Doomsday Clock - Par Geoff Johns & Gary Frank - Urban Comics

16 novembre 2020 1 commentaire
  • Avec cette suite directe de "Watchmen", qu'on ne présente plus, le grand timonier de DC Comics frappe un grand coup. Un pari risqué, à l'utilité incertaine, mais dont le résultat se révèle remarquable dans la façon de l'aborder.

Écrire et dessiner une suite à Watchmen, le chef d’œuvre d’Alan Moore et de Dave Gibbons : voici une idée qui aurait été sacrilège il y a encore dix ans, alors que le comics dessiné par Dave Gibbons en compte plus de trente aujourd’hui. Un monument de la bande dessinée publié de 1986 à 1987, dont l’impact culturel demeure indiscutable, relevant presque du sacré, une œuvre intouchable.

Mais rien n’est éternel : le film de 2009, réalisé par Zack Snyder, ouvrit la voie en quelque sorte, et c’est ainsi qu’en 2012 fut publiée une séquelle de 37 numéros, Before Watchmen. À partir de là, mettre en chantier une séquelle n’était plus qu’une question de temps, et elle fut finalement annoncée en 2016.

Cependant Doomsday Clock [1] n’est pas qu’un simple projet de suite. Il s’agit d’intégrer l’univers de Watchmen à la continuité, et de fil en aiguille, au Multivers de DC Comics. Mais surtout, l’idée naît de l’échec de The New 52 et de la renaissance de l’univers classique, sous le titre de DC Rebirth et sous l’impulsion de Geoff Johns, entre autres.

Scénaristiquement, la création de The New 52 résulte de l’événement Flashpoint et relève de la responsabilité de Flash (Barry Allen). Néanmoins dans les pages de DC Universe Rebirth, qui marque le lancement de la nouvelle ligne éditoriale, en 2016, Johns laisse un indice indiquant que The New 52 n’était pas un accident, mais l’œuvre d’un être supérieur qui n’est autre que... le Dr Manhattan !

Doomsday Clock - Par Geoff Johns & Gary Frank - Urban Comics
© DC Comics / Urban Comics

Le Dr Manhattan responsable d’une "crise" du Multivers DC ? Une idée simple, tellement classique qu’elle peut apparaître comme simpliste. Mais pour Johns l’enjeu artistique et éditorial va bien au delà : il s’agit pour lui en effet d’un droit de réponse à Alan Moore, et pour cela il va confronter le Dr Manhattan à Superman, dans un affrontement essentiellement symbolique et morale.

Lorsque Johns publie DC Universe Rebirth en 2016, il y développe l’idée que les super-héros durant The New 52 y ont perdu leur âme, une situation dûe à une volonté toujours plus poussée de les moderniser et de les ancrer dans le réel. En faisant du Dr Manhattan le responsable de cette transformation, Johns attribue donc ce fait à Watchmen.

En effet ,l’œuvre de Moore et de Gibbons, en proposant un regard plus réaliste et désabusé des super-héros, a donné naissance à une nouvelle ère, qui atteindra son paroxysme de désenchantement durant les années 1990. Depuis, et Johns y a largement participé, DC comics tente de ramener son univers classique, mais finalement il l’abandonne en 2011, avec The New 52. C’est cette décision qui constitue selon le scénariste une erreur. Par ce choix, ils faisaient en quelque sorte la même bévue que durant les années 1990.

C’est donc par le biais de cette thèse que Johns intègre Watchmen dans le Multivers DC. Il prend comme point de départ la dernière réplique du Dr Manhattan dans l’œuvre originale, où il annonce partir pour une "galaxie moins compliquée", pour le faire venir dans le Multivers DC et lui faire découvrir Superman. Une rencontre au cœur du projet, même si elle met un moment à émerger du récit.

© DC Comics / Urban Comics

En effet, au début de Doomsday Clock, nous retrouvons l’univers de Watchmen, là où nous l’avions laissé : malheureusement le projet de paix mondiale d’Ozymandias a échoué et le monde est à nouveau sur le point d’être détruit par le feu nucléaire. Accompagné de nouveaux compagnons, des personnages inédits, Ozymandias décide de suivre la trace du Dr Manhattan afin de lui demander de sauver leur monde. C’est ainsi qu’ils atterrissent sur la Terre-0 du Multivers DC.

