Chr. Lax et F. Blier : « Il y avait alors en Haute Loire comme en Afrique un terrible poids des traditions »

17 septembre 2007 0 commentaire
  • {{Christian Lax}}, l'auteur très remarqué d’{Azrayen}, de {L’aigle sans orteils} et de {Choucas} (Dupuis) vient de signer son premier scénario (pour un autre dessinateur que lui). Au dessin, {{Frédéric Blier}}, un jeune dessinateur fraîchement émoulu d'Emile Cohl où Lax est professeur. Ensemble ils font une œuvre forte qui rappelle le combat de nos aîeux pour les libertés individuelles.

Entre Ousmane Dioum, jeune chasseur de la Langue de Barbarie sur la côte sénégalaise et Jean Gadoix, braconnier en Haute Loire, il y a un destin commun : la République. Ils vont l’un et l’autre se battre pour elle dans la « Grande Guerre ». Ils aspirent, comme Hubertine, à plus d’indépendance, plus de respect, d’égalité. Mais quel prix paieront-ils pour y accéder ? La saga de ces jeunes gens qui couvre près d’une génération a le mérite de rappeler comment la France profonde a accédé à la révolution industrielle, puis à l’aventure coloniale, enfin aux libertés individuelles en quelques décennies ponctuées par le traumatisme de la Première Guerre mondiale. Rencontre avec les auteurs de cette histoire passionnante.

Chr. Lax et F. Blier : « Il y avait alors en Haute Loire comme en Afrique un terrible poids des traditions »
Amère Patrie T1 - Editions Dupuis Coll. Aire Libre

ACTUABD : Qu’est-ce qui vous a amené à vous saisir de ce sujet ?

Christian Lax : Il y a deux aspects. D’abord, le désir de donner un coup de main à Frédéric que j’avais connu comme étudiant alors que j’enseignais à Émile Cohl, à Lyon. Il voulait faire de la BD, il bricolait, il n’avait rien de concret sur quoi travailler. Je me suis dit que ce serait pas mal qu’il ait un projet éditorial. A ce moment-là, parmi d’autres choses, il y a eu chez Librio la publication de Lettres de Poilus qui est un petit opuscule qui m’avait vachement ému et qui m’a donné l’envie d’écrire un truc autour de la Guerre de 14-18. En plus, j’ai vaguement des souvenirs de mon grand-père là-dessus. Voilà pourquoi je suis parti là-dedans. A cela s’ajoute l’excitation d’écrire une histoire pour quelqu’un d’autre. Je ne l’avais jamais fait avant. J’étais curieux de voir ce que quelqu’un d’autre allait faire de cette histoire, avec son dessin à lui. Je n’ai pas du tout été directif. On n’a pas fait ensemble de story-board. C’est Frédéric qui gère la mise en scène. Je suis juste en amont. Je lui ai livré un synopsis au départ puis un découpage page par page, mais avec très peu d’indications. En tant que dessinateur, je n’avais pas envie que l’on retrouve ma « patte », ma vision des choses. Je lui ai laissé tout cela. J’avais envie d’être étonné, d’être surpris par lui.

Vos deux héros sont deux garçons qui sortent de la ruralité. Ils sont en rupture avec le monde dont ils sont originaires.

CL : Ce sont deux enfants de la République. Il y en un qui est en Métropole, comme on dit aujourd’hui, et un autre qui est aux Colonies, qui est un petit Sénégalais. Ce sont deux enfants qui vivent chacun avec leur culture régionale. L’un avec le poids de la tradition de la Haute Loire, l’autre avec les traditions de la brousse et de la tribu. Mais ce sont deux garçons de tradition française. Ils vont à l’école de la République, une école avec des instituteurs formés par la génération de Jules Ferry. L’idée était de suivre des trajectoires avant, pendant et après la grande déflagration de la Guerre de 14-18.

C’est un sujet qui semble très à la mode. Lettres de Poilus est devenu une BD chez Soleil. Pourquoi cela parte-t-il plus aux Français qu’il y a dix ou vingt ans ?

CL : Je ne sais pas. J’ai l’impression, deux générations plus tard, de me livrer à une espèce de devoir de mémoire. C’est vrai que c’est dans l’air du temps.

Il y a une dénonciation du colonialisme. Tous les Français n’étaient pas égaux devant la guerre… A la lumière de l’affaire Tintin au Congo, les dessinateurs de BD ont-ils quelque chose à faire dans ce travail de mémoire ?

CL : Bien sûr. Si tant est qu’Hergé ait « fauté », on se doit peut-être rattraper le coup. Mais le contexte n’est pas du tout le même. Hergé a grandi et a vécu à une époque où le colonialisme était une chose admise et vécue sans aucune arrière-pensée. Aujourd’hui, nous avons plus de recul et l’on se doit peut-être de faire ce travail qui a déjà été fait par certains dessinateurs.

"Amère Patrie T1" par Frédéric Blier et Christin Lax
Editions Dupuis

Le colonialisme est l’envers de la médaille de la Troisième République. L’école de Jules Ferry forme les cadres de l’aventure coloniale.

CL : C’est vrai. C’est tout le paradoxe. Il y a aussi un aspect très important dans ce double-album, c’est le statut de la femme. Le statut de la petite fille, de la jeune fille, de la jeune femme, de la femme en général. Que ce soit en Haute Loire ou en Afrique, il y a un poids des traditions qui est terrible.

