Angoulême 2015 - Pierre Paquet (« Paquet de Merde ») : « Cela va sembler choquant, mais ce qui a fait avancer ma maison d’édition, ce n’était finalement que l’amour de mon chien. »

30 janvier 2015 16 commentaires
  • Un éditeur qui se livre dans une autobiographie, c'est rare. Mais lorsqu'il l'intitule "Paquet de Merde" et qu'il y dévoile sa vie personnelle, cela devient un album surprenant de bout en bout. Une confession intime et sans tabou qui fera parler d'elle, sans aucun doute !

Il n’est pas courant qu’un éditeur scénarise des albums. PDM (Paquet de Merde) n’est pourtant pas votre coup d’essai !?

Angoulême 2015 - Pierre Paquet (« Paquet de Merde ») : « Cela va sembler choquant, mais ce qui a fait avancer ma maison d'édition, ce n'était finalement que l'amour de mon chien. »En effet, j’ai déjà écrit pas mal d’albums sous le couvert de pseudonymes. Pourquoi réaliser des scénarios pour sa propre maison d’édition ? Tout simplement, car les dessinateurs venaient parfois chez moi avec un talent graphique indéniable, mais n’avaient pas toujours l’inspiration pour rédiger une histoire qui se tienne de bout en bout. Je les ai ainsi accompagnés pour qu’ils puissent concrétiser leur album. Cela m’a permis de progresser, car je pense que pour être un bon éditeur, il faut pouvoir critiquer constructivement les récits qu’on vous soumet. Et en me basant sur ma propre expérience, cela me permettait de mieux communiquer avec les auteurs.

PDM est pourtant le second one-shot que vous signez sur votre propre nom. Pourquoi avoir abandonné les pseudonymes ?

Certaines données personnelles me tenaient tellement à cœur, que je voulais les assumer jusqu’au bout. Cela a été le cas d’Un regard par-dessus l’épaule que j’ai publié en 2010 avec Tony Sandoval, mais que j’ai écrit très égoïstement pour moi-même avant tout. Au moment de publier ce premier album sous mon vrai nom, j’étais certain que j’avais donné le bâton à mes opposants pour me battre comme plâtre. Mais au contraire, j’ai reçu des critiques respectueuses : les plus négatives expliquaient ce qu’elles n’avaient pas apprécié, mais cela n’était pas de l’attaque personnelle. Fort de ce feedback, je me suis dit que je pourrais retenter l’expérience.

Par Pierre Paquet & Jesus Alonzo - Paquet

PDM est une autobiographie plus réaliste, dans laquelle vous abordez le lancement de votre maison d’édition, puis votre parcours sur une dizaine d’années. Pourquoi avoir abordé plus franchement l’exercice difficile de l’autobiographie ?

Après Un regard par-dessus l’épaule, j’avais encore deux-trois frustrations que je portais en moi. Alors que d’autres vont voir un psy, moi j’ai couché sur le papier ce que j’avais vécu. Lorsque j’étais en soirée avec des auteurs, et que je leur racontais des anecdotes personnelles, ils étaient toujours étonnés des épreuves que j’avais traversées, mais c’est vrai que j’ai eu la chance d’avoir vécu tellement d’expériences différentes !

À la lecture de votre album, on se prend effectivement à croire que vous avez forcé le trait !

Je n’ai pas eu besoin de romancer, car je disposais de suffisamment d’éléments pour transmettre un contenu authentique ! Pour ma part, je trouve qu’il y a trop de livres que les lecteurs terminent sans ressentir le fait d’avoir partagé une réelle expérience. Je désirais dont réaliser un pavé où le vécu intense transparaissait. Je voulais que cela soit parfois un peu cru, afin que les lecteurs n’aient pas perdu une heure de leur temps.

Par Pierre Paquet & Jesus Alonzo - Paquet

Beaucoup de vos séquences sont effectivement très personnelles : un moment de détresse physique où des ambulanciers vous embarquent lors du festival d’Angoulême, le décès de votre ami David qui vous emmenait dans des virées sans limite, etc.