Johns, accompagné de son compère Gary Frank, reprend Watchmen dans les formes, aussi bien graphiquement que narrativement, mêlant un monde proche de l’embrassement planétaire à une enquête, ici retrouver le "Grand Bleu". C’est la partie la plus classique, et attendue, du projet, et sur point-là, les deux auteurs réalisent un travail de grande qualité, où le récit ne s’efface pas devant l’hommage.

Le début poursuit donc le point de vue d’Alan Moore : Ozymandias et ses compagnons découvrent cet étonnant univers avec leur regard cynique et désabusé. Ozymandias rencontre d’ailleurs Batman et Lex Luthor, et son jugement à leur sujet est sans appel : ils sont le problème ! Cependant pour le Dr Manhattan, la question se pose autrement.

© DC Comics / Urban Comics

Après avoir étudié le Multivers DC à travers son passé et son futur, mais aussi ses innombrables "réécritures", il constate que Superman se trouve au centre de tout. Le Dr Manhattan livre une analyse méta-contextuelle que tout lecteur ou critique pourrait faire sur le rôle de Superman chez DC : au centre de tout, ce qu’il représente, l’homme de l’action et de l’espoir, inspire ses habitants et amène cet univers à se renouveler sans cesse au lieu de disparaître.

Par rapport à lui, le Dr Manhattan, ou plutôt Johns, constate qu’il est l’homme de l’inaction et de l’absence d’espoir. Cette "rencontre" constitue la grande ligne directrice de la seconde partie. Comme mentionné précédemment, Johns répond donc à Alan Moore en rappelant les qualités morales et idéalistes de Superman, ainsi que la force des super-héros dans leur expression la plus traditionnelle et historique. Un contrepoint intéressant et malin constituant à notre sens la grande réussite du projet : la rencontre finale, et ses conséquences, apparaissent comme une très belle profession de foi.

Nous pourrions aussi parler du nouveau Rorschach, du duo de tueurs psychopathes Le Mime et La Marionnette, et des hommages à certaines figures DC "disparues" : toutes s’avèrent de superbes trouvailles. Johns s’est fait une spécialité depuis vingt ans de réhabiliter la tradition des super-héros classiques, le plus souvent avec talent, et sur ce Doomsday Clock il se révèle indéniablement inspiré et en très grande forme, signant sans doute l’un de ses grands classiques.

© DC Comics / Urban Comics

(par Guillaume Boutet)

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Doomsday Clock. Scénario : Geoff Johns. Dessin : Gary Frank. Traduction Edmond Tourriol. Urban Comics, collection "DC Rebirth". Sortie le 23 octobre 2020. 448 pages. 35,00 euros.

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[1Les épisodes contenus dans Doomsday Clock sont :
- Doomsday Clock #1-12 (novembre 2017 à décembre 2019)

 
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1 Message :
  • Doomsday Clock - Par Geoff Johns & Gary Frank - Urban Comics
    16 novembre 22:05, par Michel Dartay

    Cet album est sans doute très intéressant, j’envisage sérieusement son achat, mais je trouve dommage que vous preniez tant de place pour résumer son intrigue, ce qui gâchera le plaisir de la découverte au futur lecteur.
    A l’inverse, il aurait été utile de mettre davantage l’accent sur l’excellent travail de Gary Frank, auteur britannique assez discret (modeste et peu médiatisé) qui publie depuis plus de vingt-cinq ans chez Marvel et DC, toujours avec minutie et talent, en respectant l’anatomie et les lois de la perspective.
    Il cherche davantage à s’inscrire dans la lignée d’un Bolland que d’un Gibbons... Comme pour la publication de la maxi-série Watchmen de Moore (dont il aurait été intéressant de rappeler l’opinion en général intransigeante), celle de Doomsday Clock a subi des retards aux States, même avant le confinement, la fermeture des comics-shops et l’arrêt des livraisons par Diamond.

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