François Mayeux : « Les Prix Bédélys ont un impact dans le milieu des bibliothèques. »

12 mai 2009 0 commentaire
  • Les prix Bédélys ont dix ans ! Leur remise est l’un des évènements majeurs au Québec. {{François Mayeux}}, l’initiateur et le promoteur du prix, aborde avec nous ses objectifs.

Trois prix sont actuellement décernés en terre canadienne aux artistes du Neuvième Art. Le Joe Shuster Awards est pan-canadien, destiné tant aux artistes anglophones que francophones.

Dans la province de Québec, les prix Bedeis Causa sont traditionnellement décernés dans le cadre du Festival de la bande dessinée francophone de Québec et ce, depuis 1988.

Les Prix Bédélys sont quant à eux décernés par un organisme indépendant, Promo 9e Art dont le but est de faire la promotion de la BD. Les choix parmi les albums francophones sont faits par des lecteurs chevronnés.

Qu’est-ce qui assure la pérennité des Prix Bédélys ?

Sans doute parce que l’activité s’est transformée au cours du temps. Au début elle était associée au milieu plus traditionnel de la BD, mais j’ai essayé d’ouvrir auprès d’un autre réseau de contacts, soit le milieu des bibliothèques et de l’Association des libraires (BD), qui sont devenus des partenaires. Les jurys se sont maintenus en renouvelant leurs membres régulièrement. Mais aussi c’est parce qu’on a gardé les mêmes modes de fonctionnement. On n’a pas essayé de changer les règlements pour accommoder telle ou telle chose. La formule fonctionne. Bien sûr qu’il y a eu quelques années un peu plus difficiles, car cela implique beaucoup de réunions, mais dans l’ensemble, effectivement, au bout de dix ans, je suis très fier du bilan. C’est parfois difficile de trancher entre deux très bons albums, la première place se joue souvent à un point ou deux au final, mais on a su conserver une certaine intégrité. Nous allons d’ailleurs publier une brochure avec les nominés et les lauréats de toutes ces années car je crois qu’il faut souligner tous ces albums exceptionnels.

François Mayeux : « Les Prix Bédélys ont un impact dans le milieu des bibliothèques. »
En 1999, François Mayeux et le logo des Prix Bédélys créé par Éric Bouchard (Photo : Le Bédénaute)

Les Prix Bédélys sont maintenant bien établis, mais sont-ils populaires ?

Tout dépend quel sens on donne à « populaire ». Ce que je sais, c’est qu’ils ont un l’impact dans le milieu des bibliothèques. C’est un milieu que je connais bien et je trouve important que les bibliothèques et les librairies du Québec sachent qu’il y a des albums qui sont meilleurs que d’autres. C’est sûr qu’il y a certaines librairies qui choisissent de ne pas les utiliser comme outil de promotion, par contre, les membres de l’Association des libraires du Québec, qui sont quand même une centaine aujourd’hui, sont au courant des meilleurs albums. Les bibliothèques ont joué le jeu, notamment les bibliothèques de la ville de Montréal. Les médias ne parlent pas beaucoup de la BD, ils accordent toujours plus d’importance à un quelconque anniversaire de Tintin ou au décès d’un auteur célèbre, qu’à valoriser la meilleure production de l’année. « Promo 9e Art » est constitué de bénévoles et n’a pas d’attaché(e) de presse à temps plein. Mais je crois quand même qu’on a réussi à asseoir la crédibilité de la BD au cours de ces dix dernières années.

La plupart des activités se déroulent dans la région de Montréal avec des jurés de la région : les Bédélys sont-ils connus ailleurs dans la province ?

Oui, car l’Association des libraires du Québec [1]regroupe une centaine de libraires dans toute la province. Elles reçoivent toutes au cours de l’année la liste des finalistes et des gagnants, une affiche de promotion ou de l’information privilégiée. Avec la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec [2], laquelle regroupe 700 membres, on rejoint ainsi les professionnels du livre. Je n’ai pas de données concernant le taux d’utilisation de ces informations, mais je suis persuadé que c’est mieux diffusé que les autres prix décernés pour la BD.

Comment se compare le choix des jurys Bédélys à celui, par exemple, d’un jury européen ?