D’ailleurs, vous faites le parallèle. Dans les deux cas, elles sont presque « vendues » à leur futur mari.

CL : Absolument. Dans les deux cas, l’émancipation est difficile. Elle l’est pour Joséphine, la sœur de Jean, car c’est une paysanne. Elle n’a pas de bagage intellectuel. Elle n’a pas grandi dans un milieu familial qui favorise la révolte. Par contre, celle qui prendra le relais de Joséphine, c’est Hubertine, qui est une jeune bourgeoise parisienne, une féministe convaincue qui fait des études de médecine. Elle est plus cultivée et donc peut-être plus à même de prendre la défense du statut de la femme.

Frédéric, c’est votre premier album.

Frédéric Blier : Oui, j’avais maximum cinq planches à mon actif avant d’être publié dans la collection Aire Libre !

Il n’écoute pas, là. Lax, c’était un bon prof ?

FB : C’était quelqu’un de bienveillant, toujours présent. C’est un peu mon « papa » en bande dessinée, toujours là pour corriger mes erreurs de jeunesse. Il me laisse tout à fait libre d’évoluer avec ma propre façon de penser, sans me mettre dans des carcans.

Il vous fournissait des documents pour travailler ?

FB : Bien sûr, avec sa carrière, il a de la documentation à revendre ! Mais la plupart des choses, je les ai trouvées par moi-même. Aujourd’hui, avec Internet, c’est facile.

Christian Lax et Frédéric Blier
Photo : D. Pasamonik

Vous travaillez dans la tradition du dessin réaliste, comme Christian Lax. Comment caractériseriez-vous votre dessin ?

FB : Je me vois dans la catégorie des réalistes à tendance semi-réalistes. Dans mon style, je cherche à donner des « gueules » à mes personnages, à accentuer leurs traits de caractère. Je ne contenterais pas d’un style purement réaliste. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment de développer des traits de caractère assez forts, en dépit d’un sujet très grave.

En même, temps, ce qui n’est pas facile, c’est que vous faites vieillir vos personnages en l’espace d’un album. Il faut qu’on les reconnaisse…

FB : Cela a été une de mes grosses difficultés sur cet album. Déjà, saisir un personnage et le faire évoluer, ce n’est pas simple. Or, ici, il y a beaucoup de protagonistes, des personnages principaux qui évoluent de l’âge de 8 ans jusqu’à l’âge de 25 ans, c’est encore plus difficile.

Le parallèle entre l’univers africain et la campagne française fonctionne très bien. La campagne vous inspire, semble-t-il.

FB : En fait, je passe le plus clair de mon temps en Haute Loire, c’est un univers que je connais très bien. Le Sénégal, où je ne suis pas encore allé, a alimenté mon imaginaire. L’un balançait l’autre.

CL : Moi, je suis allé au Sénégal, mais je me suis appesanti dans mon scénario sur la Haute Loire car je sais combien Frédéric est attaché à cette région. Je suis allé là-bas dans sa maison de campagne, dans cette montagne avec ses horizons magnifiques. J’ai compris qu’il aimait cette région. Et, comme on ne dessine bien que ce qu’on aime, j’ai situé l’action en ce qui concerne Jean et sa famille là-bas.

La paysannerie est particulièrement bien saisie…

FB : Oui, il y a quelques bonnes trognes. Après, j’ai été stimulé aussi par le Sénégal. Le fait de passer d’un univers à l’autre donnait une respiration qui évitait la lassitude.

Quelques croquis de Frédéric Blier pour "Amère Patrie"
(C) Blier, Lax et Dupuis.

Christian Lax, par rapport à vos autres bandes dessinées, on ressent quand même une filiation avec cet album. Les sujets sont souvent sérieux, mais la comédie n’est jamais absente.

CL : Dans Le Choucas (Dupuis), oui. Mais je rapprocherais davantage Amère patrie d’Azrayen (Dupuis) ou de L’aigle sans orteils (Dupuis) qui sont davantage des tragédies.

Bien sûr, mais je pense à la scène du père handicapé, par exemple.

CL : Le handicap est un thème récurrent chez moi. Un des albums qui a contribué à me mettre le pied à l’étrier, c’est Des Maux pour le dire (Vents d’Ouest) où je raconte l’histoire de mon frère handicapé de naissance. Dans L’Aigle sans orteils, Amédée a des problèmes aussi. C’est quand même un peu une de mes obsessions.

Le dialogue entre Jean et son père n’existe pas avant son accident. Il n’existe bien sûr plus après. Le silence du père cache peut-être un rebondissement dans le prochain album…

CL : C’est possible. On est en même temps dans la France profonde au début du 20ème siècle. On n’est pas forcément avec des gens très causants, qui se livrent beaucoup. Il y a beaucoup de pudeur. Un père et un fils parlaient peu en ce temps-là. Cela reste vrai dans certaines familles aujourd’hui. Il y avait aussi beaucoup d’intolérance dans ces milieux-là.

Cet album s’achève sur l’assassinat de Jaurès. Dans le prochain album, c’est la guerre…

CL : On s’arrête juste avant la mobilisation. Le prochain album racontera la déflagration de la guerre et l’après-guerre où Hubertine va jouer un rôle considérable, jusque dans les années trente. Ce sera vraiment le personnage central du deuxième album.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 3 septembre 2007.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Christian Lax et Frédéric Blier. Photo : D. Pasamonik.

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