Dora et les temps clairs-obscurs de l’après-guerre.

19 novembre 2019 0 commentaire
  • Avec sa série « Dora », l’Argentin Minaverry nous fait percevoir une Europe de l’après-guerre aux clairs-obscurs subtils bien plus aboutis que bien d’autres BD sur le sujet. Une série de référence qui parle de Shoah, de politique, de sexualité et plus généralement d’engagement.
Dora et les temps clairs-obscurs de l'après-guerre.

Nous sommes en 1960 et tout commence dans des archives : celles que le Département d’État des États-Unis (leur ministère des affaires étrangères) gère depuis 1953 dans le « Berlin Document Center » où se retrouvent rassemblées les archives confisquées aux nazis.

Elles sont rendues au compte-goutte à la République Fédérale en faisant attention que cela ne perturbe pas les enjeux de l’après-guerre qui font de l’Allemagne de l’Ouest une marche avancée face à l’empire communiste. Nous sommes en pleine Guerre Froide

Dora Bardavid, 16 ans, est née d’une mère franco-marocaine et d’un père séfarade mort dans l’enfer nazi. Elle travaille dans ce centre avec sa collègue Lotte, né d’un père hitlérien mais qui jette un regard critique et même épouvanté sur la période nazie. Tous les jours, Dora -qui endosse le nom du camp de Dora-Mittelbau où son père a été assassiné- recense, fiche après fiche, des documents qui sont systématiquement microfilmes par le service, et qui retracent l’entreprise inhumaine de la « solution finale ».

La banlieue des années 1960 est reconstituée de façon bluffante.
© Minaverry et L’Agrume.
Dora et Lotte.
© Minaverry et L’Agrume.

Le début de la série balance entre le dialogue intime avec Lotte, devenue sa colocataire, et qui, plus âgée qu’elle, a un flirt poussé avec un soldat américain, et la minutieuse mise en fiches de la machine de mort nazie.

Le dessin en noir et blanc de Minaverry, à l’exception de quelques touches de couleurs, est quasiment clinique. Sans effet de style virtuose superflu, quoique toujours subtil, il met une distance utile entre le lecteur et la violence inouïe rendue par le contraste entre la sécheresse administrative qui ressort des documents nazis et la vie qui renaît, au travers des aventures sentimentales ces deux jeunes filles, dans cette Allemagne durablement traumatisée.

Une France aux prises avec les "événements" d’Algérie.
© Minaverry et L’Agrume.

Prise de conscience

Petit à petit, Dora est obsédée par les informations qu’elle récolte. Elle retrouve dans les dossiers la trace de son père assassiné, découvre dans ces mêmes archives que son chef de service est un ancien nazi. À peine cette information est-elle révélée à Lotte, que le fonctionnaire meurt dans des circonstances mystérieuses...

Dora photographie pour elle-même ces archives, se constitue son propre fonds de documentation. Puis elle rentre en France, où elle se lie à un groupe de d’activistes communistes de Bobigny. Elle y croise un type étrange qui découvre qu’elle a réussi à faire le lien entre un criminel nazi ardemment recherché, le célèbre docteur Mengele, le médecin d’Auschwitz, et les archives qu’elle a récoltées à Berlin. Le procès Eichmann à Jérusalem occupe à ce moment l’actualité. Son destin va basculer.

Un parcours initiatique autant intellectuel qu’intime.
© Minaverry et L’Agrume.

JPEGÀ partir d’ici, la série vire au thriller où l’on voit surgir un agent américain devenu un loup solitaire idéaliste, d’anciens nazis ayant refait leur vie, des espions israéliens, des militants péronistes, des oustachis croates, des « pieds rouges », activistes communistes pro-FNL, des Juifs rescapés des camps de la mort, des Lebensborn… Dora étoffe petit à petit son éducation politique tandis qu’elle s’épanouit dans son homosexualité.

Ce qui marque dans cette série, c’est la minutie avec laquelle cette Europe de l’après-guerre est reconstituée grâce à un travail de recherche magistral dans un domaine jusqu’ici peu exploré. Il n’est pas une image qui ne soit appuyée sur une documentation élaborée dans ce récit au féminisme assumé. C’est bluffant.

Un roman graphique aux accents féministes.
© Minaverry et L’Agrume.

Nous ne serons pas étonnés que la série -qui a connu avant d’être publiée chez L’Agrume bien des vicissitudes éditoriales- finisse par arriver dans les radars des festivals en dépit du fait que son éditeur soit un tout petit label alternatif à la production réduite mais d’une grande qualité.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Dora – Par Ignacio Rodriguez Minaverry – Ed. L’Agrume – 18€. Traduction de Chloé Marquaire.

Quatre volumes parus :
Dora T. 1 : Chasseuse de nazis
Dora T. 2 : L’année suivante à Bobigny
Dora T. 3 : Maleńki sukole – Une berceuse polonaise
Dora T. 4 : Amsel, Vogel, Hahn

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