Nos choix s’avèrent assez différents de ceux du Festival d’Angoulême, mais nous sommes très près de ceux de l’Association des libraires de BD [3] et de celui de l’Association des critiques et journalistes de BD [4], deux organismes de professionnels de la BD, et je trouve que leurs finalistes ressemblent souvent aux nôtres. Ce qui fait la différence, c’est la date d’éligibilité des albums, qui ne sont pas les mêmes et aussi l’inclusion, dans notre cas, de la BD québécoise. Pour Angoulême, je sens certaines influences selon les années et mon opinion est que leur choix est loin de refléter ce qui se passe en librairie et auprès du grand public.

La caractéristique principale des Prix Bédélys demeure-t-elle l’utilisation de jurys de lecteurs et de lectrices, par rapport à un jury de spécialistes ?

Tout à fait. Les membres des jurys lisent beaucoup de BD et, quand on fait la sélection des jurés, ceux-ci doivent démontrer qu’ils en lisent effectivement beaucoup depuis longtemps et qu’ils ont un certain recul. Ce sont des lecteurs de BD qui jugent selon leurs influences, et non sur une pré-sélection d’éditeurs ou des services de presse. Il y a une exception : le jury Bédélys Jeunesse. Il y a là pré-sélection car on ne peut pas donner à lire à ces jeunes la totalité de la production de BD Jeunesse. Aussi, l’expérience nous a appris que les jeunes aimaient beaucoup lire Garfield ou les Tuniques bleues, mais qu’ils ne leur accordaient jamais de points. C’est le seul jury où il y a cette pré-sélection, mais c’est le seul jury dont on n’a jamais critiqué les choix, ce qui n’est pas le cas du Bédélys d’Or et du Bédélys Québec.

La tâche des membres des jurys est donc importante en termes de lectures à faire ?

Le nombre d’albums lus est assez impressionnant si on additionne les lectures de chacun. Ce n’est pas un concours à savoir qui en lirait le plus car il y a beaucoup de choses peu intéressantes. Chacun a ses sources d’influence. Pour ma part, étant en librairie, ce sont les ventes et les rencontres avec les représentants qui servent d’indicateurs, pour d’autres, ce sera les revues ou les sites internet spécialisés mais dans l’ensemble, on se trompe relativement peu. Si on choisissait des jurés qui sont tous dans la vingtaine, on aurait sans doute des choix différents pour les finalistes.

La disponibilité des albums en librairie au Québec est-elle aussi un critère ?

C’est important pour nous. Par exemple, il y a quelques années, le Festival d’Angoulême a primé des albums qui n’étaient pas encore disponibles ici et, cette année encore, quand Pinocchio est sorti, il était pratiquement impossible de mettre la main sur une copie au Québec. Les jurés n’ont donc pas pu voter pour cet album. Même chose pour Notes pour une histoire de guerre de Gipi : quand il est sorti au Québec, il est tombé tout de suite en rupture de stock et il s’est écoulé six mois avant qu’il ne redevienne disponible régulièrement. À cause de notre éloignement de l’Europe et de notre système de distribution, tous les albums ne sont pas disponibles. Or, nous sommes un jury de lecture et on ne peut pas voter pour un album qu’on n’a pas lu…

Avec dix ans de recul, peut-on discerner une tendance dans le choix des albums primés ?

Pas pour les albums primés, mais ce serait davantage vrai pour les albums mis en nomination, notamment avec le jury jeunesse. Celui-ci a été un précurseur en récompensant un album comme Lou (de Julien Neel) alors qu’il était encore inconnu au Québec. Lou a gagné le Bédélys Jeunesse deux années de suite et aujourd’hui c’est une série extrêmement populaire ici. Également, des auteurs primés au début sont maintenant des auteurs vedettes. Rabaté, Chabouté, Larcenet et Guibert font partis aujourd’hui des grands de la BD. Lorsqu’on signalait il y a neuf ans que La guerre d’Alan était l’un des meilleurs albums en l’an 2000, on était assez précurseur au Québec. Ou que Persepolis était l’un des dix meilleurs albums de l’année en 2001, alors qu’à l’époque cet album était peu connu. On était donc assez près de la vérité et la plupart des auteurs en nomination sont aujourd’hui des auteurs majeurs. Autre source de satisfaction, quatre années de suite, des auteurs québécois [5] se sont qualifiés parmi les dix meilleurs pour le Bédélys d’Or et trois autres pour le Bédélys Jeunesse [6]. Donc, des auteurs d’ici ont pu s’imposer, chose qu’ils n’ont pu faire en Europe car leurs albums ne sont pas en compétition. C’est donc une autre spécificité des Prix Bédélys que de reconnaître le travail d’un Michel Rabagliati autant que celui d’un Larcenet ou d’un Rabaté. C’est déjà exceptionnel d’être sélectionné parmi les dix meilleurs albums francophones de l’année.

