Dimitri Armand : "J’ai adoré réaliser Texas Jack, car c’était un vrai déchirement d’abandonner nos personnages après la fin de Sykes !"

14 janvier 2019 1 commentaire
  • Véritable film dessiné, Le Lombard a publié fin 2018 un western de 120 pages, hommage au genre, truffé de références, et parfaitement réalisé. De plus, ce one-shot intitulé "Texas Jack" est un préquel de "Sykes", qui avait forte impression en 2015, un gage de qualité !

Avec Pierre Dubois, vous venez de réaliser un second western, en reprenant une partie des personnages déjà présents dans votre première incursion dans le genre : Sykes. Vous étiez-vous lié à ces personnages de papier au point de vouloir relancer une seconde aventure ?

Dimitri Armand : "J'ai adoré réaliser Texas Jack, car c'était un vrai déchirement d'abandonner nos personnages après la fin de Sykes !"
Des mêmes auteurs, Sykes était paru en 2015.

Pour ce projet, toutes les planètes étaient alignées. Au départ, c’est mon scénariste Pierre [Dubois] qui a eu une idée pour une nouvelle histoire. De mon côté, j’avais terminé avec une certaine tristesse le précédent Sykes, un album qui a représenté par mal de challenges pour moi (gérer le découpage de l’histoire, gérer plusieurs albums en même temps, me confronter au western, etc.), mais qui s’est avéré au final être l’album qui m’a procuré le plus de plaisir. En somme, si je fais ce métier, c’est pour travailler sur des albums comme celui-ci ! Partant de là, quand Pierre m’a parlé d’une nouvelle idée, j’étais évidement plus que chaud à l’idée de collaborer à nouveau avec lui sur une nouvelle histoire dans laquelle apparaissait Sykes. Pour notre éditeur, c’était également une bonne nouvelle, car Sykes avait réalisé des ventes tout à fait honorables ; il n’avait aucune raison de s’opposer à ce nouveau projet.

Je pense que vous aviez étalé le travail de Sykes sur six années, en parallèle avec d’autres albums. Est-ce que vous avez dessiné tout ce nouvel opus (Texas Jack) d’une traite cette fois-ci ?

Effectivement, j’ai réalisé Texas Jack, qui fait 120 pages, en 18 à 24 mois, ce qui comprend story-board complet, dessin, et couleurs. Graphiquement, ça a changé les choses, mais probablement pour le meilleur. En effet, sur Sykes, certaines pages sont probablement un peu plus léchées, mais le rythme plus soutenu sur Texas m’a obligé à être plus efficace, à privilégier les enjeux narratifs aux envies graphiques.

Le récit "Texas Jack" entre dans le vif du du sujet, dès les premières pages
tirée de la version noire et blanche.

Est-ce que Pierre vous a demandé de regarder certains westerns pour y puiser l’inspiration ?

Pas du tout. Pierre a une culture western très étendue : sa culture sur le sujet transparait d’ailleurs dans son écriture, dans sa façon de raconter les choses. De mon côté, j’ai regardé beaucoup de western, mais par exemple, je n’ai cerné certaines références dans Sykes que bien plus tard. Lors de nos échanges, Pierre me suggère parfois tel ou tel film, mais il en évoque tellement que je n’ai pas nécessairement eu le temps de tous les regarder. Et quelque part, c’est aussi volontaire de ma part, je ne voulais pas être influencé par tel acteur, telle scène, tel décor, j’aime vraiment arriver complètement vierge dans un univers, et baser mon travail sur les a priori que j’ai sur cet univers. Il en va d’ailleurs de même pour les BD, je ne voulais surtout pas être influencé par ce qu’avaient déjà fait les grands auteurs passés par là.

Comment avez-vous trouvé les références nécessaires et les cadrages pour le premier spectacle de cirque ? Grâce au Wild West Show de Buffalo Bill ?

Généralement tout vient de ma tête. Donc si quelque chose ne marche pas, c’est de la faute de ma tête ! (rire) Ce que j’aime dans ces albums, c’est qu’ils n’ont pas vocation à être historiques dans leur approche. Je me suis donc documenté un minimum pour essayer d’apporter une certaine crédibilité aux décors, mais je n’ai pas vu de films dans lesquels il y avait des scènes de cirque. D’ailleurs, non seulement mes décors ne sont probablement pas fidèles historiquement parlant, et en plus, comme je le disais, je ne voulais surtout pas me faire influencer par tel ou tel cadrage de tel ou tel film. J’ai un réel plaisir à trouver moi-même des façons de retranscrire graphiquement les univers dépeints par mes scénaristes, je n’aime pas être trop influencé par la façon de raconter d’un autre. Je ne pense déjà pas être très original dans mon approche graphique, j’ai donc à cœur de réaliser de A à Z mes pages sans trop d’influence.

