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Daniel Goossens à la porte de l’univers

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 7 mai 2022                      Lien  
Voici un auteur, l’éditeur en fait suffisamment état, qui est considéré par beaucoup d’humoristes (Benoit Poelvoorde, Edouard Baer,…) comme un génie. Il avait été repéré par Gotlib qui l’avait embauché dans Fluide Glacial en 1977. C’est un cas ce Daniel Goossens : né en 1954, il n’est pas formaté pour faire de la BD. C’est avant tout un matheux qui, parallèlement à son activité dans le 9e art, était un spécialiste de l’informatique et enseignant-chercheur dans l’Intelligence Artificielle à l’Université de Paris-VIII. En bande dessinée, il travaille dans un registre que jamais l’Intelligence Artificielle ne pourra réduire : l’humour. Et dans ce domaine, c’est un orfèvre qui manie l’absurde et la narration avec une dextérité bluffante.

Y a -t-il un parallèle à faire entre le génie mathématique et celui de l’humour ? Le physicien et philosophe Étienne Klein dit à propos d’Albert Einstein, le théoricien de la relativité : « Son génie consiste précisément à enchaîner les questions simples […], à tirer le fil jusqu’à aboutir à un nouveau point de vue. Sa naïveté confine à la perspicacité… » [1] Goossens, Franquin, Gotlib ou Goscinny ne procèdent pas autrement : à partir d’une situation toute simple, ils poussent la logique jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde... Jusqu’à la porte de l’univers...

Au centre de cet album, le sentiment de déclassement : Robert Cognard est un humoriste en fin de carrière. Mais alors dans le genre pathétique : mal rasé, pas franchement lavé, il sent un peu l’alcool et surtout, il n’a plus aucune idée, mais aucune !

Daniel Goossens à la porte de l'univers

Il a l’impression d’être dépassé par le monde. Le public appelle un autre humour que le sien, ne rit plus des mêmes choses que lui, on se demande ce qui lui prend ! Cognard ne peut plus se moquer du monde : il ne le comprend plus. Lui dont le métier est de jeter sur la réalité un regard décalé, intelligent, il ne la perçoit plus cette réalité. Pour lui, comme dirait Rimbaud, elle n’est plus qu’idéal.

Alors, il est viré sèchement par ses employeurs, qui y mettent les formes cependant, mais avec une sourde violence. Sa femme le largue puisqu’il n’a plus d’argent, pire : plus d’humour. Pas de pathos chez Goossens : comme chez Einstein, ce sont des impressions simples, comme celle du départ d’un train dans une gare, dont il tire le fil. Tout cela est raconté sans cruauté, avec une infinie empathie et d’ailleurs Robert ne reste pas longtemps seul : il va rencontrer une femme qui l’écoute, mais bon, elle est amoureuse de Corto Maltese…

Cognard s’accroche. Il est à l’affût de toute idée, il mouline. Il œuvre pour se reprendre, se mettre en question, redémarrer. Il se rend au salon international du rire, où il détonne car il fait des blagues sur la taille supposée du sexe des Noirs alors que ses collègues préfèrent s’en prendre prudemment aux Belges et aux Suisses…

C’est que Robert est pour l’humour-vérité. Sauf que la vérité n’est pas universelle. Surtout, elle n’a pas vocation à être drôle, c’est-à-dire bizarre, extraordinaire…

Alors Cognard s’accroche à un mot d’ordre : « Il faut ajouter une pierre au mur qui arrête le torrent de la connerie. » Mais là encore, la raison le rattrape. On lui fait remarquer que si on arrête le torrent de la connerie, cela va constituer un jour un grand lac où tout le monde va finir par se noyer ! C’est irréfutable ! Quand bien même, Cognard mourra de vieillesse, mais dans une vieillesse désabusée : « Toute ma vie, je me suis usé à vouloir tout expliquer à des murs. Et les murs m’ont emmuré  », dit-il.

Mais quand, enfin, arrive le Jugement dernier, il fait une découverte : il y a bien un paradis pour les comiques ! On ne vous en dit pas plus. Il semble bien que Goossens en soit le Dieu.

D’une trame simple, il tire des situations formidables, inventives, qui ne se limitent pas à l’écriture du récit : le rire est conjointement provoqué par les trognes qu’il dessine, par son jeu d’acteurs, par l’entrelacement de ses situations qu’il maîtrise à la perfection.

Goossens a eu le Grand Prix d’Angoulême en 1997, il ne l’avait pas volé. Peu d’humoristes lui ont succédé depuis. Il faut dire que cela fait plusieurs années que l’Umour et la Bandessinée de Fluide Glacial ont déserté les rives de la Charente.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791038200944

La Porte de l’univers – Par Daniel Goossens – Ed. Fluide Glacial

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6 Messages :
  • Daniel Goossens à la porte de l’univers
    7 mai 11:10, par Toledano

    cela fait plusieurs années que l’Umour et la Bandessinée de Fluide Glacial ont déserté les rives de la Charente.

    Cela fait plusieurs années que l’humour et la Bande dessinée de qualité ont déserté les pages de Fluide Glacial.

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    • Répondu le 7 mai à  16:03 :

      C’est un avis purement personnel. D’ailleurs les vrais puristes considèrent que la qualité a commencé à baisser dès le numéro 2, en 1975.

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  • Daniel Goossens à la porte de l’univers
    8 mai 11:37, par Philippe Wurm

    Très bel article qui montre qu’il ne faut pas avoir peur de Goossens. Le lire simplement, et se laisser emporter par son humour quand on le comprend.
    C’est à ça que servent les 2èmes , 3èmes et Nèmes lectures...
    Dès la couverture nous sommes appelés à ouvrir la porte de l’univers. Pas besoin de mots de passes, de reconnaissances d’empreintes, de digicodes etc...
    Juste ouvrir la couverture du livre... C’est tout simple.

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  • Daniel Goossens à la porte de l’univers
    9 mai 07:38, par Frenchoïd

    On me dira que ça va sans dire, qu’il suffit d’avoir des yeux, mais on ne risque pas le ridicule en le disant : Goossens est aussi un sacré dessinateur.

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    • Répondu par Capitaine Kérosène le 9 mai à  08:12 :

      Oui, il faut en effet le dire et le redire, parce que j’ai l’impression persistante que personne n’y fait attention : Goossens est un dessinateur d’exception.

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      • Répondu le 9 mai à  08:39 :

        C’est ce qu’on appelle un dessinateur pour dessinateurs. C’est bien pour ça que toute la profession a voté pour lui la première fois qu’on leur a donné la possibilité de voter pour le grand prix. Mais ce grand talent ne permet pas pour autant de toucher un large public.

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