"Souffre-douleur" (Éditions çà et là) : l’éclairant témoignage de Bruce Mutard sur le harcèlement

7 juin 2019 0 commentaire
  • Les années collège peuvent être un parcours de douleur pour ceux qui subissent les brimades de leurs camarades. Le dessinateur australien Bruce Mutard en a fait les frais et revient sur cette expérience et ses répercussions, de l'adolescence à l'âge adulte, dans un témoignage sincère mais sans pathos, aussi instructif qu'émouvant.

Bruce Mutard, aujourd’hui dessinateur, a grandi à Melbourne dans les années 1970 et 1980. Son entrée au collège marque le point de départ d’une longue souffrance due à la violence physique et psychologique dont il est quotidiennement le cible. Comme des milliers d’autres, en Australie, aux États-Unis ou en France, il a subi un véritable harcèlement à l’origine de maux douloureux encore de nombreuses années après la fin des tourments.

À la suite d’une phrase maladroite et victime des préjugés de ses camarades, Bruce Mutard devient la risée de son entourage scolaire. Réservé, malingre et atteint d’une surdité qu’il parvient à cacher mais qui renforce son isolement, il est loin de pouvoir rivaliser avec les brutes qui règnent une fois que les adultes ont le dos tourné. S’il parvient à se faire quelques amis, ce sont comme lui des garçons considérés comme des marginaux.

"Souffre-douleur" (Éditions çà et là) : l'éclairant témoignage de Bruce Mutard sur le harcèlement
Souffre-douleur © Bruce Mutard / Éditions çà et là 2019

Le dessinateur se retourne dans Souffre-douleur, publié aux Éditions çà et là, sur ce difficile passé. Il y raconte le genèse, le déroulement et la fin du harcèlement, ses conséquences immédiates et à long terme, sa pesanteur et sa violence. Dans des pages d’une grande sobriété, où un fond noir vient traduire l’oppression que le jeune Bruce subit au jour le jour, il présente certains des actes qu’il a vécus, explique ses réactions - ou ses non-réactions - et dévoile ainsi une histoire certes intime mais d’une portée universelle.

Au-delà de la simple description, déjà pleine de franchise et d’acuité, il met en scène ses fantasmes de réponses et de vengeances. Incapable de se défendre par la force ou par l’humour lorsqu’il est attaqué, ce qui s’explique non seulement par son caractère mais surtout par l’état de sidération dans lequel se trouve plongée toute personne harcelée, il revit le soir ou la nuit les violences du jour. Mais il les transforme à son avantage, inventant des répliques ou retournant la violence d’une manière parfois encore plus dure que ce qu’il a reçu.

Ces scènes imaginaires sont intégrées au récit souvent sans transition, semant ainsi le trouble et soulignant que sa jeunesse aurait pu être tout autre. Elles permettent d’introduire également la révélation de la conséquence ultime du harcèlement, celle qu’il est peut-être encore plus difficile d’affronter et dont il faut des années pour se débarrasser. Il s’agit de cette voix qui le suit constamment et qui comme ses harceleurs du collège et du lycée le rabaisse, le dévalorise sans pitié et lui faire sentir qu’il est un moins que rien. L’auteur ne l’écrit pas mais nous le laisse deviner : cette voix est la sienne.

Souffre-douleur © Bruce Mutard / Éditions çà et là 2019

La suite du récit autobiographique le confirme. Bruce Mutard parvient enfin, en entamant ses études supérieures, à ne plus subir. Par l’humour ou la transgression notamment artistique, par l’affirmation d’une personnalité marquée, il tient éloignés les éventuels agresseurs et peut dorénavant vivre un peu plus sereinement. Pour autant, l’ombre de son passé continue de mettre à mal son estime de soi.

Le combat qui commence alors se révèle au moins aussi dur, voire plus encore, que celui qu’il l’a sorti des griffes des harceleurs. Bruce Mutard doit affronter de terribles troubles alimentaires qui le conduisent à exercer un contrôle excessif sur ce qu’il mange. Faire les courses devient un parcours labyrinthique et manger un calvaire. Il passe son temps à compter les calories, à faire la chasse aux aliments qu’il juge mauvais et à élaborer des stratagèmes pour faire face aux pièges qu’il s’invente lui-même. Un sombre système fondé sur l’auto-contrainte et la culpabilité se met en place.

Le dessinateur raconte ses troubles et ses démarches pour en sortir avec autant de sincérité et de finesse que sa jeunesse. Simple et linéaire, sa narration se distingue par son découpage, l’ouvrage s’organisant en deux grandes parties. Mais ce sont surtout la composition originale et le ton personnel qui permettent au lecteur d’entrer dans cette histoire dramatique et pourtant finalement positive, car ouvrant sur un espoir de résilience.

Souffre-douleur © Bruce Mutard / Éditions çà et là 2019
Souffre-douleur © Bruce Mutard / Éditions çà et là 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Souffre-douleur - Par Bruce Mutard - Éditions çà et là - titre original : Bully Me - traduit de l’anglais (Australie) par Marie Trinchant - 16 x 23 cm - 192 pages en noir & blanc - couverture souple, broché - parution le 17 mai 2019.

Consulter le site de l’auteur & lire quelques pages de l’ouvrage.

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