Révolution industrielle. À sa manière, la bande dessinée, avec ses denses biographies, parfois mieux que certains essais savants, contribue à cette compréhension.

Waterloo - L'Empereur, ce héros (3/4)
Napoléon Bonaparte - Par Torton & Davoz dans la collection Jacques Martin présente (Casterman)

Les Funcken - quarante ans de passion pour Napoléon

Ainsi que nous l’avions évoqué la semaine dernière, André Osi est l’un des auteurs de BD qui se consacrent actuellement le plus à Napoléon aujourd’hui. Mais il ne fut pas le premier ! Le couple emblématique du Journal Tintin, Liliane & Fred Funcken->art12087] se sont intéressés à l’empereur français dès le début de leur carrière, et ceci quasiment jusqu’à son terme. C’est notamment ce que l’on peut découvrir dans l’intégrale qui vient de paraître au Lombard, à laquelle nous avions déjà consacré une partie de l’article précédent traitant plus spécifiquement de la Bataille de Waterloo.

Mais après les remarquables quarante-quatre pages consacrées exclusivement à cet affrontement, le lecteur découvrira quinze courts récits qui forment le dernier tiers de ce volume. On y retrouve la Bataille, réduite sur quatre pages, mais surtout quatorze autres courts récits qui permettent de contextualiser la vie de l’empereur et son époque.

Ces récits historiques faisait partie de ces pages "pédagogiques" destinées à séduire la Commission de censure française dite de "La Loi de 1949" qui, de 1953 à 1966, imposa son joug à la presse belge d’importation. Ces morceaux choisis témoignent de l’évolution du Journal de Tintin, qui passe de l’alternance d’une page noir et blanc, à la bichromie, puis à la couleur. L’évolution du trait de Fred et Liliane Funcken évolue également : le premier récit Waterloo offre de superbes vignettes, mais également quelques maladresses ; puis, récit après récit, la mise en page et le dessin s’améliorent, avant que la masse de travail en fin de carrière ne conduise les auteurs à simplifier décors et mise-en-place.

Les trois premiers récits consacrés à Waterloo, Murat et au fils de Napoléon sont écrits par les Funcken eux-mêmes, tandis qu’Yves Duval prend la main pour les douze suivants. Par touches successives, tous ces récits contribuent à donner une représentation large du Premier Empire : la société, l’habillement, les grands généraux (le portrait de Wellington est saisissant !), mais également tout ce qui précède et suit la Bataille de Waterloo. Moins centrée sur Napoléon, cette compilation est certainement le plus intéressant témoignage de la bande dessinée sur cette période dans ce registre historique. Fred Funcken prit d’ailleurs le temps de dessiner costumes et détails vestimentaires en introduction de ces récits, annonçant la collection d’ouvrages sur les uniformes et les costumes qui vont l’accaparer des années durant chez Casterman.

La première édition du "Sultan de feu" par Liliane & Fred Funcken (1994)

La Campagne d’Egypte prend l’eau

Avec un tel bilan du premier et dernier tiers de cette intégrale, on s’attend à ce que la partie médiane Le Sultan de feu achève de nous séduire. Hélast, ce dernier long récit des Funcken n’a pas la force du précédent Waterloo. Si Liliane Funcken détaille avec minutie tous les éléments de cette campagne égyptienne, le trait de son mari a perdu en finesse : les visages de ses personnages sont parfois malhabiles, et la surcharge de détails diminue la lisibilité de l’épisode.

En dépit d’une petite erreur (page 65, Liliane Funcken place la fondation d’Alexandrie onze siècles avant l’arrivée de Napoléon, alors qu’il aurait fallu parler de 21 siècles...), l’ensemble du récit reste très intéressant, particulièrement en ce qui concerne la séquence égytienne après le départ de Bonaparte ! Cette petite baisse d’intensité ne déforce par cette compilation des récits napoléoniens des Funcken, absolument incontournable album pour les amateurs de bande dessinée historique !

Napoléon, l’intégrale - Par Liliane & Fred Funcken - Le Lombard

La trilogie d’Ils ont fait l’Histoire

Les lecteurs qui cherchent un dessin et une mise en page plus modernes pourront résolument se tourner vers le premier volume de la trilogie judicieusement intitulée Napoléon. Fort de leurs récents succès, Glénat et Fayard ont déjà réussi leur pari de dépoussiérer l’Histoire, et la vision de l’empereur français, soutenu par le regard d’un des plus érudits spécialistes de Napoléon, Jean Tulard, était sans conteste attendue.

Pourtant, le scénario de Simsolo déçoit dans sa première partie : par le biais d’un flashback très artificiel, il propose des cases sans lien qui évoquent la jeunesse de Bonaparte. Trop court pour une évocation et trop long pour une introduction. Heureusement, le rythme s’améliore par la suite, proposant une vision pleine d’acuité du parcours du général, entre batailles et emprisonnements.

L’intérêt culmine lorsque Napoléon prend la parole devant ses hommes lors de la campagne d’Italie, où l’on retrouve la parole du grand homme, et c’est finalement cette authenticité qui forge l’âme du récit. En effet, afin de résumer cette vie en 132 pages, les auteurs ne choisissent de ne détailler ni les batailles, ni les stratégies de l’Empereur. Ils préfèrent suivre les événements marquants de sa vie, ainsi que la politique qui en découle.

