"L’Entaille" d’Antoine Maillard (Cornélius) : un tueur peut en cacher un autre

14 mars 2021 2
  • Une petite ville en apparence tranquille, quelques ados plus ou moins bien dans leur peau, un tueur inconnu qui frappe au hasard : tous les ingrédients du "slasher" sont réunis. Mais Antoine Maillard dépasse les clichés pour installer une atmosphère de film noir, interroger le passage de l'adolescence à l'âge adulte et ce qui peut faire basculer dans la folie.

Le lieu et l’époque ne sont jamais clairement identifiés, mais étrangement familiers. Une petite ville en bord de mer, une high school, des lotissements... Cela ressemble à la Californie du début des années 2000, mais l’histoire pourrait se dérouler n’importe où aux États-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle. Le fil narratif est en effet assez banal, en tous cas pour le genre horrifique.

"L'Entaille" d'Antoine Maillard (Cornélius) : un tueur peut en cacher un autre
L’Entaille © Antoine Maillard / Cornélius 2021

Un soir, deux jeunes filles de quinze et seize ans sont assassinées. Retrouvés sur le stade de la ville, leurs corps portent les marques de coups d’une batte de baseball. Hormis le procédé du meurtre, ultra-violent, aucun indice ne permet d’éclaircir ce drame qui met la ville, et surtout son lycée, en émoi. L’appel à témoin a peut-être des chances d’aboutir : on recherche un homme grand, le visage dissimulé par la visière d’une casquette et, donc, armé d’une batte.

Pola, Daniel et Ralf, trois amis qui étaient dans la classe des deux adolescentes assassinées, se retrouvent au cœur de la tourmente. Car le tueur poursuit son œuvre macabre et Pola, jeune fille un peu revêche et guère épargnée par la vie, assiste par hasard à l’un de ses surgissements, avant d’être à son tour la cible du psychopathe. Après avoir échappé de justesse aux coups meurtriers, elle se rapproche de Daniel, dont le comportement devient de plus en plus étrange.

L’Entaille © Antoine Maillard / Cornélius 2021

Tous les codes sont en place. Il ne manque plus que le paquet de pop corn pour assister à une séance de cinéma de genre de bonne facture. Sauf qu’il s’agit ici d’une bande dessinée, certes empruntant au teen movie et au slasher, mais à l’ambiance digne des films noirs des années 1950 et aux multiples interprétations possibles. Et où l’horreur n’est pas forcément là où on l’attend.

Antoine Maillard a longuement mûri sa bande dessinée, L’Entaille. Débuté il y a presque dix ans, alors que son auteur étudiait à l’École européenne supérieure de l’image d’Angoulême, le livre aurait pu rester dans ses tiroirs, notamment parce que son activité d’illustrateur, pour Télérama, The Atlantic et The New Yorker notamment, l’accaparait. Mais le projet n’est jamais abandonné et l’ouvrage est constamment remis sur le métier. Ainsi, les différentes séquences sont réagencées ou redessinées en fonction de l’avancée de l’histoire.

L’Entaille est finalement achevée et éditée par Cornélius, avant une très probable publication aux États-Unis, où Antoine Maillard a déjà sa réputation. Et où il situe son récit : le pays est le cadre parfait pour une histoire de serial killer. Les États-Unis sont la première et plus évidente source d’inspiration du dessinateur. La société, où l’american way of life des classes moyennes cache la misère symbolisée ici par la mère alcoolique de Pola, et le cinéma, qu’il s’agisse des films noirs dont l’atmosphère et la lumière irriguent les planches de L’Entaille ou des slashers des années 1990, déterminent à la fois la forme et le fond du livre.

L’Entaille © Antoine Maillard / Cornélius 2021

Comme dans toute bande dessinée réussie, il est difficile de détacher le fond de la forme, c’est-à-dire le dessin du récit. Les deux se nourrissent, dans une interdépendance qui finalement structure l’œuvre, lui permet de « tenir ». Le dessin d’Antoine Maillard, au crayon de papier, pourrait étonner pour un tel récit. Classique - quoique pas en bande dessinée - et se refusant tout excès, excluant le gore et les effets spectaculaires inhérents au genre, il mise sur le rendu de l’atmosphère.

