Georges Van Linthout : « Cette intégrale de "Lou Smog" était attendue par les lecteurs »

14 septembre 2018 0 commentaire
  • Voilà une intégrale qu'on attendait depuis longtemps ! Celle de "Lou Smog", né dans les pages du Journal Tintin, et qui a connu des dizaines d'aventures inédites pour le grand public. Retour dans le polar des années 1950 !

Georges Van Linthout, le premier recueil de l’intégrale de Lou Smog vient de paraître. Pourriez-vous nous rappeler qui est ce détective américain ?

Georges Van Linthout : « Cette intégrale de "Lou Smog" était attendue par les lecteurs »Au cœur des années 1950, Lou Smog est un lieutenant de police sur la côte ouest américaine. Toujours accompagné de ami Lefty O’Farell, également sergent de police, ils traquent le crime. J’avoue que j’ai pris de grandes libertés avec la réalité d’un policier de l’époque, ne voulant pas les limiter dans leur fonction ni sur un territoire précis. De ce fait, Lou Smog se rapproche plus des détectives privés, mais avec une hiérarchie symbolisée par son capitaine Kramer.

Lou Smog profite effectivement d’une atmosphère très particulière, qui mêle le polar et l’Amérique des années 1950. Comment avez-vous eu l’idée de rassembler ces deux univers ?

J’ai toujours aimé les années 1950 et singulièrement le mythe de l’Amérique des années 50 et début 60, tel que Georges Lucas le glorifie dans son film American Graffiti. Au début des années 1980, je lisais beaucoup de polars, notamment de séries noires qui se situaient dans cette période. Rappelons que je suis né en 1958, et l’on a toujours la nostalgie de ce qu’on a manqué de peu ! Ces éléments ont donné la base de cette série.

Lorsque j’écrivais mes scénarios, ils tournaient toujours autour de récits policiers. Je n’ai donc pas dû me forcer pour Lou Smog, tout est venu naturellement. Puis l’écriture de polar est très riche en apprentissage : la moindre erreur et le scénario ne tient pas. En outre, je trouve que les années 50 et le polar sont naturellement liés. En gros, je n’ai pas eu l’idée de rassembler des univers, c’était là, je l’avais en moi.

"Le Port des maudits", la première aventure au long cours de Lou Smog

Graphiquement parlant, vous avez tout de même dû vous documenter pour traduire cette atmosphère ? Pas d’internet au début des années 1980 !

Une tante de mon épouse a vécu ces années en Amérique, et j’ai pu bénéficier de photos personnelles qui m’ont servi de documentation inédite. De plus, j’adore le cinéma de ces années-là : le noir et blanc, le côté manichéen. Tout cela m’a inspiré.

Votre série présente également de très belles carrosseries. Etiez-vous amoureux des voitures, au point de leur vouer une passion inextinguible ?

Oui, j’adore les belles carrosseries et singulièrement les américaines qui font également partie du mythe de l’époque. Vous remarquerez d’ailleurs que la voiture emblématique de la série est la Karmann Ghia. Il s’agit en fait d’un cabriolet que j’avais acheté avec le premier cachet touché chez Spirou. Je n’ai pas pu la garder, et pour atténuer mon immense chagrin, je l’ai dessinée en la donnant à Lou Smog. Autour de cette voiture, je me suis fait plaisir en dessinant des belles américaines. Ce que je ne pouvais pas m’offrir en réalité, je me le suis offert en BD. Quant à savoir si c’est une passion ? En tout cas, je continue à visiter des salons d’ancêtres, et de les dessiner… sans pour autant passer ma vie la tête sous leur capot !

Changement d’ambiance pour la première planche de "Carrera Panaméricana", avec l’influence de Milton Caniff

A propos de voiture, elles sont particulièrement mises en avant dans ce premier recueil, avec la course de la Panamericana !

Cette histoire Carrera Panaméricana me permettait de changer de décor et de milieu. Je me souviens que je coinçais sur le scénario, et c’est à Angoulême où je me trouvais pour la sortie du premier album, que j’ai modifié l’histoire, basée sur cette Panaméricaine, une course légendaire à l’époque ! Elle était très dangereuse tant à cause du côté amateur de certains concurrents (stars de cinéma, riches play-boys) que des conditions de course, des pillards, des conditions météo…

Carrera est presqu’une parenthèse dans les histoires de Lou Smog, les autres s’approchant plus des polars pur jus. Avec cet album à l’ambiance américaine, je voulais me détacher du premier opus qui était un album d’enquête policière classique, plus à l’anglaise.

Toutes vos histoires ont des ambiances différentes, car votre premier long récit, Le Port de maudits, est bien plus mystérieux. Comment choisissiez-vous vos thématiques ?

