Appollo et Tehem : « Plutôt qu’un documentaire historique, faire de la BD géographique pour témoigner d’un territoire ! »

19 avril 2019 0 commentaire
  • Appollo et Tehem, ainsi que leurs Chroniques du Léopard, paru chez Dargaud, étaient au cœur de l'exposition "Archipels", lors du festival BD à Bastia 2019. Nous les avons rencontrés pour comprendre les enjeux de cette bande dessinée historiquement et émotionnellement forte.

Vous êtes tous deux des anciens élèves du lycée Leconte de Lisle à La Réunion : comment vous est venue l’idée de raconter l’histoire de cet établissement ?

Appollo : Cela faisait longtemps que l’idée me trottait dans la tête : le lycée Leconte de Lisle a été le seul lycée de l’île jusque dans les années 60 et il était réservé à l’élite locale, aux enfants de la grande bourgeoisie créole. Or, pendant la guerre en particulier, il y a eu cette génération d’élèves qui ont connu des destins très romanesques, Raymond Barre qui est devenu premier ministre, les frères Vergès qui s’engagent dans les paras de la France libre puis deviennent pour l’un ténor du barreau parisien (« l’avocat de la terreur » selon l’expression consacrée), pour l’autre le fondateur du Parti communiste réunionnais. D’autres encore, moins connus en métropole, sont devenus sénateur ou maire. Tous ces gamins étaient dans la même classe au même moment, et c’est pour ainsi dire la dernière génération qui a connu la guerre et qui assistera à la départementalisation de l’île, soit deux des évènements parmi les plus marquants du XXème siècle à la Réunion. C’est une vraie matière littéraire !

Par ailleurs, des décennies plus tard, dans une île qui avait beaucoup changé, Tehem et moi avons été élèves de ce lycée. Évidemment, nous avons eu une adolescence plus banale, entre boums, accidents de mob et parties de flipper, bien loin des tourments de la Grande Histoire qu’ils ont connus. Mais il y a ce lieu en commun, ce moment de l’adolescence en commun, donc c’était intéressant de construire une idée autour de ça, de pouvoir imaginer tout à la fois la légèreté intemporelle de l’adolescence et le contexte historique dramatique particulier des années 40.

Appollo et Tehem : « Plutôt qu'un documentaire historique, faire de la BD géographique pour témoigner d'un territoire ! »
© Appollo et Tehem

Est-ce que le souvenir de ces évènements est commémoré aujourd’hui au lycée Leconte-de-Lisle ? Plus largement, est-ce un épisode célébré ou plutôt oublié à La Réunion ?

Appollo  : Non, c’est un évènement connu, il y a quelques monuments qui le rappellent, et c’est un épisode dont les gens se souviennent, même s’il est probable que l’histoire de la libération de l’île n’est pas connue dans son détail.
Il n’y a pas d’évocation particulière de la libération au lycée Leconte de Lisle, puisque nos deux héros sont des personnages de fiction ! En revanche, notre BD est sortie l’année du bicentenaire de l’établissement, par coïncidence, donc ça a beaucoup intéressé les enseignants.

© Appollo et Tehem

Dans votre album, vous mélangez des personnages ayant réellement existé, comme les frères Jacques et Paul Vergès ou Raymond Barre, et des personnages de fiction : pourquoi avoir fait ce choix ?

Appollo  : Il s’agissait d’évoquer le contexte historique de la manière la plus exacte possible d’une part, et d’autre part de laisser la fiction se développer, parce que je ne voulais pas écrire un documentaire historique. Ce qui m’importe, c’est le récit d’adolescence. Le cadre historique vient éclairer le propos, mais ce n’est pas le sujet principal. Donc les personnages historiques sont présents pour donner de la vraisemblance et parce qu’ils donnent du sens au récit, mais c’est avant tout une fiction qui met en scène des personnages fictifs – fictifs mais vraisemblables. Ce sont de toute façon plutôt des personnages secondaires dans notre récit, et on a aimé aussi s’amuser à imaginer ces figures à l’adolescence : Barre est une sorte de super fayot à la fois agaçant et un peu touchant, les frères Vergès qui font un peu bande à part etc.
Il y a un personnage historique qui n’apparait en fait que dans une courte séquence, Albert Ramassamy, et que l’on montre victime d’une terrible cabale raciste qui le pousse à quitter l’établissement. C’est une anecdote absolument véridique et tout à fait poignante, on l’a donc gardée. Le reste des anecdotes concernant des personnages historiques est généralement inventé.

