Blankets - Manteau de neige de Craig Thompson - Casterman

30 mars 2004 0 commentaire
  • « {Quand nous étions jeunes, Phil, mon petit frère et moi partagions le même lit. « Partager » est un doux euphémisme pour dire que nous étions des enfants, nous étions piégés dans le même lit et nous n'avions pas à discuter.} » Dès la première phrase de ce roman graphique autobiographie de près de 600 pages, tout est dit. {Blankets} est l'histoire d'un jeune adolescent piégé dans son enfance. Il essaye de s'en extirper pour entrer dans le monde adulte.

Mais pour cela, il doit se débarrasser des peurs, des obsessions et de la névrose qu’il a été obligé de développer pour se construire. Cela commence avec l’absence d’intimité que symbolise le partage du lit avec son jeune frère. Elle se prolonge dans la présence permanente de ses parents, aimants et autoritaires jusqu’à l’étouffement. Ensuite, c’est l’école avec ses profs moralisateurs et ses camarades de classe aux moqueries humiliantes. C’est enfin la religion qui s’insinue dans les esprits. Craig Thompson décrit l’effroyable environnement religieux qui est le sien : celui d’une famille de Born Again Christians , un groupement chrétien (duquel Georges W. Bush est issu) en marge du catholicisme et du protestantisme, à l’écart même du mouvement évangélique, et que l’auteur n’hésite pas à qualifier de « fondamentaliste de droite. » Obsédé par la transmission de la foi et de l’ordre établi, ce groupement stigmatise la sexualité librement consentie (pour eux, l’hymen ne saurait être consommée avant le mariage et l’homosexualité est une œuvre du diable.)

Dans ce contexte, la découverte de l’amour par le jeune garçon est une expérience traumatisante. Elle est d’abord marquée par les gestes déplacés du baby-sitter qui s’en prend au petit frère du héros. À peine le flirt commence-t-il avec une jeune fille (rien qu’un échange de lettre, je vous rassure), que le désir afflue, irrépressible, à la fois source de plaisir et de douleur. Une simple masturbation est vécue comme une horreur. Par conséquent, la rencontre pourtant anodine entre Phil et Raina tourne à l’échec. Rien n’empêche pourtant leur union : ils sont blancs et chrétiens l’un et l’autre ; ce sont des étudiants sérieux et des enfants respectueux de leurs parents. Ils ne fument pas, ne boivent pas, ne se droguent pas. Ils sont seulement piégés dans un monde adulte qui leur refuse un accès simple et harmonieux au bonheur. Par égoïsme, par aveuglement. Sans doute aussi, à cause d’un système abusivement normatif où la liberté individuelle est piétinée par un odieux sentiment de puissance.

Né en 1975 dans le Michigan, Craig Thompson a vécu comme son héros, dans une petite ville perdue du Wisconsin. A côté d’une production alimentaire pour des éditeurs maintsream (Stars Wars, Hellboy, Scaterbrain, Spider-Man...), il réalise Adieu Chunky Rice (Delcourt) qui emporte le Harvey Award 1999 du meilleur jeune talent. Son beau graphisme, une sorte de Ligne Claire au pinceau qui fait penser à Blutch ou à Dupuy & Berberian, rend avec une poésie merveilleuse aussi bien les beaux paysages d’hiver de l’Amérique du Nord, que les moments délicats de la relation amoureuse. Un grand moment de la littérature de bande dessinée, bien servi par une bonne traduction d’Alain David.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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