Des Comics et des hommes - Jean-Paul Gabilliet - Editions du Temps

1er juin 2005 0 commentaire
  • L'histoire culturelle conçue, ainsi que le définit Pascal Ory, comme une "histoire sociale des représentations", se devait de s'intéresser aux {comic books} dont les personnages envahissent aussi bien le domaine de l'édition, que ceux du cinéma, des jeux électroniques ou encore des produits publicitaires. Jean-Paul Gabilliet s'emploie avec brio à combler ce manque dans un livre de référence qui fera date.

L’histoire de la bande dessinée américaine est largement méconnue en France, un pourcentage finalement faible de la production depuis les débuts dans les années 30 ayant été traduit. Le livre de Jean-Paul Gabilliet propose aux amateurs de découvrir l’importance culturelle des comics, de la grande époque où ceux-ci étaient remplis de super-héros patriotiques combattant Allemands et Japonais et où leur lecture était une activité de masse, jusqu’à la situation paradoxale d’aujourd’hui, où certains personnages comme Superman ou Batman sont connus du monde entier, quand la plupart de leurs comics ne se vendent qu’à quelques dizaines de milliers d’exemplaires.

Soixante-dix ans d’images

Divisé en trois parties qui se complètent et se répondent, ce livre commence par le commencement : Jean-Paul Gabilliet, dont nous vous proposons une interview, analyse tout d’abord dans Soixante-dix ans d’images une histoire qui débute pour de bon (après quelques précurseurs au XIXe siècle) avec les proto-comics du début des années 30, essentiellement des collections de strips parus à l’origine dans les journaux, puis avec les premiers comics contenant du matériel inédit - la naissance des super-héros avec Superman en 1938 n’étant qu’un des aspects d’une bande dessinée déjà variée, avec la présence importante de bandes humoristiques.

Dès le début du livre, le lecteur se rend compte de ce qui va en faire la spécificité : l’auteur replace ces premières années dans un contexte plus large, celui de la culture populaire, alors occupée par la radio et les pulps, ces livres imprimés sur du papier de mauvaise qualité et écrits le plus souvent à la chaîne, qui mettaient en scène des aventuriers et justiciers [1]. L’auteur en profite d’ailleurs pour démonter quelques mythes, comme celui de la responsabilité des comics d’aventure dans la disparition progressive des pulps : ceux-ci ont plutôt été victimes de la concurrence des livres de poche et du développement de la télévision dans les années 50, d’après l’auteur. Comme on le verra souvent dans ce livre, la perspective élargie à l’ensemble de la culture populaire est particulièrement féconde.

Cette étude historique se poursuit en passant en revue les époques successives qui ont vu le succès de différents genres comme pendant longtemps les comics de romance, avec un chapitre sur les années 50 et la mise au pas de l’industrie des comics grâce à l’avènement du comics code, code de bonne conduite mis en place par plusieurs des plus importants éditeurs de l’époque suite aux enquêtes officielles sur le danger des comics pour la jeunesse [2].

Un impact culturel considérable

Sans faire l’impasse sur la contribution des artistes qui ont façonné les genres et personnages à succès au travers des décennies, l’auteur se consacre surtout à l’impact culturel des comics, à la dimension hautement commerciale qui, grâce au fait que presque tous les personnages connus appartiennent aux éditeurs et non aux auteurs, a amené petit à petit à la domination quasi-exclusive du marché grand public par les comics de super-héros, pourtant moribonds avant le tournant des années 60 et la naissance des super-héros Marvel, plus en prise avec leur temps et qui rencontreront un grand succès. Les tendances actuelles du marché des comics, entre développement des graphic novels [3] et présence enfin effective en librairie généraliste [4], sont enfin présentées de façon claire et argumentée.

Producteurs et consommateurs, la deuxième partie du livre, met en place le triangle de base, éditeurs-créateurs-lecteurs, en analysant les points de vue de chacuns, leur évolution et leurs relations. Les échecs successifs depuis les années 50 des tentatives d’organisation des auteurs, longtemps considérés comme de la chair à canon par les éditeurs [5], sont bien étudiés et témoignent des spécificités culturelles du comic book. Le lectorat général est décrit sous l’angle de l’évolution à travers les décennies, la lecture des comics, d’abord passe-temps partagé par les générations, étant devenue un sport de fan, au statut du même niveau que celui des trekkies ou des fous de Star Wars - les choses évoluant encore depuis quelques années avec la vague d’adaptations cinématographiques de BD, et pas seulement de séries de super-héros, qui amènent les médias généralistes à parler autrement de bande dessinée.