Pierre Dubois voulait tout de même coller au réalisme de l’ouest. Quelles ont été ses directives pour donner une version authentique de ces contrées sauvages ?

Pierre a avant tout une écriture très narrative, et je ne sais pas si c’est le bon mot : très poétique. Il n’apporte pas d’indication ou de directive froide et analytique sur la façon dont doit être traité tel ou tel élément. C’est un conteur, et c’est aussi ça qui fait que j’ai un réel plaisir à travailler avec lui. La simple lecture de son scénario est déjà évocatrice d’énormément d’images. Si les éléments narratifs semblent authentiques, c’est qu’il a intégré naturellement cette authenticité à son récit en se basant sur ses connaissances personnelles.

Votre récit se focalise sur les différences entre le western d’opérette, incarné par Texas Jack et ses acolytes, et le vrai Far-West, représenté par Gunsmoke et ses bandits. Comment vouliez-vous les différencier nettement pour le lecteur : Belle coupe et vestes à franges pour Texas Jack, contre gros manteaux et barbes pour les bandits ? De beaux visages contre des trognes abimées par une vie rude ?

C’est à peu près ça oui. Les visages, les attitudes, à l’image de cette case ou j’ai représenté Texas Jack cheveux aux vents, dans une posture que n’aurait pas renié Pocahontas version Disney, pour mettre en avant son côté cabotin. Sykes lui est toujours plus froid, droit, direct.

Quant aux physiques des personnages, ils se sont imposés à moi. Pierre les décrit de manière très succincte d’un point de vue, car il se concentre plus sur leur psychologie. Ainsi il décrit Gunsmoke (le méchant du récit) comme « la quarantaine burinée, une crevure et une force de la nature ; un tireur dangereux et fascinant en même temps, une bête. Peut-être un col en fourrure ? ». Et à partir de là, carte blanche.

Tirée de la version noire et blanche.

N’aviez-vous pas une appréhension de vous lancer dans un récit de cent vingt pages ?

Non, pour la simple et bonne raison qu’au départ, l’album devait faire 75 pages. Mais le récit de Pierre, qui s’allongeait de plus en plus, a fini par atteindre 92 pages. Sauf que son scénario n’est pas « découpé » comme un scénario BD classique, page par page. C’est l’équivalent d’une nouvelle. A moi de tout découper. Et le problème, c’est que 92 pages de manuscrit, ça ne fait pas 92 pages de BD. Donc au fur et à mesure du découpage de l’album je me suis rendu compte que l’album allait plutôt faire 115 ou 120 pages.

Je n’avais pourtant aucune crainte de m’ennuyer sur un récit aussi long, parce que j’adore les histoires de Pierre, sa façon d’écrire. Entre les premières et les dernières scènes, les personnages ont changé, évolué, ce ne sont pas les mêmes qu’il faut dessiner. Les situations sont variées, et le plaisir de dessin toujours alimenté par ses personnages charismatiques, et, il faut le dire, mon amour des psychopathes et autres détraqués du citron ! (rire)

Avez-vous pris du plaisir en faisant revivre vos personnages du précédent album ?

Enormément. J’adore les personnages de Pierre, notamment le duo Sykes /& O’Malley. Ça peut paraitre idiot, mais c’était un vrai déchirement de les abandonner après la fin de Sykes. Surtout après 6 ans passés sur un album. Et ce que j’ai trouvé particulièrement intelligent dans ce scénario de Pierre, c’est de les faire revenir dans des rôles presque secondaires. Paradoxalement, bien qu’il soit au second plan, Sykes prend selon moi de l’épaisseur dans cet album : il marque son côté froid, détaché, taciturne, purement professionnel, face au fougueux et grandiloquent Jack.

Vous avez campé un incroyable méchant dans le personnage de Gunsmoke ! Comment vous est venue l’idée de ce regard de folie, des pupilles oranges fascinantes ?

