Arkham Mysteries, T. 1 : Le Ciel des grands anciens - Par Nolane & Garcia - Soleil

  • L'un des meilleurs scénaristes capables d'adapter des univers spécifiques tirés de la littérature à cheval entre le XIXe et XXe siècle, s'attaque à l'un des maîtres du fantastique horrifique, à savoir H.P. Lovecraft. Une gageure globalement réussie, où non seulement on frissonne, mais où l'on retrouve surtout beaucoup d'éléments tirés du mythe lovecraftien.

Le Professeur Armitage, qui officie à Harvard, quitte précipitamment son poste en 1919 pour voler au secours de l’un de ses amis, partis à la recherche d’un antique site de reliques pré-sumériennes. Après avoir traversé la moitié du globe, Seth Armitage retrouve finalement son ami au fond d’une vallée maudite en Mongolie. Mais il a la surprise de le voir se suicider devant ses yeux, non sans apprendre que c’est bien lui qui était attendu par de mystérieuses entités...

Deux mois plus tard, Seth Armitage revient à San Francisco. De ce qui s’est passé après le suicide de son ami, il n’en a aucun souvenir. Aucun non plus de ce gigantesque tatouage qui orne maintenant son dos, présentant une forme d’horoscope antédiluvien. Déjà éprouvé par tout ce qui lui est arrivé, la raison de Seth Armitage s’effondre lorsqu’il se retrouve face à une statue de cette ancienne divinité à qui le temple mongol était dédiée : Lloigor.

S’il pensait une nouvelle fois voir son dernier jour venu, Seth semble le jouet de forces qui le dépassent. Il se tire de ce piège, mais ne peut plus réintégrer sa chaire à Harvard. Après bien des candidatures, la seule université qui l’accepte est celle de Miskatonic à Arkham, pour y remplacer un professeur mort de manière suspecte. Entre des livres aux étranges pouvoirs et des créatures à l’apparence monstrueuse, Seth n’est pas au bout de ses surprises... ni de ses souffrances !

Arkham Mysteries, T. 1 : Le Ciel des grands anciens - Par Nolane & Garcia - Soleil

Transposer un univers aussi iconique que celui de H.P. Lovecraft en bande dessinée reste une gageure. D’abord, parce qu’il dispose d’un style littéraire très particulier. Également, car les amateurs seront divisés d’office : soit parce qu’ils attendront une adaptation fidèle à l’imaginaire de l’écrivain, ou soit parce qu’ils préféreront au contraire qu’on prenne en compte tout ce qui a suivi depuis la mort de ce dernier en 1937.

Le scénariste de ces Arkham Mysteries s’impose heureusement dans le domaine de l’adaptation littéraire. Richard D. Nolane s’est déjà mesuré à Harry Dickson, Jules Verne, Vidocq, la collection 1800, Dumarest - L’Aventurier des étoiles, H.G. Wells sans oublier son travail imaginaire sur Wunderwaffen et d’autres récits uchroniques. À chaque fois, le scénariste mêle l’historique et le fantastique, en parvenant à conserver un certain cadre tout en se libérant des contraintes.

Et c’est justement ce qu’il est parvenu à maintenir avec Arkham Mysteries ! Tout d’abord dans le style de récit, car ce premier tome rassemble deux types utilisés par Lovecraft : la découverte d’un site "archéologique" lié au culte d’un Ancien, et de l’autre la fameuse région d’Arkham, avec son université et ses villes de Salem, Innsmouth ou Dunwich. Bien entendu, on retrouve les fameuses créatures amphibies appelées "Ceux des profondeurs", mais également la force des livres maudits, De Vermis Mysteriis et bien sûr le fameux Necronomicon.

Lovecraft joue un rôle dans l’intrigue, en tant que journaliste à Providence

Nolane ne se limite pourtant pas à aligner les jalons puisés au sein de l’œuvre de Lovecraft. Par exemple, si son héros reprend le patronyme d’un personnage imaginé par l’écrivain, il en change le prénom pour lui donner une autre destinée [1] Le Grand Ancien mis en avant n’est pas l’un de ceux traités principalement par Lovecraft. Puis Nolane imagine un personnage féminin d’avant-plan, ce qui n’était pas commun dans l’œuvre originale. De plus, le scénariste intègre Howard Lovecraft directement dans son intrigue, un clin d’œil complémentaire qui ravira les connaisseurs.

Si les fameux cauchemars des personnages sont pour l’instant peu mis en avant, la dimension fantastique et horrifique prend graduellement la place sur l’aventure, respectant d’une certaine façon les attentes des lecteurs. Malgré quelques coquilles dans la construction des dialogues, ces derniers se prendront au jeu de ce premier récit dense et bien construit, qui attend une suite évidemment.

Le travail du dessinateur Manuel Garcia semble avoir été bien épaulé par l’éditeur et le scénariste, car il paraît beaucoup plus solide que ce qu’on avait pu découvrir avec son précédent Troisième Fils de Rome. Loin du monde antique, l’espagnol spécialisé dans le Comics trouve bien plus de légitimité dans cette Amérique du début du XXe siècle. Ses aplats de noir laissent imaginer des océans d’horreur dans chaque ombre, une technique bien plus efficace que de dessiner les Anciens avec détails, un peu comme chez Lovecraft, qui laissait l’imagination des lecteurs travailler entre ses lignes.

Même si ce premier tome se termine de manière un peu abrupte, Arkham mysteries devrait recueillir les faveurs des amateurs de Lovecraft, pour l’investissement de ses auteurs, et les signaux clairs qu’ils donnent : preuve en est cette double page présentant la ville d’Arkham et séparant les deux grandes parties du récit. À lire et à relire, pour en apprécier les divers degrés et les arcanes...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire une précédente double interview de Richard D. Nolane :
- « Wunderwaffen met en scène les dirigeants nazis, des monstres décomplexés dans leurs actes et leurs propos »
- « Je suis incapable de savoir où va me mener une histoire. »

Illustrations : ©Editions Soleil, 2022 — Nolane, Garcia

[1Âgé de 72 ans, le Professeur Henry Armitage est le bibliothécaire de l’université de Miskatonic. Il apparaît au sein de la nouvelle de Lovecraft : L’Abomination de Dunwich. Seth Armitage est ici dans la force de l’âge, et arrive à Miskatonic en 1920.

 
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