À la fois précis et vaporeux, ce dessin montre suffisamment de détails pour renforcer la vraisemblance, mais n’est jamais surchargé, privilégiant la lisibilité. Chaque case évoque un arrêt sur image. Billy Wilder, John Huston, Alfred Hitchcock ne sont jamais très loin, même si l’auteur évite soigneusement les citations directes, qui alourdiraient son propos. On pense aussi aux peintures d’Edward Hopper et aux photographies de Gregory Crewdson, mais en noir et blanc. Malgré ces références et le soin apporté au cadrage de chaque case, la composition de chacune des planches permet de conserver un rythme assez vif indispensable à une histoire où le suspens est un élément clé.

Ce choix - donner la primauté à l’atmosphère sans pour autant négliger l’action - est donc valable pour la partie graphique de L’Entaille. Elle correspond aussi au sens que l’auteur souhaite donner à son récit. Car ce n’est pas tant les meurtres, le meurtrier, son mobile ou sa personnalité qui l’intéressent que les réactions qu’il provoque et les changements qu’il entraîne dans la ville et particulièrement chez le trio de jeunes - Pola, Daniel et Ralf.

Le pitch de départ serait presque une fausse piste, s’il n’avait son importance dans l’évolution des personnages. Il est en tous cas en décalage - volontaire - avec le titre, L’Entaille. Quelle entaille ? Le tueur frappe avec une batte. Tueur en série dont les victimes n’ont d’ailleurs rien en commun, sinon l’arme qui les a tuées, et dont on ne saura rien. Antoine Maillard se joue des codes du genre et ose une histoire déceptive. Si l’on s’en tient à une lecture rapide, superficielle.

Les personnages principaux sont en réalité Pola et Daniel. Ils partagent - c’est paradoxal - une grande solitude. Chacun vit seul avec sa mère. Pola a dû rapidement apprendre à se débrouiller : les carences du foyer et la misère l’ont rendue autonome et combative, même si elle reste sensible. Daniel est sous la coupe d’une mère castratrice et tyrannique, qui accentue le mal-être de son fils. Celui-ci se tait mais rêve qu’il la tue. Tous deux font partie, au lycée, des élèves marginalisés, car pas assez « cools ».

Les évènements tragiques qui secouent leur ville les rapprochent. Pola cherche de l’affection, Daniel essaie d’échapper à la dictature maternelle. Mais, si leurs chemins se rejoignent un moment, l’entaille primordiale provoquée par le tueur les sépare finalement. Car il faut revenir au titre. L’Entaille. C’est l’obsession de Daniel pour les lames. C’est le choc psychique des meurtres de camarades de classe, qui fait basculer des jeunes déjà fragiles. C’est le vide dans lequel ils se perdent lors de ce douloureux passage à l’âge adulte.

Et celui qui en est autant la victime que l’auteur, c’est Daniel. Il rappelle par bien des aspects le sinistre Jeffrey Dahmer : apparence physique, lunettes, obsessions, rapport difficile à la mère, relative marginalité... Le tueur mis en dessin par Derf Backderf est comme une ombre qui finit par faire oublier le tueur à la batte. Il donne aussi à L’Entaille une épaisseur qu’un simple slasher n’aurait pas.

Résultat d’un travail et d’une réflexion de longue haleine, prouvant une grande maîtrise graphique et osant une réelle prise de risque dans la narration, L’Entaille est la première bande dessinée d’Antoine Maillard. Première, et d’autant plus impressionnante.

L’Entaille © Antoine Maillard / Cornélius 2021

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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L’Entaille - Par Antoine Maillard - Cornélius - collection Solange - 23,4 x 29 cm - 152 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 11 mars 2021.

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