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Koren Shadmi ("Abaddon") : " L’enfer, c’est juste une vision plus négative de notre monde..."

  • Quand Ter trouve un vaste appartement en colocation pour un loyer symbolique à New-York, le jeune homme emménage immédiatement. Mais quel est cet étrange logement, sans fenêtre et dont on ne peut plus sortir ? Koren Shadmi a d'abord diffusé son huis-clos insolite sous forme de feuilleton sur Internet, avant de pouvoir l'éditer en album, d'abord en version française. Nous avons rencontré ce jeune dessinateur israélien établi à New-York à l'occasion, à Paris, à l'occasion du lancement de son livre.

Abaddon peut-il être rapproché du mot français "abandon" ?

On le peut. D’ailleurs aussi Abaddon sonne aussi comme "abandonnement" qui veut dire abandon en anglais. En hébreu, Abaddon est le lieu où finissent les individus perdus, on y abandonne sa vie antérieure. Les mots ont sans doute une racine commune. Initialement, mon projet s’appelait "The Complex", dans le sens d’un complexe immobilier. C’est la personne qui a développé le site sur lequel la bande dessinée est publié qui m’a glissé le nom Abaddon qui lui semblait plus juste,…

Bérengère Orieux, mon éditrice a choisi de faire figurer une citation biblique en introduction de l’album : « À leur tête, comme roi, elles ont l’Ange de l’Abîme ; il s’appelle en hébreu : "Abaddôn"…  ». C’est une bonne idée, mais mon histoire n’est pas biblique, elle évoque bien sûr l’enfer, une après-vie qui n’a rien d’agréable à l’instar de Huis-clos par Jean-Paul Sartre. J’ai lu cette pièce en anglais au lycée. J’ai été frappé par son atmosphère étouffante dans un minimum de décor. Je me suis attaché à cette représentation de l’enfer, sans flamme ni artifice, juste une vision plus négative de notre monde.

 Koren Shadmi ("Abaddon") : " L'enfer, c'est juste une vision plus négative de notre monde..."
© Koren Shadmi – Ici même

Pourquoi avoir choisi un médecin militaire pour personnage principal ?

Sa position de militaire est intéressante. Au début de l’histoire, il se voit en héros. Il ne se rappelle pas de son proche passé. La mémoire lui revient par bribes. Et on finit par découvrir qu’il n’était qu’un lâche.

Et puis il passe d’une prison à une autre : de l’armée à l’appartement. J’ai effectué mon service militaire dans une fonction non combattante. J’ai connu cette vie réduite de soldat, comme un prisonnier, on n’est pas libre de sortir ni de rencontrer d’autres personnes…

Peut-on faire un parallèle avec Israël où vous avez grandi, un petit territoire entouré de pays hostiles ?

Oui, il y a un sentiment semblable en Israël. En voiture, il ne faut pas une heure pour atteindre les limites du pays. J’ai grandi avec ce sentiment, avec l’envie de sortir, c’est pourquoi je vis maintenant à New-York. Je ne veux pas dire qu’Israël est un enfer, juste une petite île entourée de terre. Cela m’a probablement fourni une inspiration inconsciente

Comment avez-vous construit les autres personnages ?

L’appartement où se déroule l’action existe vraiment à Brooklyn. L’endroit ressemble à une micro-communauté où vivent des auteurs de BD. Certains personnages en sont inspirés aussi. L’intention de départ était de mettre en place, un groupe d’individus qui ne pourraient pas s’entendre, la pire combinaison possible dans un espace limité. Leurs quêtes s’opposent à celle des autres. C’est un cycle infernal, un peu comme dans la réalité, surtout à New-York où l’on cherche toujours ce que l’on n’a pas et où tout le monde semble insatisfait.

© Koren Shadmi – Ici même

Pourquoi avoir choisi de publier Abaddon d’abord sur Internet ?

Pendant des années je voulais dessiner un grand roman graphique. Je préparais une dizaine de pages que je proposais à des éditeurs sans succès. Je me suis dit : "- ça suffit !" J’ai donc choisi mon histoire et j’ai cherché des lecteurs sur le Net. Ceux-ci me forcent à continuer, et à publier une nouvelle page chaque semaine…

Jusqu’où irez-vous ?

Le deuxième tome sera le dernier. Je pourrais continuer longtemps cette histoire, mais je pense que j’en aurais tiré tout ce que je pouvais des personnages…

Quelles sont vos références graphiques ?

J’aime beaucoup la bande dessinée européenne, Moebius, Blutch, de Crecy,… Je crois que ça se sent dans Abaddon. Cela dit, mon style évolue beaucoup au gré des récits. Mes deux précédents livres publiés en France chez La Boîte d’aluminium (Dissymétries et Cours intérieures, ?DLR.) étaient déjà très différents, il s’agissait encore de travaux d’école. J’aime changer de style à chaque livre. Mon prochain projet qui traite des attentats-suicides en Israël en 2003 sera plus proche de la ligne claire.

Comment avez-vous commencé en bande dessinée, dans un pays où celle-ci est peu répandue ?

À 10 ans, ma mère m’a inscrit dans un atelier de bandes dessinées avec Uri Fink, l’auteur de Zbeng !, une série jeunesse qui reste la seule bande dessinée populaire en Israël. Avant cela, je n’avais jamais lu de bande dessinée. Vers 11 ans, j’ai trouvé un vieux Superman d’occasion, c’était comme trouver un trésor ! Par la suite, je suis devenu le coloriste d’Uri Fink, il m’a beaucoup appris. Aujourd’hui, la bande dessinée est un peu plus présente mais ça ne fait toujours pas partie de la culture. Si on a du succès comme Assaf Hanuka, on ne vend que quelques milliers d’exemplaires….

© Koren Shadmi – Ici même

Qu’est ce qui vous a amené à New-York ?

D’abord je suis allé y prendre des cours. Aujourd’hui, j’y gagne ma vie en travaillant pour l’illustration. Vivre là-bas m’aide beaucoup. Si je suis de nouveau publié en France, c’est parce que je vis là-bas et qui j’y ai rencontré Nicolas Grivel qui en est devenu l’agent d’Abbadon.

Être publié d’abord en français, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

C’est beaucoup d’honneur. J’adore la bande dessinée française et je sais que la France est le pays le plus bédéphile au monde. Tout le monde en lit ou en a lu, tout à l’heure j’ai vu un gosse qui lisait une BD en marchant, ici j’ai l’impression d’être assailli par la bande dessinée, c’est extra !

Propos recueillis par Laurent Melikian

Voir en ligne : Le site d’Abaddon en VO

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

"Abaddon" par Koren Shadmi, Éd. Ici-même

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