Un statut social encore précaire

Le statut social de la bande dessinée aux États-Unis est d’ailleurs l’objet de la troisième et dernière partie, Une difficile consécration, la plus clairement orientée vers la sociologie, qui utilise certains concepts issus de cette science pour analyser l’évolution de la place des comics dans la culture américaine, un intéressant et fin examen des différences entre visibilité, reconnaissance et légitimation culturelles constituant le coeur de cette partie qui revient en détail sur les grands moments des attaques contre la bande dessinée aux USA, depuis « l’hystérie de 1948-1950 » jusqu’aux cas d’attaque judiciaire contre des artistes contemporains - et surtout contre des gérants de boutique spécialisées, accusés de vendre du matériel pour adulte à des enfants. On comprend donc que l’existence d’oeuvres comme le Maus de art spiegelman ou le From Hell d’Alan Moore et Eddie Campbell ne calme pas les ardeurs de ceux qui, nombreux aux États-Unis, considèrent toujours que la BD ne peut s’adresser qu’aux enfants et adolescents, alors que la majorité du lectorat actuel de base des gros éditeurs que sont Marvel ou DC sont plutôt des jeunes adultes et des adultes ayant grandi avec les comics de super-héros.

Le fandom (l’organisation des amateurs en groupes qui publient divers fanzines et seront à l’origine des comics conventions, les festivals de BD) a lui aussi droit à une analyse qui comprend celle des revues spécialisées, dont le nombre et souvent la qualité connaissent une progression importante depuis plusieurs années, cette présentation faisant elle aussi appel à divers outils théoriques qui font le prix de cette étude.

Une historiographie du moyen d’expression

Enfin, un chapitre qui donne quelques pistes de comparaison avec la bande dessinée française et les « arts consacrés » se termine par une petite histoire de l’historiographie des comics, qu’elle soit d’origine interne (écrite par des fans) ou externe (universaitaire ou journalistique). En annexe, on trouvera les différents états du comics code qui a connu bien des changements depuis sa création et a d’ailleurs été abandonné récemment par Marvel au profit d’un système interne de graduations inspiré de celui de l’industrie du cinéma (ce qui leur a valu quelques ennuis et un changement de dénominations).

Par sa richesse, sa prudence intellectuelle et sa largeur de vues, le livre de Jean-Paul Gabilliet est une mine d’informations pour les néophytes, mais également un moyen pour les amateurs éclairés d’approfondir leur réflexion sur les spécificités culturelles du comic book américain.

(par François Peneaud)

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Il faut également signaler la présence de deux courtes BD du début des années 50 tombées dans le domaine public, non traduites mais présentées en détail, avec là aussi une mise en contexte par rapport à la culture des années 50. Ces deux récits sont fantastique pour l’un et de romance pour l’autre, et constituent de bons exemples de la production de l’époque, dans sa diversité et dans sa qualité, les deux dessinateurs étant peu connus mais faisant néanmoins preuve d’une belle maîtrise du noir et blanc, avec un clair-obscur digne de ceux de Will Eisner sur le Spirit pour la première histoire de John Celardo et un trait fin dans la lignée de celui d’Alex Toth pour la deuxième, dessinée par Arthur Saaf.

[1Parmi les plus connus, on peut citer The Shadow (1931), qui aura une influence certaine sur les créateurs du personnage de Batman (1939).

[2On retient surtout de cette époque la disparition des comics d’horreur de la EC, mais la réalité est évidemment bien plus complexe, les gros éditeurs étant bien contents de pouvoir établir un peu plus leur mainmise en se dissociant de concurrents gênants.

[3Albums entre 80 et 500 pages, présentant aussi bien du matériel inédit que la reprise de bandes initialement parues en fascicules.

[4Les comics étant depuis les années 70 surtout distribués dans un réseau de librairies spécialisées qui sauvèrent probablement en leur temps le marché, mais qui depuis un moment l’enferme dans un ghetto culturel.

[5Leur statut n’est d’ailleurs toujours pas franchement enviable, sauf pour les stars que s’arrachent les éditeurs et qui bénéficient de contrats d’exclusivité proposant entre autres des couvertures maladies précieuses dans un pays comme les États-Unis.

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