François Deneyer : « L’œuvre de Joseph Gillain (Jijé) est à la fois immense et éclectique »

16 novembre 2020 4 commentaires
  • Fondateur du Musée Jijé, collectionneur passionné et auteur de plusieurs ouvrages autour de l'auteur wallon, François Deneyer publie ce 16 novembre une biographie qui lui est consacrée, sur laquelle il travaille depuis quatre ans. Une véritable bible encyclopédique qui est aussi un morceau de l'histoire de la bande dessinée franco-belge jusque dans les années 1980. Rencontre.
François Deneyer : « L'œuvre de Joseph Gillain (Jijé) est à la fois immense et éclectique »
François Deneyer
Photo : DR.

Dans l’introduction de votre ouvrage, vous expliquez que l’œuvre de Joseph Gillain, au-delà des bandes dessinées de Jijé, disparaît peu à peu de nos mémoires. Est-ce ce que qui vous a motivé à vous lancer dans le titanesque travail de cette biographie quasiment encyclopédique ?

Certainement, mais aussi parce que je vieillis moi-même. C’est un travail de longue haleine pour lequel il faut une certaine forme physique et intellectuelle. J’ai envisagé ce projet depuis au moins dix ans, mais il fallait que je puisse y consacrer énormément de temps, je ne pouvais imaginer faire aucun autre travail en parallèle. Entretemps, j’ai accumulé des informations et des rencontres qui m’ont bien servi pour cet ouvrage. Cela mis à part, j’ai toujours aimé les travaux de recherche qui peuvent être longs et fastidieux — du genre chercher une aiguille dans une botte de foin — car je suis nourri de patience et détermination.

Comment le collectionneur que vous êtes s’est-il pris de passion pour Jijé, au point de lui consacrer un musée qui a malheureusement dû fermer ses portes !?

Le Musée Jijé a fermé ses portes en 2005

J’ai toujours apprécié son œuvre en tant que lecteur dans mon enfance, surtout les biographies de Don Bosco et de Baden Powell, ainsi que les séries Jean Valhardi et Jerry Spring. Lorsque j’ai découvert le marché des planches originales en 1998 (ma première planche : une Comanche d’Hermann), je me suis rapidement concentré sur les planches de Jijé. Posséder une planche, l’avoir dans les mains, c’est quelque chose d’extraordinaire pour un lecteur passionné de BD. Contrairement à la version publiée en album, on a le plaisir d’avoir une œuvre trois à quatre fois plus grande et qui porte encore les traces de crayonnés sous l’encrage, ainsi que des marques diverses laissées par l’artiste et qui disparaissent dans la publication.

Plus tard, ayant accumulé beaucoup de planches de Jijé, j’étais naïvement motivé de lui dédier un espace de 1.000 m2 pour mettre son œuvre en valeur. Hélas, les pouvoirs publics n’étaient pas convaincus de la création d’un musée monothématique, alors que la bande dessinée est un élément essentiel dans la fréquentation touristique bruxelloise. Aujourd’hui, je suis plus motivé par la promotion de son œuvre avec l’appui d’ouvrages divers.

Le quotidien au Mexique inspire Jijé dans ses bandes dessinées

Vous aviez effectivement déjà réalisé plusieurs ouvrages consacrés à Jijé, dont Joseph Gillain - Peintures et Sculptures en 2010, et Quand Gillain raconte Jijé chez Dupuis en 2014. Qu’est-ce qui vous a poussé à reprendre la plume et vos documents pour réaliser ce nouvel ouvrage ? Y avait-il un pan dans l’œuvre pléthorique de Joseph Gillain que vous n’aviez pas abordé précédemment ?

L’ouvrage sur les peintures et sculptures est en fait un catalogue raisonné de son œuvre peint. J’ai découvert un peu partout en Belgique, en France et en Espagne des peintures de Gillain que ses enfants ne connaissaient absolument pas. Joseph était d’une générosité spontanée, il donnait facilement ses œuvres à des amis ou des voisins. Et donc, cet ouvrage était pour marquer le trentième anniversaire de sa disparition.

Le deuxième livre, je l’ai conçu pour qu’il soit publié lors du centenaire de sa naissance, mais ce n’est pas une biographie, c’est un recueil d’extraits d’entretiens qui ont été publiés dans les années 1960 et 1970 dans différents fanzines. Et j’ai voulu en faire un beau livre d’images pour illustrer ses propos. En fait, le Quand Gillain raconte Jijé est le parfait complément de l’essai biographique qui est publié aujourd’hui. Les deux se complètent idéalement.

Dans cette biographie qui vient de paraître, vous insistez sur le caractère humain et artiste de Joseph Gillain : sa façon de s’enthousiasmer pour un projet comme la construction de sa roulotte, de sa maison ou de sa propre piscine, son caractère de bon vivant, toujours prompt à conseiller les jeunes auteurs. Vous complétez ainsi le portrait du maître avec celui de l’homme ?

