Alex Barbier dessinait, peignait... et chantait !

26 mai 2019 0 commentaire
  • Connu pour ses bandes dessinées et ses tableaux, Alex Barbier était aussi le fondateur, avec sa compagne Aline Barbier, du Festival Plouc de Fillols. Dans cet espace de création et de convivialité, il chantait, accompagné par Pascal Comelade. Un CD au tirage réduit était sorti en 2006. Vert Pituite La belle en sort une réédition, excellente occasion de revenir une fois encore sur son œuvre.

À l’origine, il y a le Festival Plouc de Fillols. Lancé en 1997 dans un village des Pyrénées-Orientales par Alex Barbier et tenu à bout de bras par Aline Barbier pendant dix ans, devenu Qué Bazar en 2009 et resurgi en 2014, cet événement a rassemblé la fine fleur de l’édition alternative francophone dans une fête réellement chaotique, truculente et populaire. Alex Barbier en était le pape - avec toute l’ironie que cela comporte évidemment.

Alex Barbier dessinait, peignait... et chantait !
Willem (à gauche) & Alex Barbier (à droite) à Fillols © Jean-Christophe Menu 2009

Le Plouc - Qué Bazar de Fillols a vécu et bien vécu. Il a vu passer notamment Gébé, Willem et Médi Holtrop, Masse, Alex Varenne, Vuillemin, Wolinski, ou encore Jean-Christophe Menu, qui l’a raconté et dessiné avec affection. Sous la houlette du Frémok et des habitants de Fillols, tous - dessinateurs et Fillolois de tous âges - se retrouvaient pour créer et faire la fête. Invités par Alex Barbier, les artistes n’avait que peu de contraintes, ce qui ne les empêchait pas, au contraire, de discuter avec leurs lecteurs voire, à l’occasion, d’offrir un dessin. Ateliers, jeux, repas, musique rythmaient les journées et les nuits au pied du Canigou.

Alex Barbier était certes l’instigateur rêvé pour ces festivités. « Un des individus les plus interlopes et sulfureux de la bande dessinée. Sorte d’accouplement monstrueux de Burroughs et de Bacon sur le terrain de la figuration narrative. » écrit Menu. « Les bandes dessinées et les peintures d’Alex Barbier auraient pu naître d’une rencontre entre Francis Bacon et William S. Burroughs. » écrivons-nous également à la suite de son décès le 29 janvier dernier, et sans avoir lu les mots de Menu. Quelqu’un, donc, apte à provoquer un festival bien différent des autres.

Le Festival Qué Bazar de Fillols © Jean-Christophe Menu 2009

Alex Barbier n’en était pas seulement le pape. Il en était aussi l’un des animateurs, en particulier par le tour de chant qu’il ne manquait pas de tenir, en général accompagné du musicien Pascal Comelade. Sur l’estrade dressée sur la place du village ou parfois dans la salle du Foyer laïque, Alex Barbier interprétait quelques chansons réalistes, tirées du répertoire populaire des années 1920 et 1930.

Habillé selon son goût du moment, perruqué s’il le voulait, Alex Barbier chantait. Plus ou moins sobrement - s’il est permis de l’écrire - et toujours généreusement, il vouait sa voix gouailleuse aux textes, qu’il rendait chaleureux, drôles ou mélancoliques. En 2006, à l’occasion du 10e Festival Plouc de Fillol, était sorti un CD, au tirage presque confidentiel, rassemblant quelques-unes de ses chansons : 350 exemplaires numérotés et signés, dont 100 exemplaires hors-commerce, devenus forcément introuvables.

Dessin de Willem & texte d’Alex Barbier

La travail de réédition mené par Vert Pituite La belle n’est donc pas superflu. Entamé bien avant le décès d’Alex Barbier, il nous permet d’entendre ou de réécouter la voix du dessinateur avec une très bonne qualité sonore. La pochette du vinyle, un 10 pouces 45 tours, a même été validée par Alex Barbier lui-même. Il s’agit donc d’un projet mûri, et non d’une sortie opportuniste.