Lorsqu’on écrit un album de fiction, on désire divertir les lecteurs. En abordant l’autobiographie, le récit est toujours plus ou moins narcissique. Mais avec tout ce que j’ai pris dans la gueule en vingt ans, je suis devenu presque intouchable. Et c’est grâce à ces épreuves que j’ai pu continuer à avancer, même si j’ai bien entendu fait des conneries comme tout le monde. Je me suis juste demandé : « qu’est-ce que je désire que les autres gardent de moi après mon départ ? ». C’est d’ailleurs la problématique actuelle dans le monde de l’édition, lorsqu’on me présente maintenant des récits parfois mièvres. Écrire et travailler sur Paquet de Merde m’a amené à modifier mon point de vue d’éditeur. Je demande maintenant aux auteurs si c’est réellement l’album qu’il voudraient concrétiser, comme s’ils devaient mourir demain. Et souvent, on m’avoue qu’ils ont encore un récit qu’ils gardent pour l’instant pour eux. Or, il faut travailler chaque album comme si c’était le dernier !

En abordant l’autobiographie d’un éditeur, le lecteur pourrait s’attendre à pénétrer dans les coulisses du petit monde de la bande dessinée. Même si vous évoquez certaines grosses difficultés de votre parcours, les plus grosses révélations proviennent finalement de votre parcours personnel : sentimental, amical, sexuel, familial, etc. Pourquoi avoir fait ce choix de vous livrer intimement ?

En entamant la rédaction de PDM, je me suis rendu compte que si je parlais des coups professionnels que j’avais reçus dans la gueule, alors ce livre ne serait plus qu’haine et règlement de compte. J’ai préféré le construire d’anecdotes qui mettent en lumière mes difficultés personnelles plutôt que ma vie professionnelle.

Par Pierre Paquet & Jesus Alonzo - Paquet

Votre album fait 250 pages. Vous avez privilégié un découpage qui maintient le rythme du roman graphique. À la lecture, on s’imagine donc que vous avez livré la totalité de vos expériences les plus difficiles ?

Au contraire, je me suis plutôt retenu, mais tout ce qui est raconté dans l’album est authentique ! Dans un premier temps, j’avais écrit cinquante chapitres, mais le dessinateur est bien entendu tombé à la renverse lorsque je les lui ai remis ! Alors j’ai éliminé les règlements de compte, mais il a fallu faire des choix pour maintenir un équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Bien entendu, mon métier n’est pas scénariste, mais comme il me semblait important de réaliser tout cela moi-même (rédaction, découpage, etc.), cela m’a pris trois années d’écriture pour parachever l’ensemble.

Le lecteur sera surpris du fil rouge du récit : l’amour que vous portiez à votre chien, Fiston !

Il fallait que je réalise un choix : traiter des conflits que j’avais vécus avec les personnes encore présentes dans le métier… Ou alors je parlais de mon chien. Je sais que cela peut sembler choquant d’apprendre que ce qui me faisait avancer pour la maison d’édition, n’était finalement que l’amour d’un animal. Mais c’est pourtant ce que je voulais exprimer. C’était ce soutien global qui m’a permis d’affronter tout que tout ce qui était difficile.

Par Pierre Paquet & Jesus Alonzo - Paquet

Lors d’une de nos précédentes rencontres, vous nous aviez expliqué que donner son nom à sa maison d’édition est un choix qui s’accompagne d’une véritable prise de conscience !

Oui, vous faites référence à ma discussion avec Louis Delas. Il m’avait expliqué que c’était compliqué d’avoir son nom sur la couverture, car on vend une partie de son âme à chaque album. Bien entendu, le monde de l’édition est en perpétuelle compétition, mais lorsque la maison porte votre nom, vous ne voulez pas donner raison à vos détracteurs. Alors, il faut se battre…

Par Pierre Paquet & Jesus Alonzo - Paquet

Pourtant, le sentiment qui se dégage à la lecture de PDM n’est pas celui d’un gagnant ! À l’heure actuelle, peut-on encore dire que Paquet est le plus petit des grands éditeurs… ou le plus grand des petits ?

Cette position mitoyenne est toujours d’actualité. Notre maison occupe un no man’s land, une position qui sert parfois, mais qui me dessert souvent. Même si j’évoque une partie de cette progression dans Paquet de Merde, je désirais avant tout revenir sur ce parcours personnel et professionnel qui s’entremêle, sans tabou, et que j’ai pu affronter grâce à l’amour de mon chien Fiston. Et comme je l’explique dans la postface, j’ai créé une fondation qui porte son nom, et qui soutiendra un projet annuel en faveur de la cause animale.

Fiston (à gauche) et Pierre Paquet (à droite)

(par Charles-Louis Detournay)

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