Guy Raives (Purple Heart) : "Les soldats de la WW II et ceux du Viêt Nam ont subis les même traumas, mais les premiers sont rentrés au pays en héros"

25 septembre 2020 0 commentaire
  • Après la saga de la famille Deschamps racontée dans "Les Temps nouveaux" et leurs suites, le duo Warnauts & Raives est revenu l'année dernière avec une nouvelle série intitulée "Purple Heart" dont le second tome est paru fin août. Rencontre.
Guy Raives (Purple Heart) : "Les soldats de la WW II et ceux du Viêt Nam ont subis les même traumas, mais les premiers sont rentrés au pays en héros"
Purple Heart T.1 : Le Sauveur
Warnauts & Raives © Le Lombard

Avec votre nouvelle série Purple Heart, vous faites votre retour dans le genre polar. Un polar situé au début des années 1950. Si je ne me trompe pas, votre dernière série policière c’était L’Orfèvre, chez Glénat. Est-ce une respiration pour vous de proposer ce genre de récit ?

Guy Raives : Tant qu’à faire un polar, je trouve que la ville de New-York des années 1950 est plus intéressante que la version 2020, même si elle ne manque pas de charme non plus. Il y a les costumes, les bagnoles et même la lumière qui sont différents d’aujourd’hui. Et puis, les problématiques sont très intéressantes ; nous sommes au début des années cinquante, la guerre contre les Nazis s’est achevée peu de temps avant. C’est aussi le début du combat pour les droits civiques. Nous sommes au croisement de beaucoup d’enjeux qui vont bouleverser les États-Unis et le monde.

Pourquoi dites-vous que le traitement de la lumière était différent à cette époque ?

G.R. : Je dis cela par rapport au cinéma en noir et blanc qui, à l’époque, était beaucoup influencé par le travail de Fritz Lang et de la fin de l’expressionnisme allemand...

Éric Warnauts : Et il y a aussi l’influence des polars de l’époque avec Humphrey Bogart par exemple. Dans Purple Heart, nous sommes dans une série dans laquelle nous allons développer une galerie de personnages sur plusieurs albums, qui vont nourrir au fur et à mesure le récit. C’est quelque chose que nous n’avions pas pu faire dans L’Orfèvre qui était un personnage beaucoup plus solitaire. Nous allons aussi beaucoup jouer avec le genre à travers nos différents récits. Il y aura beaucoup de texte off car le récit sera beaucoup plus dans les codes du genre. On s’inspire de cinéastes tels que Sidney Lumet, les frères Coen ou encore Sydney Pollack.

Le détective Joshua Flannagan accompagné de son coéquipier et ami Winston Woods
Warnauts & Raives © Le Lombard

À travers votre héros Joshua Flannagan, vous avez choisi de traiter la figure du vétéran de la Seconde Guerre Mondiale. C’est une approche que l’on ne voit pas souvent dans les polars. La psychologie de ces soldats n’a pas été aussi souvent traitée par rapport aux vétérans du Viêt Nam, par exemple. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ces thématiques-là ?

G.R. : C’était des gamins de 20 ans. Sur certaines affiches de propagande de l’époque, on voit que le casque est trop grand pour les soldats qui sont à peine sortis de l’adolescence en réalité. Ils ont subi les mêmes traumatismes que les soldats du Viêt Nam. La différence, c’est que eux sont rentrés en héros.

E.W. : Mais dire cela ne signifie pas que nous minimisons la violence des traumas qu’ils ont subi durant la guerre. Surtout que la période reste troublée. Cinq ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée est déclenchée.

Vous abordez en toile de fond la bataille des Ardennes lors des souvenirs de Joshua Flannagan. Avez-vous déjà traité cette bataille par le passé ?

G.R. : Oui, nous l’avions déjà fait dans les deux tomes des Temps nouveaux. Anecdote : le petit village d’où je suis originaire est situé à cinq kilomètres de là où avait eu lieu la bataille des Ardennes. C’est mon village que j’ai dessiné en clin d’œil pour les gens de la région.

Éric Warnauts et Guy Raives
Photo © Christian Missia Dio

Dans le T.2, vous situez l’intrigue à Hawaï. Pourquoi ce choix ?

