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La BD à tous les étages au Centre Pompidou : une célébration exceptionnelle du 9e art

Par Didier Pasamonik - L’Agence BD le 29 mai 2024                      Lien  
Hier soir a été inaugurée une énorme exposition de bande dessinée dans un des temples de l’art moderne parisien : le Centre Beaubourg. C’est une exposition-événement, à ce jour la plus importante du monde consacrée au 9e art : elle occupe tous les étages du Centre Pompidou, du -1 au sommet, couvrant tout le spectre de la BD contemporaine sur tous les continents avec quelque 750 œuvres exposées signées par quelques-uns des plus grands bédéistes de la planète : de Hergé à Tardi et Moebius, de Winsor McCay à Art Spiegelman et Chris Ware, d’Osamu Tezuka à Fujiko F. Fujio et Shigeru Mizuki.

La « raffinerie » n’avait pas attendu 2024 pour célébrer le 9e art : il y a eu, qui s’en souvient ?, l’exposition « Bande dessinée et vie quotidienne » en 1978 ; celle sur la bande dessinée chinoise… en 1982, une première exposition sur «  L’univers d’Hergé » en 1987, une autre sur « Les Héros de papier  » des récits complets de petit format en 1988… Mais la date-clé, c’est 2006, lorsque Laurent Le Bon, fraîchement nommé conservateur au Centre Pompidou, va faire une exposition Hergé absolument marquante, la fusée à damiers d’Objectif Lune couvrant la façade. Depuis, il est devenu le président du Centre Pompidou et il a sorti l’argenterie pour remettre le couvert.

La BD à tous les étages au Centre Pompidou : une célébration exceptionnelle du 9e art
Barbarella de Jean-Claude Forest. 1964 : une date dans l’histoire de la bande dessinée moderne.
Garo, au Japon, est aussi de 1964.
1960 : Hara Kiri lance une décennie de contre-culture en France.

Jusqu’ici, ces expositions étaient monographiques et n’occupaient qu’une partie du temple parisien de l’art moderne. C’est très différent aujourd’hui. Le titre de cette célébration symbolise bien l’embarras suscité par l’amplitude du projet : « La bande dessinée à tous les étages ». C’est que toute l’institution, jusqu’à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (IRCAM), fondé par Pierre Boulez, est associée à cette aventure (certaines de leurs créations enrichissent le parcours).

Cela va du sous-sol (niveau -1), qui accueille l’exposition sur la revue Lagon et la programmatique « BD hors des cases », au niveau 1, avec l’exposition-atelier pour enfants « Tenir tête » avec Marion Fayolle (on vous en reparle), tandis qu’au niveau 2 la BPI expose Hugo Pratt et Corto Maltese dont nous vous avons rendu compte ce matin..

Un tel rassemblement de planches, issus de 70 prêteurs est tout à fait exceptionnelle. C’est la première fois au monde qu’à notre connaissance, cela prend une telle ampleur. Il faut le dire tout net : cela n’aurait pas pu se faire sans le concours du fonds de dotation partenaire : le fonds Hélène et Edouard Leclerc. Mais on retrouve aussi des prêts de musées japonais ou américains, de nombreux prêts d’auteurs et d’autrices.

Confrontation entre les arts

Au niveau 5, conduite par la commissaire Anne Lemonnier, « La bande dessinée au Musée » irrigue les galeries dans un dialogue de contrepoints avec les œuvres iconiques du Musée d’art moderne. Elle tente un exercice périlleux : insérer la bande dessinée dans la collection permanente du musée : voir voisiner nos créateurs de BD avec Kandinsky, Rothko ou Bacon, cela a quelque chose d’interpellant . Pourquoi le fait-on ? Pour placer la BD au même niveau que la peinture ? Pour valoriser les « artistes de bande dessinée » ?... Il y a ce geste, assumé par les commissaires de l’exposition. L’avenir dira s’il aura un impact, ou non, dans l’histoire de l’art.

Il y a en tout cas une invitation à la curiosité. Aux amateurs d’art de regarder la bande dessinée différemment ; à l’inverse, aux lecteurs de bande dessinée de découvrir peut-être des sensations inédites au-delà de leurs lectures. On voit tout de suite les objections : la BD n’est pas faite pour être exposée, elle doit être lue. Effectivement, mais il y a quand même le plaisir du dessin. En outre, les commissaires se sont employés à exposer des séquences ou des planches auto-conclusives, pour atténuer l’effet d’extrait : plusieurs planches de Tintin, par exemple, viennent à la suite. Ces séquences sont narratives, certes, mais les scénaristes sont forcément oubliés.

