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Décès de Benoît Sokal, le créateur de Canardo et du jeu vidéo Syberia

  • Nous apprenons le décès inopiné, hier le 28 mai, de Benoît Sokal à l’âge de 66 ans. Issu de l’Atelier R, ce Rémois d’adoption a accompagné, avec Canardo, une parodie de polar noir américain, l’éclosion du mensuel (À Suivre) mais a aussi, en pionnier, créé un pont entre les jeux vidéo et la bande dessinée franco-belge.

Né à Bruxelles le 28 juin 1954, Benoît Sokal est issu d’une famille de médecins et de scientifiques. Son père fut doyen de la faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain, sa mère orthodontiste. C’est d’ailleurs un peu de là que vient sa vocation pour la bande dessinée car pour faire patienter les enfants dans la salle d’attente de son cabinet de dentiste, sa maman s’était abonnée aux hebdomadaires Spirou, Tintin et Mickey. Ses quatre frères et sœur se sont orientés soit vers une profession scientifique (ingénieur), soit vers une profession médicale ou para-médicale. Par conséquent, le jeune Benoît, peut-être parce que son père entretient, pour ses expériences médicales, une invraisemblable ménagerie, s’inscrit en première année à la faculté vétérinaire Notre-Dame de la Paix à Namur. Il n’y brille vraiment que par ses dessins dans le journal estudiantin...

Neuvième rêve

Sur cette lancée, il s’inscrit alors à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles où Claude Renard vient d’ouvrir son Atelier R. Ses premiers travaux sont publiés dans les deux premiers numéros du Neuvième rêve (1978). Il y côtoie François Schuiten, Philippe Berthet, Frédéric Bézian, Alain Goffin, Philippe Foerster...

La bande dessinée belge est alors à un tournant. Le renouvellement de la création en France (Charlie Mensuel, L’Écho des Savanes, Métal Hurlant, Fluide Glacial…) avait créé comme un « appel d’air » dans lequel s’engouffre tous les jeunes auteurs de Saint-Luc. Didier Platteau, le patron des éditions Casterman, cherchant à lancer un nouveau mensuel autour des travaux de Pratt et de Tardi, vient faire son marché à Saint-Luc. Il faut dire que, dans Le Neuvième Rêve Sokal avait réalisé de magnifiques planches animalières en couleur directe qui le distinguent comme l’un des meilleurs dessinateurs de sa promotion.

Un Sam Spade palmipède

Sokal est engagé : Il publie dans le numéro 2 d’(À Suivre) les premières planches de Canardo (1978), sorte de Columbo mâtiné de Donald Duck et s’engage à livrer une histoire de quatre pages tous les mois.

Décès de Benoît Sokal, le créateur de Canardo et du jeu vidéo Syberia

Canardo dans (A Suivre), un monde foisonnant.
© Sokal / Casterman

Seule série d’humour dans (À Suivre) (Geluck n’y était pas encore présent), une revue plutôt intellectuelle, Canardo tranche avec le reste du journal et c’est ce qui fait sa popularité. « Je n’étais pas capable de faire autre chose que de la parodie  » s’excusa Sokal dont le ricanement sarcastique se nourrissait naturellement du sérieux de ses petits camarades. [1] En 1982, son premier album reçoit le Grand Prix de la Ville de Paris. Jacques Chirac s’en saisit et le montre face aux caméras. Le cliché fait le tour des rédactions et les ventes décollent.

Chirac recommande Canardo. C’est le début du succès.
Photo : DR

Les albums suivent, d’où surgit notamment l’horrible chat Raspoutine (allusion à Corto Maltese, évidemment) et un talent pour raconter des histoires où souffle déjà l’aventure et l’hommage aux romans populaires à la Docteur Jivago.

La tentation du roman graphique

L’aventure de Canardo, L’Amerzone (1986) marque un tournant dans sa carrière. C’est d’abord un roman graphique réaliste refusé par Jean-Paul Mougin , le rédac -chef d’(À Suivre) qui lui suggère d’en faire un Canardo, ce que l’auteur finit par faire. Sokal se rend alors compte qu’il est piégé par l’étiquette de « dessinateur animalier ». L’idée de faire du Canardo toute sa vie le désole. Alors qu’il rejetait le modèle de la bande dessinée traditionnelle, il s’y retrouvait coincé. « J’étais en train d’exploiter un bon filon, mais je n’avais pas envie de le faire. Ceci d’autant que mes camarades du 9ème Rêve, comme Schuiten, commençaient à faire des choses plus ambitieuses. »

Il n’aura de cesse à se dégager de la veine parodique et y arrive une première fois en s’appuyant sur un texte du dramaturge et chorégraphe Alain Populaire avec qui il réalise Sanguine (1987). Son dessin, cousin de celui de François Schuiten et de Claude Renard, est plus réaliste, davantage illustratif et préfigure ses prochaines créations. Cet album, qui se raccroche à la forme du « roman graphique » popularisé par Casterman avec Hugo Pratt depuis 1975, se vend autant que le dernier Canardo, ce qui le rassure, de même que son éditeur. Suivent Silence, on tue ! (en collaboration avec François Rivière) et surtout Le Vieil Homme qui n’écrivait plus (1996) nourri par les histoires familiales, notamment celle de son grand-père vétéran de la Guerre de 1914.

