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1984 de Xavier Coste : indispensable et important.

  • L’écrivain Georges Orwell est décédé le 21 Janvier 1950, cela fait exactement 70 ans. En conséquence, l’ensemble de son oeuvre est tombée dans le domaine public le 1er Janvier 2021. À cette occasion, pas moins de quatre adaptations en bande dessinée de son roman emblématique "1984" ont été publiées ce mois-ci. Parmi ces titres, l’un d’entre eux a particulièrement retenu notre attention : celui de Xavier Coste, une transposition monumentale et complète du travail de l’écrivain.

Rappelons la genèse du projet. Xavier Coste a 31 ans, il a déjà publié six livres, 1984 est son septième. Habitué des biographies, il s’était déjà essayé à l’exercice de l’adaptation avec le roman de Henri Bosco, « L’Enfant et la rivière ». Cette adaptation de Orwell, Xavier Coste la porte depuis 15 ans. Un projet balloté d’éditeur à éditeur, ne se concrétisant jamais, faute d’accès aux droits de l’œuvre ou pour d’autres raisons que l’on ignore, l’auteur n’ayant parfois juste pas eu de retour.

C’est en cours d’arts plastiques que le dessinateur entend pour la première fois parler de l’ouvrage. Il avait produit des illustrations très inspirées par l’univers d’Enki Bilal et sa professeure, en les voyant, les commente en évoquant le roman culte de Georges Orwell. Ce sera le premier et l’unique grand choc littéraire de son auteur : "Ce roman s’est imposé comme une évidence. c’était le texte qui manquait au dessin... "

En signant chez Sarbacane, Xavier Coste concrétise le projet qui lui tenait le plus à cœur. Il s’y est jeté a corps perdu pendant trois ans, ce qui donne un livre abouti, fidèle, et d’une puissance graphique incomparable.

1984 de Xavier Coste : indispensable et important.
Premières planches du livre.

Le lecteur est d’abord interpellé par son aspect : un imposant pavé de 220 pages auquel deux ajouts originaux ont été faits : en introduction une attestation de de déplacement au nom de Winston Smith, le personnage principal du roman, un document fictif qui a une résonance très contemporaine ; et un formidable pop-up réalisé par Nicolas Codron illustrant parfaitement le récit et accentuant le caractère urbain et pesant, caractéristique du roman. Du jamais vu dans le domaine de la bande dessinée.

Pop-Up réservé à la première édition.

À la lecture, tout y est : l’ambiance anxiogène noire et oppressante du texte d’origine et le personnage de Winston Smith, en 1984, fonctionnaire d’une administration dans un monde autocratique et dystopique. Évoluant dans une société autoritaire en perpétuel conflit, où la surveillance est totale et les libertés réduites, Winston, produit de ce système, va faire la rencontre de Julia qu’il va d’abord mépriser avant d’en tomber amoureux par la suite.

C’est là qu’est la force de la transposition de Xavier Coste : plutôt que de tomber dans les stéréotypes, les appropriations douteuses et les détournements injustes, il ramène le roman à ce qu’il est avant tout : une histoire d’amour entre deux êtres. Soucieux de la justesse de son propos, l’auteur a préféré travailler avec la version originale du texte en langue anglaise, jugeant que les récentes traductions françaises étaient quelque peu perfectibles. Le nom de certains concepts-clés étaient par exemple altérés comme la nov-langue. Ce travail confère au scénario une justesse et une fidélité très rigoureuses, ce qui ne décevra assurément pas les inconditionnels du roman de Orwell.

Winston Smith
Extrait de planche.

Pour composer ses planches, Xavier Coste s’est notamment inspiré des courants de l’architecture brutaliste, indissociables des systèmes totalitaires du 20ème siècle. Ainsi, y retrouve-t-on des bâtiments aux inspirations proches de du Hongrois Marcel Breuer ou de l’Américain William Pereira dont la Geisel Library rappelle le ministère de l’amour représenté par Xavier Coste. Ces inspirations brutalistes permettent au dessinateur de jouer avec les échelles et les valeurs dans ses plans. En brossant des structures monumentales, il représente en opposition des silhouettes infimes presque invisibles ce qui accentue le sentiment d’oppression et d’enfermement dans la société de Big Brother. La volonté de l’auteur était aussi de s’affranchir des représentations suggérées par Orwell dans le roman, afin de proposer une approche visuelle plus contemporaine de l’ouvrage.

Dans les cases plus rapprochées, l’auteur prive les personnages de leurs visages et parfois de leurs yeux comme ils avaient pu le faire dans certains de ses livres précédents. Cela, bien évidemment, vise à accentuer le caractère déshumanisé des individus entourant Winston. Quand il est dans des phases d’endoctrinement et de conviction envers le parti, le personnage perd lui aussi son regard. L’ensemble de ces planches est subtilement composé, ce qui donne un caractère profondément inquiétant à l’ouvrage, un effet amplifié par le choix des couleurs.

Planche réalisée à la main, la couleur et certaines textures seront faites ensuite numériquement.

Xavier Coste établit un nuancier, une gamme chromatique bien définie, visant à accentuer son propos. Le bleu est la couleur de la prison, le jaune celui de l’administration, un rouge bordeaux sera propre aux scènes d’intimité quand en revanche, les scènes d’adoration de Big-Brother seront ponctuées d’un rouge très vif. Ce choix est loin d’être anodin et codifie planches et séquences. On sait immédiatement dans quelle situation est Winston, quel comportement il se doit d’adopter et qui sont les personnages autour de lui.

Ce livre n’est en aucun cas une tentative de vulgarisation puisqu’il retranscrit avec rigueur le propos du texte. Son auteur ne souhaite par ailleurs pas s’inscrire dans l’actualité. Il considère le chef-d’œuvre d’Orwell comme saisi et évoqué à tout va de façon injustifiée, pompeuse et très souvent impertinente. Si c’est cet élan romantique fort que l’on retiendra, les idées majeures du livre tels la dénonciation de la surveillance de masse, la délation ordinaire, la propagation des fausses informations etc, font également partie intégrante du récit.

Xavier Coste livre ici un 1984 d’une justesse très impressionnante. Il réussi le pari de cet exercice. Le succès est également public car, tiré à 10 000 exemplaires, la première édition du livre est presque épuisée, une réimpression est en cours de réalisation. En s’appropriant cette œuvre, il la transcende tout en lui restant fidèle. Une franche réussite.

Xavier Coste en Janvier 2021.
Photo : François Rissel

(par François RISSEL)

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