Appollo et Tehem devant les planches des Chroniques du Léopard, dans le cadre de l’exposition "Archipel" de BD à Bastia 2019.

Qualifieriez-vous votre album de « bande dessinée historique » ? Quel est votre rapport à la documentation : avez-vous consulté des archives, lu des ouvrages ou discuté avec des témoins de cette époque ou l’essentiel est-il ailleurs, dans les émotions des personnages ?

Appollo  : Je n’aime pas trop la dénomination « bande dessinée historique », ça me fait toujours penser à la collection Vécu des années 80. Pourtant, c’est vrai que j’ai un goût certain pour l’Histoire et que je me documente énormément : pour les Chroniques du Léopard, on a cherché dans les archives publiques et privées, on a récupéré un nombre important de photos d’époque, on a consulté des témoignages, des historiens, interrogés des gens qui ont vécu cette époque, on est retourné sur les lieux etc. Je pense d’ailleurs qu’au bout d’un certain temps, ces recherches relevaient autant d’une sorte de curiosité personnelle que d’une nécessité scénaristique.

Mais il y a un moment où, la documentation accumulée, je tâche de m’en débarrasser, ce qui m’importe c’est le récit, l’histoire et les personnages. En plus, je préfère dire que je fais de la bd géographique (un peu par snobisme), parce que je pense plutôt témoigner d’un territoire : comment il s’est constitué, quels échos des évènements passés peuvent avoir aujourd’hui, etc.

Et puis, il ne viendrait à personne l’idée de dire que Corto Maltese est une bd historique, si ? Pourtant, Pratt faisait aussi d’importantes recherches, situait ses histoires dans des époques très documentées etc. Bon, si Corto c’est de la bd historique, alors je veux bien que la mienne le soit aussi – peu importe le lieu du moment qu’on est en bonne compagnie.

© Appollo et Tehem

D’un point de vue graphique, avez-vous effectué des recherches pour vous documenter sur les bâtiments, les automobiles, les uniformes et le moindre bouton de manchette ou, là encore, cela est-il secondaire ?

Tehem  : Nous avions à notre disposition de nombreux documents de toutes sortes, photos, textes, témoignages oraux, mais nous n’avons pas la prétention d’avoir été hyper fidèles à une réalité de l’époque. Certains éléments nous ont manqué, mais par recoupement, nous avons essayé de faire non pas du « véridique », mais du « plausible ». L’important était de rendre le récit vivant avant tout.
Nous connaissons aussi très bien les lieux dont nous parlons (Le lycée, Saint-Denis, la plage de Saint-Gilles, etc). Nous y avons aussi trainé, et beaucoup de décors sont encore présents aujourd’hui.

© Appollo et Tehem

Tehem, alors que vous avez une étiquette de dessinateur jeunesse, vous avez modifié votre dessin dans un sens plus réaliste : comment et pourquoi avez-vous fait évoluer votre style pour ce projet ?

Tehem  : Cette étiquette est devenue une sorte de tatouage indélébile. Quand on l’a, il est très difficile de se rendre crédible en faisant un album « pour adulte », même si ce terme est aussi réducteur. Peu nombreux sont les éditeurs qui ne tiennent pas compte de cette étiquette ! On m’a souvent dit : « on préfère que tu nous proposes un projet jeunesse, car ton dessin est identifié comme tel ». Pourtant il existe plein de contre-exemples... Pour sortir de cette ornière, deux solutions : changer de nom (et prendre le risque de perdre un lectorat), ou changer de dessin (et prendre le risque de se perdre artistiquement). J’ai opté pour la deuxième option.

J’avais déjà changé de technique depuis quelques projets, en optant pour un dessin final au crayon, ce qui m’évite l’étape fastidieuse de l’encrage (que j’ai de plus en plus de mal à faire, car j’ai l’impression d’y perdre de la spontanéité). Ce « nouvel outil » me permet de rajouter des valeurs de gris à mon dessin, et de tendre davantage vers le réalisme. Mais le temps gagné sur le dessin est compensé par la mise en couleur, qui est plus longue.

© Appollo et Tehem

Certains des dialogues sont en créole, mais finalement assez peu : comment avez-vous dosé la proportion des passages en créole ? Comme le fait Bourgeon dans le dernier tome des Passagers du Vent, avec le breton, les passages en créole sont traduits dans un dossier final : pourquoi ne pas avoir donné les traductions en notes de bas de page ?