Bien sûr. Ce livre est bourré d’anecdotes sur sa vie personnelle qui permettent de mieux comprendre l’artiste qu’il était. En dépit de sa production énorme (plus de 4000 planches et des milliers d’illustrations), Jijé n’était pas une machine à dessiner, il observait ce qui l’entoure, il écoutait ses proches et ses amis, et il pouvait se lancer dans une nouvelle aventure sans en étudier au préalable la faisabilité ou le budget.

Ce qui l’importait, c’était d’être actif, de créer. Je crois que c’est propre à la nature de nombreux artistes. Mais on constate également que, très tôt, il a consacré son temps à former des artistes en devenir. Les exemples de Will (en 1942), Franquin et Morris (en 1946) ou Giraud (en 1960-1961) sont les plus connus, il y en a des dizaines d’autres à découvrir dans ce livre. Christian Rossi m’a avoué qu’une fois que Joseph lui a ouvert sa porte, il ne s’est pas gêné pour travailler à ses côtés le plus souvent possible, tout en m’expliquant en fin d’entretien qu’il n’était pas certain de pouvoir faire la même chose (consacrer son temps à la formation de jeunes artistes).

Vous expliquez également qu’il ne faisait pas les choix les plus raisonnés, en citant par exemple Derib :"Joseph était doué pour les mauvaises bonnes idées. [...] Tout ça lui a faire perdre du temps.". Mais dans votre introduction, Franquin explique comment il a façonné le métier d’auteur de bande dessinée ? Était-ce un alors un visionnaire qui devait tout essayer, quitte à se tromper ?

Je ne dirais pas que c’était un visionnaire, même si l’on apprend qu’il est à l’origine du Supplément illustré qui servira de matrice pour la création du journal Pilote. Ses « mauvais » choix artistiques, il les a assumés : le flop des ventes d’Emmanuel est dû à l’abondance de textes imposés par l’abbé Balthasar, alors que les dessins au lavis sont remarquables. C’est d’ailleurs Franquin qui a fait les lavis du second tome sur les dessins de Gillain.

L’adaptation du film Le Spécialiste (1970) pour en faire une bande dessinée dans le journal éphémère Johnny était une manière pour lui de s’évader de l’univers de Tanguy et Laverdure qui l’ennuyait profondément, mais avec lequel il a très bien gagné sa vie. L’adaptation du film Mon nom est Personne (1973) était une idée de Georges Dargaud pour publier des bandes dessinées tirées de films western. Et Derib a entièrement raison lorsqu’il dit qu’une bande dessinée ne pourra jamais remplacer les images et l’ambiance d’un film sorti auparavant. Toutefois, ce projet abandonné l’a conforté de reprendre la série Jerry Spring parce que c’est cette série-là qu’il tenait le plus à cœur.

Jijé sur le tournage du film "Mon Nom est personne"

Vous soulignez tout de même son appétence pour la vie de Bohème, comme vous le dites dans votre titre. Était-ce finalement l’une de ses principales caractéristiques humaines, cette volonté de ne pas rester en place, de ne pas se satisfaire de ce qu’il avait ? S’en rendait-il compte lui-même comme en témoigne cette couverture du Moustique en 1948 ?

Je situe l’origine de ce trait de personnalité en 1932 lorsqu’il a fréquenté l’école de La Cambre à Bruxelles. Alors que, jusqu’à cette date, il vivait « religieusement » auprès de ses parents à Châtelet, cette année à La Cambre lui a permis de vivre seul et de rencontrer des étudiants venus d’autres horizons (Allemagne, Autriche, pays scandinaves et, même, des États-Unis). Cette confrontation avec d’autres nationalités et d’autres visions artistiques, tout en évoluant en tant qu’élève libre au sein de l’école, lui a permis d’enrichir sa palette artistique, mais aussi de prendre une certaine distance avec sa famille. Il a 18 ans et il courtise Annie qu’il épousera cinq ans plus tard, l’amour lui a donné des ailes pour imaginer une vie d’artiste romantique comme on la connaît à Montmartre ou ailleurs, une vie sans plan de carrière tracé à l’avance, où l’on se contente des rares travaux de commande tout en développant ses capacités de créateur.

Pensez-vous que quelques meilleurs choix dans sa carrière l’auraient amené à disposer aujourd’hui d’une plus grande renommée dans la bande dessinée populaire, mais que cela faisait partie de l’homme et l’artiste entier qu’il était, comme vous l’expliquez dans votre ouvrage ?

Je suis surtout admiratif de tout ce qu’il a réalisé artistiquement. Son œuvre démontre qu’il pouvait toucher à tous les styles sans avoir à rougir face à d’autres dessinateurs de son époque. En soi, c’était un artiste complet qui a fait de la gravure, de la sculpture, de la peinture et du dessin, c’est sous cet aspect que je préfère voir Joseph Gillain.

En revanche, il a avoué, dans les années 1970, qu’il aurait dû faire une carrière « à la Morris », c’est-à-dire en réalisant une seule série pendant quarante ans, pour mieux gagner sa vie (prépublication des planches, ventes d’albums et droits d’auteur), mais il précise aussitôt qu’il se serait ennuyé dans un travail routinier qui ne correspond absolument pas à sa nature. Donc, pas de regrets !