Napoléon T1 - Par Simsolo, Fiorentino & Tulard (Ils ont fait l’Histoire - Glénat/Fayard)

Après la campagne d’Italie et les discussions avec le Directoire, l’Égypte occupe le derniers tiers de ce premier volume. Les explications des divisions militaires placées en carré sont aussi fascinantes que bien amenées. Mais le peu de temps consacré au personnage de Napoléon le déshumanise (on ne parle pas ou peu de ses amours...). Ce sont finalement les batailles égyptiennes qui font vibrer le récit, à l’aide de quelques belles scènes militaires.

Le dessinateur Fabrizio Fiorentino ne ménage effectivement pas sa peine. Si Napoléon reste toujours stoïque, même lorsqu’il faut abandonner ses blessés ou mater les révoltes, chaque moment d’action bénéficie soit d’un cadrage acrobatique, soit d’un effet prononcé. Un choix artistique qui ancre la trilogie dans notre époque, mais qui présente parfois Napoléon comme un super-héros. On attend le volume suivant qui paraîtra déjà 19 août prochain pour vérifier comment les auteurs vont aborder la partie consulaire. En attendant, le dossier de Jean Tulard placé en fin d’album reste un modèle du genre.

Napoléon T1 - Par Simsolo, Fiorentino & Tulard (Ils ont fait l’Histoire - Glénat/Fayard)

Jacques Martin présente : Napoléon

Les lecteurs amateurs d’un dessin plus académique et d’une évocation plus humaine de Napoléon se tourneront vers Casterman, qui vient de sortir le dernier tome d’une tétralogie Napoléon Bonaparte ( qui existe également en coffret).

Inspiré par la passion de Jacques Martin pour l’histoire, la série se veut rigoureuse, et pleine de détails. Par exemple, si le scénariste (et musicien auteur-interprète !) Pascal Davoz présente la bataille de boules de neige de l’école militaire de Brienne sans évoquer (comme le fit André Osi) que Napoléon y développa les prémices de son redoutable sens tactique, il explique d’où vient la fameuse posture de Napoléon, la main droite dans l’ouverture de sa veste...

Que cela soit dans l’évocation de ses amours, la perte de ses proches, ses bonheurs ou ses désillusions, les auteurs font la part belle à la personnalité de Napoléon. Au gré des pages, la part dédicacée à la jeunesse de l’empereur crée un lien avec le lecteur, qui va l’accompagner pendant le reste de la lecture. Plus que les batailles, ce sont le sens de l’initiative et l’intelligence du jeune homme qui sont développées dans le premier tome.

Napoléon Bonaparte - Par Torton & Davoz dans la collection Jacques Martin présente (Casterman)

Cette réussite se prolonge dans les albums suivants, dans un judicieux équilibre de batailles, de politiques et de moments plus intimes. Le talent et l’expérience de Jean Torton ne sont bien entendu pas étrangers à cette réussite : même si certains visages sont parfois porteurs d’une étrange expression, les attitudes corporelles et faciales font vivre le récit avec les personnages.

En dépit d’un scénario parfois complaisant envers Napoléon, digne d’une hagiographie, et de représentations de batailles très "propres", cette biographie en quatre tomes est aussi complète que passionnante. Davoz tord le cou à certaines légendes tenaces, par exemple sur la question de l’esclavage, Napoléon regrettant d’avoir succombé aux pressions de reprise partielle de l’esclavage avant de l’abolir complètement en 1815. Ou en mentionnant que Napoléon avait bien été empoisonné à l’arsenic comme les dernières recherches scientifiques le confirment. Une réussite !

L’évocation de Napoléon en bande dessinée ne se résume toutefois pas à des biographies ou à la Bataille de Waterloo ! Nous verrons demain comment les auteurs peuvent rire, passionner et même instruire avec l’image de l’Empereur !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire nos autres articles de ce dossier :
- Waterloo - La bataille de la bande dessinée (1/4)
- Waterloo - La Bataille est en librairie ! (2/4)

A propos des Funcken, lire l’interview de Fred & Liliane Funcken ("Le Chevalier blanc") : « Nous étions le service dépannage du Journal de Tintin », ainsi que Disparition de Fred Funcken, chantre de l’épopée historique

 
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1 Message :
  • Waterloo - L’Empereur, ce héros (3/4)
    15 juin 2015 21:05, par Jerome

    Le dessin de Jean Torton est une pure merveille. A lui seul, il faut la peine de se procurer ses ouvrages dans les différentes collections Martin. Mais, en tant que lecteur, je préfèrerais qu’il se (re)lance dans une oeuvre aussi personnelle que celle de ses débuts, plutôt que de faire des hagiographies "à la mode Martin". Martin était fasciné par des personnages historiques, et les albums qu’il a lancés, sans pour autant en écrire une ligne, sur Néron, Alexandre le Grand (également dessiné par Torton), ou encore, bien sûr, Napoléon, mais il a bridé "ses" auteurs en les cantonnant à des bandes dessinées aux structures et aux propos d’un autre âge. C’est bien dommage. Je note également avec regret que vous n’avez pas mentionné les travaux de Philippe Munch (accompagné d’autres auteurs, comme Christophe Simon), autour de Napoléon, dans une maison d’édition dédié à l’Empereur et à sa famille : le Rubicon.
    Lire l’interview de l’éditeur (qui date un peu, hélas...) : http://www.leparisien.fr/espace-premium/hauts-de-seine-92/il-est-devenu-editeur-par-passion-pour-napoleon-15-08-2013-3053831.php

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