"Et si je m’en vais avant toi" (Vide Cocagne) : Alexandre de Moté modernise le mythe de Judith

8 juin 2019 0 commentaire
  • Le dessinateur Alexandre de Moté se réapproprie le mythe biblique de Judith, qui a inspiré de nombreux artistes avant lui. Un pari risqué mais plutôt réussi, grâce aux choix d'une représentation rappelant le théâtre et d'une modernisation discrète mais assumée.

Judith est l’un des personnages les plus marquants de la Bible. Permettant différentes interprétations, du refus de l’oppression au pouvoir des femmes, il a inspiré nombre d’artistes.

S’attaquer à ce type d’histoires très connues et ouvrant vers de vastes champs de réflexion est une gageure. C’est pourtant ce qu’a osé le dessinateur belge Alexandre de Moté, sans complexe et en cultivant une voie très personnelle.

Faut-il rappeler l’histoire de Judith, un récit fictionnel qui aurait, pour l’Église catholique seulement, des racines réelles ? Grâce à Judith, jeune veuve de religion juive, le royaume d’Israël échappe à une invasion assyrienne. Refusant de voir son peuple se faire décimer, Judith se rend auprès du général Holopherne avec l’intention d’en finir. Séduit voire impressionné, il l’écoute, l’invite à un festin et la laisse entrer dans sa tente. Mais Judith, profitant du sommeil lourd de l’ivresse, décapite Holopherne. Pour ses coreligionnaires, c’est un signe et déjà presque une victoire. Ils l’emportent finalement, libérés par son geste.

Les artistes se sont souvent emparés de cette histoire pour en livrer des versions dramatiques, fortement symboliques et visuellement marquantes. Si les premières représentations datent du Moyen Âge, c’est aux XVIe et XVII siècles que sont réalisées les œuvres les plus nombreuses mais aussi les plus célèbres. Pendant la Renaissance, Botticceli, Giorgione, Michel-Ange, Cranach l’Ancien ou encore Vasari en ont donné leur interprétation. Puis les plus grands artistes de l’âge baroque ont donné corps à Judith, jusqu’aux chefs-d’œuvres du Caravage et d’Artemisia Gentilschi. Si le sujet a ensuite moins inspiré, il n’a pas pour autant disparu puisque nous le retrouvons chez Scarlatti, Vivaldi et Mozart en musique, Gustav Klimt en peinture et au théâtre avec Jean Giraudoux.

Cette lignée illustre n’a pas découragé Alexandre de Moté, qui nous offre sa version dans Et si je m’en vais avant toi paru chez Vide Cocagne. Sans prétendre en être un héritier direct, la sobriété de son livre le prouve, il admet se placer dans leur continuité - ou au moins tenter de le faire - en mettant en exergue une gravure de Gustave Doré de Judith montrant la tête d’Holopherne. Mais, par ses choix tant esthétiques que narratifs, il ose prendre sa liberté aussi bien par rapport au mythe lui-même que vis-à-vis de ses multiples représentations artistiques.

"Et si je m'en vais avant toi" (Vide Cocagne) : Alexandre de Moté modernise le mythe de Judith
Et si je m’en vais avant toi © Alexandre de Moté / Vide Cocagne 2019

Contrairement à l’immense majorité de ses prédécesseurs, Alexandre de Moté a choisi de ne pas représenter le moment fatidique de la décapitation, ni même l’après, lorsque la tête d’Holopherne est portée ou montrée. Il s’intéresse quant à lui à l’avant, c’est-à-dire à la nuit précédent l’assassinat. Ce parti-pris est judicieux, car il permet d’insister sur la relation des plus ambiguës qui se construit entre Judith et Holopherne, mais aussi sur leur psychologie et bien sûr le cas de conscience qui agite la jeune femme. L’auteur mise alors sur les dialogues, enlevés, et un dessin vif et changeant, presque espiègle, contrastant avec la tension de la situation comme avec les représentations artistiques les plus connues.

L’importance des dialogues associée aux moments de silence, mais aussi les relations entre les personnages et l’intensité dramatique de l’histoire ont peut-être conduit Alexandre de Moté à élaborer sa bande dessinée comme une pièce de théâtre. Elle en revêt quoi qu’il en soit plusieurs aspects, ce qui lui confère sa principale originalité. Malgré une petite entorse concernant le lieu, qui aurait pu être évitée, l’auteur respecte la règle des trois unités du théâtre classique : toute la bande dessinée se déroule en une nuit, dans et autour du domicile de Judith, et est constituée de faits et de paroles menant à la décision finale.

Et si je m’en vais avant toi © Alexandre de Moté / Vide Cocagne 2019

Cet aspect théâtral est renforcé par le rythme donné au récit, la façon dont les dialogues sont écrits, mais aussi la composition de certaines pages. Les planches donnant le plus l’impression au lecteur d’être face à une scène de théâtre sont celles où les cases disparaissent complètement, laissant les personnages-acteurs occuper tout l’espace. Les genres sont en outre mêlés puisque le ton oscille entre le tragique - entre Judith et Holopherne - et le burlesque - entre la servante et son mari. Pour autant, nous sommes loin d’une plate adaptation d’un texte de théâtre et l’ouvrage conserve les spécificités de la bande dessinée.

Et si je m’en vais avant toi - un titre faisant référence à la chanson de Françoise Hardy - est enfin une modernisation du mythe de Judith. Le contexte antique et biblique est totalement occulté. Quelques détails brouillent les pistes. Judith utilise un téléphone portable mais aussi une épée. De quel côté l’anachronisme se situe-t-il ? Difficile de l’affirmer avec certitude, même si la maison de Judith paraît très contemporaine. La modernité réside d’ailleurs encore davantage dans la manière dont les personnages sont caractérisés. Rien n’est déterminé et Judith passe sa nuit à hésiter.

Le livre d’Alexandre de Moté est donc une jolie tentative de modernisation d’un mythe et d’une figure très connus, peut-être encore légèrement perfectible sur certains détails, mais bien pensée et conduite avec finesse.

Et si je m’en vais avant toi © Alexandre de Moté / Vide Cocagne 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Et si je m’en vais avant toi - Par Alexandre de Moté - Vode Cocagne - 14 x 24 cm - 120 pages en noir & blanc - broché, couverture souple - parution le 10 mai 2019.

Consulter le site de l’auteur & lire quelques pages de l’ouvrage.

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