« Allez-hop ! » : un roman graphique retrouvé de William Gropper

18 novembre 2020 2 commentaires
  • Figurant dans la sélection officielle 2021 du Festival International de la bande dessinée, « Allez-hop ! » est une petite merveille graphique de la part d’un pionnier méconnu du « roman graphique », un cousin américain de Frans Masereel, ici célébré par James Sturm et Art Spiegelman. Rien que ça !...

Un couple de trapézistes talentueux, une gracieuse gymnaste et un vigoureux moustachu, rencontre un chanteur d’opéra qui tombe éperdument amoureux de la dame. Le chanteur n’est pas très beau, plutôt replet, mais arrive à convaincre la belle que la fortune et la gloire l’attendent et qu’il peut lui garantir une stabilité financière que ne lui offre pas la vie de saltimbanque. Elle accepte le mariage et de leur union naît une paire de jumeaux. Le moustachu ne quitte pas pour autant le paysage, il est une espèce d’oncle-gâteau pour les enfants. Ce « ménage à trois » qui n’en est pas un perdure jusqu’à ce que le chanteur soit sans le sou, chacun poursuivant sa route ensuite comme il le peut.

« Allez-hop ! » : un roman graphique retrouvé de William Gropper

La ferveur des commentateurs n’est pas inopportune : «  une chose aussi belle que rare » s’enflamme James Sturm dans la préface du livre, « intelligent, social et réaliste » surenchérit Art Spiegelman dans la présentation en quatrième de couverture…

De fait, l’œuvre de William Gropper (1897-1977) est bien de son époque et le fait qu’on le positionne aujourd’hui comme un précurseur du roman graphique, cet « euphémisme commercial » comme le désigne Spiegelman qui, aujourd’hui, en adopte l’occurrence car il permet de mettre sous cette bannière des « trésors atypiques », est tout à fait justifié.

Ce qui est marquant, c’est d’abord le parcours d’un illustrateur qui, comme bien d’autres (on pense par exemple à Lyonel Feininger ou, bien après, lui Bernie Kriegstein) se détourna de l’illustration et de la bande dessinée pour aller vers la peinture. Des études artistiques sur les mêmes bancs que Man Ray, une visite à l’Armory Show, cette exposition, qui convertit l’Amérique à l’art moderne et devint le creuset des avant-gardes Dada et surréaliste, la première à exposer aux USA en 1913 le célèbre Nu descendant l’escalier de Marcel Duchamp, le font appréhender les courants modernes de son temps : l’expressionnisme, l’abstraction, le surréalisme. Il s’inscrit, comme le souligne très bien Sturm, dans la trace du Belge Frans Masereel et de l’Américain Lynd Ward, comme précurseur du roman graphique muet.

Il est surtout un des grands illustrateurs de la crise sociale de l’entre-deux-Guerres, séduit par la révolution prolétarienne, internationaliste et antifasciste, comme en témoignent ses travaux pour les journaux communistes yiddish Morning Freiheit et Der Hammer, ce qui lui vaut d’être inquiété par les nervis maccarthystes dans l’après-guerre.

Mais il n’échappe pas à Sturm que l’influence graphique cardinale est sans doute celle de Milt Gross (1895-1953) qui vient de publier la même année Deux manches et la belle et qui, comme lui, use d’un dessin rapide et percutant.

On peut y ajouter sans aucun doute celle de Simplicissimus de l’éditeur belge Albert Langen et de l’illustrateur allemand Thomas Theodor Heine, où œuvrent aussi bien Grosz, que Pascin ou Alfred Kubin, voire même de L’Assiette au beurre de Samuel-Sigismond Schwartz. Ils lui apportent cette touche artistique Mittel Europa si caractéristique qui influença profondément l’illustration européenne entre 1900 et 1930.

Ce petit livre est en tout cas un pur chef d’œuvre de composition et de narration, d’une grande justesse, et dans le geste, et dans le réalisme du détail. Un immanquable qui méritait cette sélection.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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