Sokal dans sa veine semi-réaliste, un graphisme qui le rapproche de ses univers de jeux vidéo.

Expériences numériques

En 1995, il colorise partiellement Le Vieil Homme qui n’écrivait plus sur ordinateur. Il avait déjà expérimenté ces techniques sous la forme d’illustrations dans les pages rédactionnelles d’(À Suivre) imprimées –c’était chaque fois un exploit !- à partir d’une disquette informatique McIntosh. «  Cela donnait des trucs invraisemblablement étranges, horribles ! » confessa-t-il plus tard.

Entre 1996 et 1998, sa production s’interrompt. Casterman lui met des ordinateurs à disposition et le pousse à ces expérimentations. Pendant trois ans, en pionnier, son atavisme scientifique reprenant le dessus, il s’investit à fond dans les techniques du dessin numérique.

Dans la continuation de ces expérimentations, influencé par un jeu vidéo d’aventure pour PC créé par les frères Robyn et Rand Miller, Myst (1993), il teste des dessins en 3D. Il faut dire que les nouvelles technologies ont à ce moment-là le vent en poupe (nous sommes en pleine « bulle » Internet) et Casterman s’intéresse de près aux techniques permettant de produire des dessins animés numériques. Sokal devient pour son éditeur une espèce de référent chez qui l’on envoie les dessinateurs pour s’informer sur la manière de mettre les bandes dessinées en couleur par ordinateur. Il développe, avec l’aide de Gregory Duquesne et grâce en partie à des subsides de la Région wallonne, des logiciels qui lui valent de se retrouver à Los Angeles sur les effets spéciaux du film Titanic !

On commence surtout à imaginer un jeu d’aventure avec le personnage de Canardo en animant les oiseaux de L’Amerzone sur Director. Casterman accepte de le financer, monte d’abord un partenariat avec une société de multimédia (on misait beaucoup sur le CD-Rom en ce temps-là) avant de se rendre compte que la seule application rentable de ce secteur était le jeu vidéo.

De la BD au jeu vidéo…

Sokal, qui n’est pas forcément gamer, aide néanmoins son fils à avancer sur sa Megadrive de Sega, et commence à élaborer les visualisations de L’Amerzone. Casterman, se trouvant en pleine tourmente financière au début des années 2000 (elle sera bientôt absorbée par Flammarion puis par Rizzoli avant de finir sa course chez Gallimard), vend le projet à la société Microfollies, elle-même reprise par Microïds.

En dépit de tous ces aléas, le jeu est présenté à Los Angeles et obtient un succès inespéré : il se vend à près d’un million d’exemplaires, rien à voir avec les ventes de la bande dessinée ! Le jeu récolte une multitude de prix à travers le monde et Sokal devient pendant quatre ans directeur artistique de Microïds, faisant l’aller-retour en permanence entre la France et le Canada.

"L’Amerzone", tiré de Canardo, son premier succès dans le jeu vidéo : plus d’un million d’exemplaires vendus.

Dans la foulée, Microïds publie Syberia en 2002 aux scores comparables, puis Syberia II, avant que Sokal ne fonde avec des anciens de Microïds et Casterman, la société White Birds qui produit ses jeux L’Ile noyée (2007) et Paradise (2008) mais aussi des jeux interactifs de la série pour enfants Martine chez Casterman (2006-2007), de même que le jeu Nikopol : La Foire aux Immortels, avec Enki Bilal (2008), puis L’Héritage secret : Les Aventures de Kate Brooks (2011), toujours dans le registre Point & Click, de même que divers jeux pour smartphones dont Last King of Afrika (2009-2010).

Syberia. Trois jeux seront produits. Un quatrième devrait sortir.
© Sokal / Microïds

… et inversément

Laissant le dessin de sa série Canardo pour l’essentiel sur son assistant Pascal Regnaud pour qui il conçoit la mise en page et le scénario, il se lance dans la série Kraa (3 tomes, 2010-2014), un projet dans la veine réaliste de ses romans graphiques, dédié cette fois à la grande aventure et dont il envisage de faire en jeu vidéo.

A l’arrêt de White Birds (2010), il passe chez Anuman Interactive, devenue propriété de Media-Participations depuis 2009 et qui avait fusionné avec Microïds, une autre acquisition de Media Participations opérée la même année. Toute son œuvre vidéoludique étant passée sous la bannière de Média, il réalise Syberia III (2017), un Syberia IV : le Monde d’avant, titre prophétique s’il en est, destiné à être diffusé sur plateformes. Devant sortir entre 2020 et 2021, en pleine pandémie, on est dans l’attente de sa date de lancement.