Appollo : Nous étions obligés de mettre du créole, c’est la langue maternelle de la grande majorité des Réunionnais ! Et comme il fallait que ce soit lisible par tous, c’est-à-dire aussi par les lecteurs d’outremer (du monde entier qui entoure la Réunion, je veux dire), il fallait que ce soit en français. D’ailleurs, dans le milieu social décrit dans notre bd, les gens parlaient plutôt français que créole (réservé à l’intimité ou à la rue).

Je pense que les expressions créoles que nous avons choisi de garder sont compréhensibles par le contexte où elles sont employées, et s’il y a vraiment un doute, il y a le lexique dans les notes de fin d’ouvrage. On a évité les notes en bas de page qui parasitent la lecture. Notre éditrice, Pauline Mermet, qui ne connait pas du tout la Réunion était notre lectrice-cobaye : dès qu’elle ne comprenait pas quelque chose, elle le signalait. À la fin de l’album, elle n’arrêtait pas de nous interpeller par de tonitruants « Oté ! », preuve que la greffe a pris.

Appollo et Tehem expliquant leur travail sur les Chroniques du Léopard, lors de BD à Bastia 2019

Un passage est dessiné à la manière d’Hergé, un autre à la manière des bandes dessinées d’aventure d’après-guerre. Les aventures de Tintin constituent également un des fils rouges de l’histoire : pourquoi accorder une telle place à la bande dessinée dans votre album ?

Appollo : C’était vachement important : dans le récit d’apprentissage de ces deux jeunes garçons, la lecture (mais aussi le cinéma) joue un rôle déterminant. Ils commencent par évoquer la littérature disons coloniale avec Monfreid, puis découvrent Tintin, puis Rimbaud, Alain-Fournier. C’est un vrai itinéraire de lecteur, qui détermine une sensibilité adolescente, un rapport au monde.

Tintin, ce n’est pas sûr du tout que ce soit arrivé à la Réunion à cette époque là, mais ce n’est pas non plus impossible. On voulait vraiment montrer comment l’imaginaire adolescent se constitue, y compris graphiquement et puis on voulait rendre hommage à la bd, qui nous a tellement marqués, nous, à cet âge ! En plus, Tehem a redessiné intégralement deux pages du Lotus bleu, mais situé à la Réunion. J’adore ce truc, c’est la créolisation de Tintin, et c’est aussi comme ça qu’on lit les livres, non pas depuis le lieu de l’auteur mais depuis celui du lecteur. Ça m’a beaucoup amusé de faire parler Milou en créole.

© Appollo et Tehem

Pourriez-vous revenir sur l’utilisation très particulière des couleurs et sur le rôle qu’elles jouent dans votre récit ?
Tehem : Chaque chapitre est traité avec un camaïeu de trois couleurs, afin de donner une ambiance particulière. Depuis que je fais de la couleur (informatique), j’ai toujours trouvé frustrant de l’utiliser uniquement dans un souci de lisibilité. Mais il est vrai que je faisais du gag en une page, et la couleur était alors là pour rendre l’image la plus lisible possible. Dans le cas des Chroniques du léopard, la couleur est clairement un outil expressif : par exemple, certains objets ou personnages sont colorisés en « vraies couleurs » pour leur donner un intérêt supplémentaire, ou bien certaines scènes sont traitées avec deux couleurs contrastées (le rouge et le bleu pour la scène du Maloya sur la plage) pour donner un peu de vibration aux images.

© Appollo et Tehem

Quel est actuellement l’état de la bande dessinée à La Réunion ? Êtes-vous tous les deux la phase émergée d’un iceberg plus important ?

Appollo : Depuis une demi-douzaine d’années, il y a de nouveau une vraie effervescence dans la bd réunionnaise, avec l’arrivée de plein de jeunes auteurs très doués et qui veulent faire plein de choses. Auparavant, il n’y avait que les vieux crocodiles comme Tehem, Serge Huo-Chao-Si, Flo, Grégoire Loyau, Hobopok, Li-An ou moi (crocodile en chef), puis il y a eu des mecs un peu plus jeunes (mais pas trop) comme Moniri, Hippolyte, Fabrice Urbatro, Ronan Lancelot, Stéphane Bertaud et maintenant il y a plein de jeunes gars et de filles (beaucoup de filles même !) entre 20 et 30 ans qui nous ont rejoint au sein du Cri du Margouillat, la revue historique qu’on a réactivée du coup. On forme un beau collectif, on multiplie les actions (concerts dessinés, fanzines, festivals, expos…), c’est très enthousiasmant.

(par Tristan MARTINE)

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