Quelques changements ont été apportés par les artistes par rapport à la version de 2006. L’instrumentation évolue sur certains morceaux et une « Vals Burlesco » inédite clôt l’album. L’équilibre entre la voix d’Alex Barbier et le piano de Pascal Comelade est idéal, permettant d’apprécier l’une comme l’autre. L’ensemble est d’une justesse étonnante, comme une accumulation de petits miracles qu’un souffle pourrait faire s’effondrer.

© Vert Pituite La belle 2019
Poétique d’une introspection visuelle © Alex Barbier / Jean-Charles Andrieu de Levis / IMAGEs 2019

Musique et lecture faisant souvent bon ménage, cette nouvelle écoute des chansons d’Alex Barbier peut s’accompagner de la découverte du texte de Jean-Charles Andrieu de Levis consacré à Lettres au maire de V. chez les Éditions IMAGEs initiées par Annabelle Dupret. En une vingtaine de pages accompagnées d’un livret reproduisant quelques-unes des cases de la bande dessinée, l’auteur propose une interprétation convaincante de l’œuvre du dessinateur.

Construite autour de la figure du loup-garou, dans une forme épistolaire rare en bande dessinée, Lettres au maire de V. a été publiée en trois volumes entre 1998 et 2006 chez Fréon puis au Frémok. Tableau maléfique d’un village d’apparence banale, cet ouvrage aux couleurs et à la lumière inoubliables renvoie aux coins les plus sombres de l’âme humaine. Fondé sur le soupçon et la délation, ce tableau trouble et inquiète, d’autant qu’il ne se donne pas immédiatement au lecteur. Et cacherait une forte dimension autobiographique, ou au moins introspective.

Le vinyle comme le fascicule, pourtant initiés avant la disparition de l’artiste, sont de belles façons de lui rendre hommage. Au-delà, elles permettent à tous ceux qui l’apprécient de se replonger dans son œuvre, et de continuer à la faire vivre.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Poétique d’une introspection visuelle - Par Jean-Charles Andrieu de Levis - Éditions IMAGEs ! - 15 x 20 cm - 52 pages couleurs - couverture souple - parution en janvier 2019.

- Alex Barbier Chante - Par Alex Barbier (voix) & Pascal Comelade (pianos & instruments) - Vert Pituite La belle - enregistré par Philippe Verdier en mars 2006 (1 et 6 enregistrés par Simon de Ceret en décembre 2018) & produit par Pascal Comelade - dessin par Willem & portrait d’Alex Barbier par Yvonne Bigore - mise en page & typographies par Les Frères Morin - mastering par Miroir Spéculaire - parution le 22 mai 2019.

1. Sous le pont noir 04:03
2. Ce n’est pas toujours drôle 02:31
3. Je ne suis pas une énervée 02:54
4. En Maison 03:06
5. À la dérive 03:21
6. Vals burlesco (inédite) 01:32

Merci à Jean-Christophe Menu pour ses dessins du Festival de Fillols en 2009, illustrant à l’origine son texte « Qué Bazar » pour artnet.fr (24 juillet 2009).

Lire également sur ActuaBD :
- Alex Barbier s’expose
- Pornographie d’une ville - Lettres au maire de V. volume 3 - Alex Barbier - Frémok
- Exposition Alex Barbier (Liège)
- Décès d’Alex Barbier ("Lycaons", "Pornographie d’une ville"...)

Lire des entretiens avec Alex Barbier :
- Sur du9.org (propos recueillis par Bruno Canard & Franck Aveline en 1999).
- Sur le site du Frémok à propos de De la chose (propos recueillis par Pierre Polomé en 1997), d’Autoportrait du vampire d’en face (propos recueillis par Pierre Polomé en 2001) & de Lycaons (propos recueillis par Vincent Bernière en 2003).

Regarder :
- Alex Barbier - Les paysages de la nuit - 23 minutes réalisation : Jean-Pierre Delvalle - production : CNBDI - 1994.
- FIBD 42 : exposition Alex Barbier - 2 minutes 20 - Festival International de la Bande Dessinée.

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