En fait, je privilégie toujours l’atmosphère. C’est le point de départ de toutes mes histoires. Je choisi mes thématiques en commençant pas noter des choses que je veux voir dans l’histoire : une météo, une ambiance, des types de personnages… Autour de ça, je construis une intrigue que j’affine au fur et à mesure. Je sais où je veux arriver, ça me permet de digresser en cours de route et de retomber sur mes pattes. J’évite ainsi un récit trop linéaire. Puis, je me réserve toujours une place pour l’humour sans lequel je ne me sentirais pas à l’aise.

Le Port des maudits

L’intégrale de Lou Smog se déclinera en trois recueils. Outre les deux histoires précitées, pouvez-vous nous éclairer sur la composition de ce premier tome ? Quelles histoires y retrouvons-nous ?

Ce premier tome reprend les deux premiers albums publiés au Lombard et trois histoires courtes publiées dans le Journal « Tintin. Lou Smog a commencé par y être publié en histoires courtes, un format que j’adorais car j’apprécie particulièrement l’écriture sous formes de nouvelles. On doit y mettre un scénario très complet et arriver à le condenser entre 5 et 16 pages. Un exercice difficile, car l’on ne peut pas rogner sur la qualité de l’intrigue : il faut savoir utiliser l’art de l’ellipse. Moi, je m’y sentais à l’aise et ça me permettait de réaliser des recherches graphiques, via différentes expérimentations que je pouvais réutiliser dans les longs récits lorsqu’elles étaient réussies.. On peut s’en rendre compte dans ce premier tome : l’une des histoires courtes Rébus est assez représentative. Puis elle profite dans le même temps d’une ligne claire qui convenait bien à l’atmosphère de la série.

La première planche du court-récit : "Rébus"

Tous ces récits ont été publiés à l’identique par rapport à ceux du Journal Tintin ou des albums ?

Non, toutes les histoires ont été recolorées. Et un lecteur attentif pourra trouver une petite modification par-ci par-là dans certains dialogues… Mais je me suis permis que des corrections mineures pour que le lecteur retrouve son plaisir intact !

Et comment seront composés les deux prochains recueils ?

Dans le tome suivant, on trouvera l’album La Mémoire de la montagne ainsi que des histoires courtes dont certaines inédites en album. Le tout évidemment recoloré. Cette recolorisation donne d’ailleurs un aspect plus actuel au dessin. Preuve que la ligne claire reste immuable !

Je dois avouer que l’album La Mémoire de la montagne était mon album préféré. J’adore la neige, mais en plus, je me suis lancé dans une forme d’enquête en huis-clos : des personnages très variés enfermés dans un hôtel bloqué par la météo. Pour le coup on était plus dans un style de récit à la « Agatha Christie » avec une résolution d’énigme par la réflexion et non par l’action. C’est une écriture qui m’a plu. J’ai hâte de le faire redécouvrir au public.

"Carrera Panaméricana"

Il ne s’agit donc pas d’une intégrale chronologique ? Vous vouliez alternez les courts-récits souvent antérieurs, et les aventures de 46 pages qui ont été entre autres publiées par le Lombard à la fin des années 1980 ?

Oui, Lou Smog a la particularité de se composer de presque autant de pages pour des longs récits que consacrées aux histoires courtes. Plutôt que de consacrer un recueil qu’aux 46 pages et un autres aux enquêtes plus condensées, le nombre d’albums et d’histoires courtes de l’époque m’a permis de concevoir les intégrales de manière plus rythmée. Mais je désire contextualiser chaque création. Les histoires courtes seront donc expliquées dans le dossier qui introduit chaque recueil. On pourra ainsi découvrir la genèse de tel récit, la raison qui m’a poussé à utiliser tel traitement graphique, etc.

Ces dossiers explicatifs réuniront-ils réunit des dessins inédits, des photos et toutes une série de documents inconnus du public ?

Oui, bien etendu ! car voilà l’un des plaisirs de l’intégrale ! Qui apporte à mes yeux un bénéfice complémentaire au principe de la réédition. Dans ce premier recueil, je me suis focalisé sur la création de la série : quels sont ses fondements, par quel chemin tortueux Lou Smog est apparu d’un coup en couverture du Journal Tintin pour sa première histoire ! Le tout est documenté, notamment par des maquettes que je réalisais à l’époque pour bien situer les différents lieux.

Les sources documentaires sont un autre sujet que je voulais aborder. Dans les années 1980, pas d’internet, on se débrouillait avec quelques photos, des revues, des livres empruntés à la bibliothèque sur lesquels je payais des rappels parce que je les gardais trop longtemps !

Le dossier reprend les couvertures de magazines, les dessins rares ou réalisés pour les éditions étrangères, etc.

Vous dites que la naissance de Lou Smog a donc été un hasard éditorial ? Même si vous avez eu les honneurs de la couverture du Journal Tintin dès votre arrivée dans le magazine !