François Mayeux, VoRo et Stéphane Archambault (du groupe Mes aïeux) lors de la remise des Pris Bédélys en 2001 (Photo : Le Bédénaute)

Les lauréats du Bédélys d’Or

- 1999 : Le sursis (tome 2), de Jean-Pierre Gibrat (Dupuis Aire libre)

- 2000 : La planète (Bételgeuse 1) de Leo (Dargaud)

- 2001 : Le dernier printemps (Amours fragiles 1) de Beuriot et Richelle (Casterman)

- 2002 : Le dessin de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)

- 2003 : Quartier lointain de Jirô Taniguchi (Casterman)

- 2004 : Le photographe (Tome 2) de Guibert, Levèfre et Lemercier (Dupuis Aire libre)

- 2005 : L’aigle sans orteil de Lax (Dupuis)

- 2006 : Les petits ruisseaux de Pascal Rabaté (Futuropolis)

- 2007 : Riyad-sur-Seine (R.G. 1) de Peeters et Dragon (Gallimard)


Les lauréats du Bédélys Québec

- 1999 : K.O. contre Marzianno (Pete Kevlar 2) de Makoello, (Éditions Mille-Îles)

- 2000 : Paul à la campagne de Michel Rabagliati (La Pastèque)

- 2001 : La mare au diable de Voro (Mille-Îles)

- 2002 : Paul a un travail d’été de Michel Rabagliati (La Pastèque)

- 2003 : Motus de Leif Tande (Mécanique générale)

- 2004 : L’abîme (Naufragé de Memoria 2) de Eid et Paiement (Les 400 coups)

- 2005 : La fugue de Pascal Blanchet (La Pastèque)

- 2006 : Paul à la pêche de Michel Rabagliati (La Pastèque)

- 2007 : Danger public de Leif Tande et Phlppgrrd (La Pastèque)


Les lauréats du Bédélys Jeunesse

- 1999 : Un drôle d’ange gardien de Denis-Pierre Filippi et Sandrine Revel (Delcourt)

- 2000 : Charivari dans les bayous (Cotton Kid 2) de Pearce et Léturgie (Vents d’Ouest)

- 2001 : La chance de Sébastien (Jojo 10) d’André Geerts (Dupuis)

- 2002 : Mutant suspend ton vol (Womoks 1) de Boulet et Reno, (Glénat)

- 2003 : La maison jaune (Trio Bonaventure 1) d’Édith et Corcal (Delcourt)

- 2004 : Journal infime (Lou 1) de Julien neel (Glénat)

- 2005 : Mortebouse (Lou 2) de Julien Neel (Glénat)

- 2006 : Spirou et Fantasio à Tokyo (Spirou 49) de Morvan et Munuera, (Dupuis)

- 2007 : Sœur à vendre (P’tits diables 1) d’Olivier Dutto (Soleil)


Autres mentions et distinctions décernées

- 1999 : L’histoire d’un vilain rat de Bryan Talbot (Vertige Graphic)

- 2000 : Morea de Labrosse et Arleston (Soleil)

- 2000 : BDQ : le répertoire des publications de bandes dessinées au Québec, des origines à nos jours de Michel Viau (Mille-Îles)

- 2001 : Rural ! d’Étienne Davodeau (Delcourt)

- 2002 : Les pilules bleues de Frederik Peeters (Atrabile)

- 2002 : La nouvelle bande dessinée d’Hugues Dayez (Niffle)

- 2004 : Té malade, toi ! de Line Gamache (Zone convective)

- 2005 : Le savon maléfique (Michel Risque 1 - ré-édition) de Godbout et Fournier, (La Pastèque)

- 2006 : Seules contre tous de Myriam Katin (Seuil)

(par Le Bédénaute)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Pour contacter François Mayeux

[3Association des Libraires de Bande Dessinée Association ouverte aux libraires français, belges, suisses et québécois, et créée dans le but de promouvoir les libraires spécialistes.

[5Michel Rabagliati en 2002 et 2004 et 2006, Michel Falardeau en 2005 et Niko Henrichon en 2007.

[6Jacques Goldstyn en 2004 et 2005, Sampar et Alain Bergeron en 2007 et 2008.

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