G.R. : Pour sortir un peu de New York, pour le contraste entre Noël avec la neige et les palmiers. Nous avions prévu de situer l’histoire sur cet archipel car l’époque est propice à une bonne intrigue. Il y a la base navale de Pearl Harbor, ce qui nous permet de placer notre thème des recherches de la CIA dans une grande base militaire. Précisons aussi qu’à cette époque là, Hawaï n’était pas encore un État américain, l’archipel était sous protectorat US. Il est devenu le 50ème État en 1959, par annexion des USA. La précision est importante car le peuple hawaïen n’avait pas renoncé à sa souveraineté au profit des États-Unis. Aujourd’hui encore, il y a des opposants à la domination américaine parmi les autochtones. Ceux-ci avaient manifesté l’année dernière contre la construction d’un télescope géant sur le volcan de Mauna Kea qui est une terre sacrée pour eux. C’est aussi en partie sur base de cette annexion contestable d’Hawaï que certains opposants à Barack Obama ont tenté de faire invalider son élection. Derrière l’image de carte postale, Hawaï cache un passé et une histoire politique beaucoup plus troublés.
Ce qui constitue un excellent cadre pour l’intrigue du T.2 de Purple Heart.

Purple Heart T.2 : Projet Bluebird
Warnauts & Raives © Le Lombard

Les Hawaïens ont-ils connu le même sort que les Amérindiens des USA ?

G.R. : Non, la domination des États-Unis sur les Hawaïens n’a pas été aussi violente que celle qu’ont subi les Amérindiens car très tôt, les USA ont utilisé Hawaï pour installer leurs bases militaires. Il y a eu une sorte de dilution des Hawaïens dans la population américaine, qui s’est faite de manière plus soft. Néanmoins, une partie de cette population continue de réclamer son indépendance. Ne perdons pas de vue qu’ils avaient leur propre organisation politique, des rois et des reines jusque dans les années 1930-1940.

Dans cet épisode, il y a un personnage qui ironise sur la Purple Heart de Joshua. Cette décoration représente-t-elle quelque chose dans l’imaginaire populaire ?

G.R. : La Purple Heart est une médaille un peu bizarre dans le sens où c’est la même décoration que l’on remet à un soldat qui a été blessé ou qui est mort au combat. Notre personnage, Joshua Flannagan, est un vétéran qui a été blessé au combat en voulant sauver son ami lors de la bataille des Ardennes. Ce dernier reçoit la même médaille à titre posthume. Et puis, la réflexion du personnage que vous citez est réelle car à l’entrée des USA dans la Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement américain a fait frapper cinq cents mille exemplaires de cette médaille.

C’est un peu “une médaille pour perdants”, comme aurait pu railler Donald Trump ?

G.R. : Ben oui, c’est un peu ça mais de l’autre côté c’est une décoration qui est très respectée chez les militaires américains. C’est une preuve de bravoure, d’autant plus que lors de la guerre de 40, beaucoup de militaires étaient des volontaires par rapport à d’autres guerres où le ratio volontaires/appelés s’est s’inversé par la suite. Pour le Viêt Nam, les appelés ont été désignés par tirage au sort et Trump a pu éviter d’aller à la guerre grâce des problèmes plantaires, il parait.

Quelques extraits de Purple Heart T.2
Warnauts & Raives © Le Lombard

Pour le moment, Purple Heart est une série prévue en trois albums, c’est bien cela ?

E.W. : Oui, nous avons signé dans un premier temps pour trois albums avec le Lombard. Si la série trouve son public, nous prolongerons probablement. Mais si nous faisons un tome quatre, nous aimerions bien aborder le combat pour les droits civiques qui débute à cette époque là.

Votre première BD au Lombard date de 2011 et depuis, vous avez publiez une douzaine d’albums dont une intégrale en trois volumes des Suites Vénitiennes, ainsi que la réédition de L’Innocente. Quel bilan faites-vous de cette décennie chez l’autre éditeur de Tintin ?