Pas vraiment un hasard. Un heureux concours de circonstances ! Après plusieurs projets, des magazines lancés et avortés et d’autres mésaventures, j’ai montré presque les planches d’un récit à Jean-Luc Vernal, alors rédacteur-en-chef du Journal Tintin. Et il a été d’emblée séduit. Il a donc bouleversé la programmation du journal, qui se faisait 6 semaines à l’avance, pour mettre cette première histoire avec une présentation de son auteur et un dessin en couverture. Inutile de préciser que j’étais aux anges ! Mais comme il le disait, le tout n’est pas de commencer, mais de durer. Il fallait donc que ce héros (Lou Smog) que je n’avais créé que pour cette aventure, ait une suite. Puis cette publication fut l’occasion de ma première « dispute » avec lui.

Vous avez connu le Journal Tintin belge des années 1980, puis le passage à Hello Bédé. Que gardez-vous comme souvenir de cette époque ?

J’étais émerveillé de travailler pour le journal que je lisais depuis tout petit. La collaboration ne se limitait pas non plus qu’à la publication des histoires, il y avait l’animation d’articles, les reportages et interviews, bref une vie intense ! Tout cela se concrétisait par une relation immédiate avec le lecteur, des courriers qui arrivent très rapidement. C’était passionnant.

En même temps, on sentait bien que les jours de ce magazine étaient comptés. Le passage à Hello Bédé était une tentative de continuité, mais ce n’était plus la même chose. Plutôt un catalogue de ce qui allait sortir en album. Bien sûr, j’ai continué à réaliser des couvertures et des interviews, mais on sentait la fin.

La technique de l’auteur est analysée, ainsi que ses recherches et son évolution

La publication dans un magazine était autant un passage obligé que l’occasion de faire ses preuves et d’apprendre. La relation avec les éditeurs était-elle différente ?

Du temps du Journal Tintin, on entrait dans la grande maison, on touchait la légende. On offrait une planche à Raymond Leblanc et on recevait un premier contrat d’exclusivité. Et il m’a dit : « Je vais miser dix ans sur vous ». Par rapport à l’époque actuelle, c’était une autre planète !

Tout n’était pas facile pour autant, on souffrait de l’obligation de référence à nos illustres prédécesseurs. Il était assez difficile d’imposer un style différent. Moi qui adorais le noir et blanc, il n’était pas question d’y penser. Malgré tout, je ressens toujours une certaine nostalgie de cette maison et de cette époque.

Pour finir ce retour dans le passé, le dossier évoque également votre passion très jeune pour la BD. Parce qu’elle vous a été inoculée par Walthéry et Mitteï ?

La passion de la BD : elle a toujours coulé dans mes veines ! Et le fait que Mittéi et Walthéry habitaient le même village que moi m’a évité de me poser des questions sur la possibilité de faire ce métier. Etre auteur de bande dessinée me semblait aussi normal que n’importe quelle autre profession, surtout que Walthéry passait régulièrement à la maison en revenant de chez Peyo. De même avec Mittéï comme le détaille le dossier. Puis, avec Walthéry, on se voit toujours pratiquement tous les jours : on est voisins ! [1]

Autre histoire courte (16 pages), autre ambiance : "Le Dakota Fantôme", et le Grand Nord

Il semble que vous prolongiez l’atmosphère de Lou Smog dans votre nouvelle série scénarisée par Rodolphe, Brian Bones ? Un troisième tome est-il en préparation ?

Oui, je retrouve le même genre d’ambiance, c’est une vraie récréation, un retour aux sources. Puis, avec Rodolphe, nous avons les mêmes goûts pour ce type de bande dessinée. Voilà d’ailleurs ce qui m’a plu dans le fait de repartir sur une série après plusieurs années de one-shots et de romans graphiques.

En analysant votre biographie, je reste ébahi des différentes formes que vous avez abordées. Etes-vous un touche-à-tout ?

Je dois avouer que j’ai du mal à me tenir à un seul genre de BD, car je prends du plaisir dans tous les styles. Ce n’est pas de la fabrication, juste les différents aspects de mon travail. Et Paquet est un des rares éditeurs à encore permettre à ce genre de BD d’exister, pour mon plus grand bonheur.

Pour revenir à Brian Bones, je termine le troisième tome, qui sera cette fois lié à une affaire à des soucoupes volantes, l’un des mythes des années 50 !

Avez-vous d’autres albums en préparation ?

Outre la suite de l’intégrale de Lou Smog chez Paquet, une réédition de Mojo est prévue chez Vents d’Ouest. J’ai aussi terminé un autre album avec ma fille, qui sera publié en 2019. Et j’ai encore des projets dans les cartons : que cela soit seul ou avec Rodolphe, car nous avons encore de grandes choses à réaliser ensemble !

Enfin, je ne cache pas que mon envie et mon plaisir seraient de réaliser un nouveau Lou Smog. Car ce détective reste le héros auquel les lecteurs m’identifient le plus souvent… Malgré une absence de presque un quart de siècle !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Tous les visuels sont : © G. Van Linthout – Paquet 2018.

[1Georges Van Linthout a réalisé les décors de plusieurs albums de Natacha.

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