Comment avez-vous travaillé pour écrire cet ouvrage encyclopédique : avez-vous enregistré tous vos échanges avec quantité de membres de sa famille et d’amis auteurs depuis une vingtaine d’années ? Vous avez donc tout compilé chronologiquement ?

Il y a vingt ans, j’écoutais tout ce que l’on me racontait et je le transcrivais par la suite chez moi. Ainsi j’ai accumulé un tas d’informations que j’ai recoupées avec ce que d’autres personnes m’ont raconté. La première personne que j’ai interviewée dans le but de faire cette biographie, c’est Benoît Gillain, en mars 2016, à qui je dédie ce livre, et qui malheureusement est parti quelques mois plus tard. Ils étaient très complices dans le travail, Joseph disait qu’il servait de « machine à dessiner » pour son fils.

Lorsque j’ai entamé l’écriture des textes de cet essai biographique, j’ai effectivement structuré toutes mes sources (entretiens, informations diverses, documents, etc.) par ordre chronologique et en même temps j’ai dû vérifier un tas d’informations historiques en consultant un maximum de livres et journaux, soit dans ma collection, soit à la Bibliothèque royale de Belgique, soit encore auprès de certains historiens.

On retrouve dans votre ouvrage quelques grandes illustrations, mais on sent que vous avez surtout voulu mettre l’accent sur la vie très dense de Joseph Gillain, et sur des documents plus personnels qui évoquent davantage l’homme que l’œuvre ?

Rappelez-vous que pour voir de belles images de Gillain/Jijé il y a l’ouvrage paru chez Dupuis en 2014. Sur les 930 visuels utilisés pour l’iconographie de la biographie qui vient de paraître, il doit y en avoir maximum 15 ou 20 qui étaient déjà présentés dans Quand Gillain raconte Jijé. Le but est ici de montrer des œuvres moins connues et surtout des photographies de toutes les époques qui viennent en appui des textes.

Dans les documents personnels, il y en a un qui illustre bien le caractère farceur de Joseph : la carte de vœux qu’il adresse à Hergé en janvier 1975 et dans laquelle il précise que LUI il envoie un vrai dessin à l’encre et en couleur et pas un vague gribouillis au crayon. Cela fait écho à cette espèce de concurrence qu’il y a pu avoir entre les deux pères de la bande dessinée belge.

Vous avez tout de même intégré quelques travaux inconnus ou méconnus, comme l’intégralité d’une brochure publicitaire, ou des projets inachevés.

Son œuvre est à la fois immense et éclectique et il me semblait important d’inclure des documents peu connus du grand public pour satisfaire l’appétit du lecteur. Dans ce livre, on découvre une dizaine de travaux publicitaires réalisés par Gillain, mais il en a fait plus d’une cinquantaine dont certains que je n’ai pas encore vus et qui vont m’occuper un temps certain pour les retrouver dans les publications d’époque !

Peinture réalisée en 1932 pendant les études à La Cambre

Pensez-vous personnellement avoir fait le tour de Jijé et Joseph Gillain avec cet ouvrage ou pensez-vous que vous avez encore de nouveaux pans à faire découvrir au public, comme des inédits tels qu’Herculena ?

J’aimerais publier un livre reprenant tous ses travaux peu connus, tels que la centaine d’illustrations faites pour Le Croisé dans les années 1930, les gravures pour divers livres wallons et, s’il y a de la place, ses travaux publicitaires et bandes dessinées inédites. Je dois, bien naturellement, soumettre ce projet au préalable aux ayants droits.

Jijé en Espagne (1964) devant la maison de Max Mayeu et l’église qu’il a peinte

Côté bande dessinée, après les intégrales de Valhardi, Tanguy & Laverdure, Jerry Spring et Barbe-Rouge, quelles devraient être les prochaines rééditions qu’il faudrait re-mettre dans les mains du public selon l’avis du spécialiste que vous êtes ?

Toutes les biographies de Jijé étant publiées aux éditions du Triomphe, au niveau série il reste Blondin et Cirage pour laquelle il existe deux époques : celle de Petits Belges en 1939-1942 où les planches étaient publiées au format à l’italienne, et celle de la période Journal de Spirou (1950-1954) qui ont donné lieu à cinq albums qui pourraient faire l’objet d’une intégrale. C’est bien sûr aux ayants droits de prendre cette décision. Pour les séries plus anciennes (Jojo, Freddy Fred et Trinet & Trinette), cela n’intéresserait, à mon avis, que quelques centaines d’aficionados, donc très peu rentable pour un éditeur.

En guise de conclusion, l’illustration choisie en page 432 en fin de votre ouvrage est-elle une marque d’autodérision chère aux Belges ?

Je revendique entièrement ce trait de caractère, non peut-être !

Un travail encyclopédique... et une pointe d’autodérision

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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