G.R. : C’est très agréable de se retrouver au Lombard ! L’ambiance de travail est très agréable, très conviviale. On connaît tout le monde, un peu comme à l’époque du magazine (À suivre). C’est quelque chose qui est devenu rare dans la profession car le côté business est devenu trop présent aujourd’hui.

E.W. : Par exemple, notre éditeur organise deux fois par an un sandwich-bar afin que tous les auteurs et le personnel se rencontrent.

G.R. : Nous avions connu ça à l’époque chez Casterman. Ils organisaient souvent ce genre de choses, notamment pour le repas des représentants à Angoulême. Tous les employés étaient conviés. Vous pouviez rencontrer les représentants commerciaux, les graphistes, les réceptionnistes. Et puis, la direction a changé. On ne pouvait plus rencontrer les employés. Les contacts se limitent aux éditeurs et cela aboutit à quelque chose de très froid. Le pire c’était avec Glénat chez qui nous avions lancé L’Orfèvre. Nous avons fait cinq albums de cette série et nous avons rencontré cinq attachées de presse et cinq graphistes différents.

Purple Heart T.2 : Projet Bluebird
Warnauts & Raives © Le Lombard

Faut-il comprendre que vous n’aimeriez pas vous lancer dans le monde de la BD aujourd’hui ?

G.R. : Ce n’est pas comparable car à l’époque, nous voulions être publiés dans (À suivre), c’était une de nos motivations ! On voulait être publiés dans la même revue que des auteurs tels que Jacques Tardi et Hugo Pratt.

E.W. : À côté de la BD, vous savez que je suis aussi enseignant. Aujourd’hui, nous ne parlons plus à nos étudiants de maisons d’édition, nous parlons en terme de collections car les éditeurs ont beaucoup moins d’identité qui les distinguent vraiment les unes des autres. Si vous voulez faire du roman graphique, par exemple, vous pouvez frapper à la porte de presque n’importe quel éditeur. Concernant Le Lombard, il a dans sa ligne éditoriale la valorisation de son patrimoine. Futuropolis est un autre exemple de ligne éditoriale intéressante. Ce manque d’identité des éditeurs est notamment la conséquence de la disparition des magazines BD de l’époque. Il ne reste plus que Spirou comme magazine historique.

G.R. : Récemment, j’ai discuté avec un étudiant en BD et pour lui, le Lombard ne fait que de la BD classique, que du Ric Hochet. Alors que le catalogue du Lombard ne se résume pas qu’à cette série. Judith Vanistendael publie ses albums au Lombard, pourtant on ne peut pas comparer ses BD à des séries classiques telles que Ric Hochet. Parfois, les gens ont une perception fausse...

Avez-vous prévu d’autres rééditions au Lombard de vos anciens albums ?

G.R. : On l’espère mais nous ne poussons pas la charrue. Il faut que les choses se fassent de manière naturelle. Il faut que chaque album, nouveauté ou réédition, soit bien défendu. L’Innocente a été bien défendue et sa réédition s’est bien vendue. L’année dernière, j’ai rescanné Congo 40 mais il manque des pages que j’essaie de récupérer. Malheureusement, j’avais vendu certains bleus de cet album à l’époque. Par contre, j’ai aussi rescanné L’Envers des rêves et pour cet album-là, j’ai tous mes originaux ! J’ai même refais les lettrages car je peux gérer moi-même ma photogravure.

E.W. : Mais il faut aussi que le Lombard soit intéressé. Congo 40 est un album qui nous tient à cœur mais si on ne peut pas le rééditer chez eux, nous irons voir ailleurs. Ce que je veux dire, c’est que les rééditions ne se font pas comme ça.

De quoi parlera le tome trois de Purple Heart ?

G.R. : Nous reviendrons à New York et nous nous intéresserons aux mafias. À l’époque, le FBI n’avait pas encore compris le poids et la complexité de ces organisations criminelles. Nous n’en dirons plus pour ne pas trop déflorer l’intrigue (rire).

Purple Heart T.2 : Projet Bluebird
Warnauts & Raives © Le Lombard

Voir en ligne : Découvrez la série "Purple Heart" sur le site des éditions du Lombard

(par Christian MISSIA DIO)

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