"Aquarica", une série de BD développée avec François Schuiten et un projet de dessin animé.
© Casterman

Parallèlement, Sokal travaillait sur un projet de film Aquarica avec François Schuiten, dont il assura le dessin de l’adaptation en bande dessinée (tome 1 en 2017, chez Rue de Sèvres). Il en résulta un court-métrage d’animation de démonstration d’une minute réalisé par Martin Villeneuve, travaillant sous la direction des deux artistes, The Crab : Prelude to Aquarica, présenté à Cannes en 2019.

Comme on le voit, la carrière de Benoît Sokal a été bien remplie. Il a fait œuvre à la fois dans la BD et sur les écrans, une caractéristique plus courante aujourd’hui, mais dont il a été incontestablement un des pionniers.

La rédaction d’ActuaBD adresse toutes ses condoléances à sa famille et à ses proches.

Benoît Sokal
Photo de Laurent Melikian.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Benoît Sokal. Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

[1Les propos de Sokal ont été recueillis par Didier Pasamonik.

 
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8 Messages :
  • Juste une petite coquille :
    « Son père FUT le doyen de la faculté de MÉDECINE de l’Université catholique de Louvain »

    FM

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  • Triste nouvelle. Plus jeune, j’adorais les enquêtes de Canardo, et j’ai de bons souvenirs de l’Amerzone et des premiers Syberia...

    Je me permets de relever au passage une petite coquille : "Sokal, qui n’est pas forcément gamer, aide néanmoins son fils à avancer sur sa Megadrive Sony" => C’est soit la Mega Drive de SEGA, soit la PlayStation de Sony.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 29 mai à  12:58 :

      C’est corrigé. Merci.

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      • Répondu par lorentzo.B le 30 mai à  01:03 :

        "Oh nooon !" fut ma réaction à l’annonce de cette foutue nouvelle. Je n’ai pas l’intégrale de Canardo, mais je sais - du moins je crois - apprécier la qualité et le talent au service du bon goût. Les festivals BD que j’ai découvert vers 2002 (je croyais qu’il n’y avait que le seul qu’Angoulême..) m’ont permis de rencontrer des auteurs de mon enfance, de faire des découvertes, d’approfondir l’oeuvre de ceux et celles que je connaissais à peine ou un peu. Sokal faisait partie de cette dernière catégorie. Rencontre sympathique, agréable, intéressante (Eauze). Et dédicace en guise de souvenir. Je crois , à l’image du rock dont je suis plus encore fan, qu’on reconnait - aussi - les grands à leur style identifiable d’entrée. Queen, Dire Straits, Beatles etc.. on reconnait. Son de guitare, style, c’est eux, c’est lui ! On a perdu des bons, des grands ces derniers temps. Style animalier ? Oui. Mais on me montre deux planches de Guarnido et Sokal sans les noms, je sais qui est qui ! On perd un grand... Je ne suis qu’un lecteur lambda mais heureux du plaisir de lecture (et des yeux ! je m’en rends compte encore avec l’Astérix d’ Uderzo/ Goscinny avec tout le respect que je dois à M. Conrad) que me donnent des personnes comme cet auteur. Mes sincères condoléances, et amitiés comme le signent les auteurs, à la famille et aux proches de M. Benoît SokaL.

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  • Bonjour,
    Merci pour ce survol de la brillante carrière de mon ami et collègue Benoît Sokal. Après lecture de cet article, et après avoir consulté François Schuiten et le producteur Pierre Even chez Item 7, nous avons décidé de rendre public le court métrage d’une minute intitulé "The Crab : Prelude to Aquarica", en hommage à Benoît : https://vimeo.com/334696665
    Nous vous invitons à partager ce lien en sa mémoire.
    Salutations,
    Martin Villeneuve

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    • Répondu par Kkrist Mirror le 2 juin à  10:29 :

      Condoléances ! Pour rebondir sur son Grand Prix de la Ville de Paris qu’il reçoit pour son premier album, c’était en 1982 et non 81, je le sais car j’étais ex-equo avec lui pour mon premier album, c’est moi sur la photo qui ai le nez sur l’épaule gauche de Chirac ;-). De nouveau pour l’anecdote, les copains dessinateurs de ma génération (j’étais un peu plus jeune que lui), le surnommait Canardo du nom de son héros, car il est vrai que l’auteur avait la répartie parfois cinglante.

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      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 2 juin à  12:42 :

        C’est corrigé. Merci Kkrist !

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  • Bien mauvaise nouvelle que je découvre aujourd’hui avec 5 mois de retard. J’adorais Sokal . Est-ce qu’un autre dessinateur va reprendre Canardo ?

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