Pour être tout à fait honnête, j’ai pensé aux méchants qui ont marqué ma jeunesse, et j’ai pensé à Star Wars. Les seigneurs Sith ont ces yeux jaunes perçants que j’ai toujours trouvés fascinants, et j’ai succombé à cette envie graphique, tout en me disant que ça ne passerait jamais au niveau éditorial. Finalement, c’est passé « crème » : tout le monde a l’air d’apprécier, et de trouver que ça contribue à donner à Gunsmoke son inquiétant charisme. Je suis plutôt content de moi sur ce coup !

On remarque que vous placez souvent votre caméra assez bas, à presque 10 cm du sol, en proposant votre cadrage avec une vision parfois un peu déformée. Fonctionnez-vous ainsi pour donner plus d’amplitude à votre case, plus de dynamisme à vos séquences d’actions ? ?

Pour être de nouveau honnête, c’est aussi que c’est plus simple à dessiner. Maisil y a un réel apport narratif. En se mettant près du sol, je trouve qu’on peut jouer sur les rapports de taille entre les personnages, pour en rendre un plus massif et imposant que l’autre, ou encore imposer un décor comme si ce dernier était un personnage qui surplombe quelqu’un dans la case. Pencher la scène, ou la déformer, peut instinctivement apporter une note inquiétante à une séquence. Les cadrages de dessus sont plus posés, plus calmes, l’œil du lecteur est, de fait, à distance de la scène, défavorisant l’empathie possible pour les personnages dans la plupart des cas. Je préfère mettre l’œil du lecteur au cœur de l’action. Sauf, par exemple, dans la double page « d’action », ou le point de vue en hauteur permet de mettre en exergue le côté « perdu » du personnage principal dans le tohu-bohu global de la scène.

Texas Jack, face à ses opposants
Tiré de la version noire et blanche.
La version "classique"... de 120 pages !

Sans spoiler le lecteur, évoquons un instante cette superbe double page pour la séquence finale avant l’épilogue : je comprends que c’était votre idée ?

Encore une fois, le scénario de Pierre n’est pas découpé en pages de BD. Typiquement, cette scène se résumait à quelque chose comme « scène de bataille entre les soldats de untel contre les Rangers menés par untel ». Une ligne qui se transforme en 2 pages. Je trouvais ça pertinent vis-à-vis de l’importance de la scène. Initialement, tout se terminait de manière plus abrupte. On s’est dit, l’éditeur, Pierre et moi, que c’était dommage de faire une telle « montée en puissance » pendant tout l’album, pour que tout se termine en un claquement de doigt. Donc j’ai fait une proposition de réécriture, pour donner plus de corps à cette bataille finale. Dont la double page, d’ailleurs.

La version en noir et blanc, qui comprend un très beau cahier graphique.

Votre éditeur a publié une version noire et blanche de votre travail. Etait-ce d’emblée prévu avec vous ? J’imagine que vous n’avez pas travaillé différemment, mais cela permet-il à vos yeux de donner une autre perspective au récit : plus graphique, voire plus crépusculaire ?

Non, ce n’était pas d’emblée prévu. Cependant, je savais déjà qu’un tirage de tête (édité par les éditions Black’n’white) allait être publié. Par contre, ça ne change rien à mon approche graphique. Certaines cases sont pensées pour accueillir ma mise en couleur (réaliser moi-même ma couleur me permet d’anticiper certains choix dès le noir et blanc), mais je reste un amoureux du travail d’encrage classique en noir et blanc. A mon sens, le travail du trait fait partie intégrante de l’identité d’une page de BD. Par contre pour revenir sur le tirage en lui-même, je trouve que Le Lombard a fait un super travail sur cette édition. Entre la couverture dorée, et le cahier graphique bonus, cela permet aux lecteurs d’accéder à mon travail en noir et blanc pour une somme bien plus modique que le tirage de tête, magnifique au demeurant, mais évidemment beaucoup plus onéreux.

Une grande illustration en double-page du cahier graphique
(ce qui explique le pli du cahier)

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre chronique de Sykes au sein de la rentrée du Lombard 2015

Tous les visuels sont tirés de Texas Jack (versions noir et blanc, ou couleurs), par Dubois & Armand (Le Lombard) : © Dubois - Armand - Le Lombard, 2018.
Photo en médaillon : DR.

 
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