Hergé, toujours lumineux, est évidemment présent.
© TintinImaginatio
Pour les planches en japonais, on change de sens de lecture...

La configuration du parcours est particulière : on passe « de case en case » (de salle en salle) avec une confrontation par salle : Philippe Dupuy se frotte à Matisse, Blutch à Balthus, Joann Sfar à Pascin, Chris Ware à Theo Van Doesburg, Anna Sommer à Francis Picabia, Brecht Evens à Paul Klee, Emmanuel Guibert à Doisneau, Eric Lambé à Magritte, Edmond Baudoin à Antonin Arthaud, Lorenzo Mattotti à Francis Bacon, Catherine Meurisse à Mark Rothko, David B. à André Breton, Dominique Goblet à Geer Van Velde, Jean Dubuffet à Benoît Jacques, Gabriella Gandelli à Christian Schad. Si certaines confrontations paraissent « capillotractées », d’autres comme Catherine Meurisse ou Edmond Baudoin séduisent. Chacun jugera...

Chris Ware / Theo Van Doesburg, une conjonction de "Klare Lijn" ?
Dans les carnets de croquis de Catherine Meurisse, comme dans certaines de ses planches, on voit surgir Mark Rothko

Ce qui met d’accord tout le monde, en revanche, ce sont les chemins de traverse qui proposent six grands maîtres : Winsor McCay, George McManus, Georges Herriman, Hergé, Calvo, Will Eisner. Planches bluffantes tant dans leur contexte technique qu’historique.

Une planche du "Little Nemo" de Winsor McCay confrontée à l’impression.
La couverture de "La Bête est morte" de Calvo
Somptueux Will Eisner, auteur majeur de la BD américaine

De 1964 à nos jours…

Le gros morceau est évidemment la grande exposition « bande Dessinée 1964-2024 » dans la galerie 2 du niveau 6. Prévoyez du temps, car il y a de la matière ! Il s’agit d’un choix thématique parcourant 60 ans de bande dessinée dans le monde. 12 thématiques qui, au premier abord, suscitent un brin de circonspection. Rire au lieu d’humour, effroi au lieu d’horreur ; on passe de la couleur et du noir et blanc aux thèmes de l’architecture ou de la littérature. Sans compter les thématiques fourre-tout : « au fil des jours », « écriture de soi »…

La salle "rire". La scénographie est harmonieuse et très belle.

Mais une fois entré dans les différentes cellules, l’appréhension disparaît. La première salle explique bien le choix de la date initiale : 1964 est à la fois l’année de naissance du terme 9e art (en France et en Belgique), la naissance au Japon de la revue Garo, celle en France de la création de Barbarella, des créations à la fois innovantes et subversives, prises au sens large puisque l’on passe de Hara-Kiri (1960) à Zap Comix de Robert Crumb (1968). Ils correspondent à un mouvement de contre-culture. « Au sortir de la décennie, disent les commissaires, la bande dessinée ne sera plus la même. »

Et là il faut bien le dire, les yeux ose-t-on écrire, ne savent plus où donner de la tête. Les chefs d’œuvre s’alignent : là une magnifique planche des Peanuts, ici une terrifiante suite de Jungi Ito ; ici une couverture des Fantastic Four de Jack Kirby, plus loin une Batman de Frank Miller ou une planche profonde de José Muñoz. Fred côtoie David B, Moebius, Osamu Tezuka. Nicole Claveloux voisine avec Winshluss ; Marjane Satrapi avec Fabrice Neaud. François Schuiten est placé à côté de Seth, de Nicolas de Crécy ou de Marc-Antoine Mathieu… On ne peut tout résumer, lister…

Lucas Hureau, conseiller scientifique et directeur de MEL publishing, devant une oeuvre de Nicolas De Crécy conçue pour l’exposition.
Le conseiller scientifique Thierry Groensteen devant une compositon monumentale réalisée par Chris Ware spécialement pour l’exposition.
La commissaire Emmanuèle Payen dans la salle "Villes"
La commissaire de l’exposition, Anne Lemonnier devant une suite de David B.

Ce qui est certain, c’est que le choix est fait d’une main sûre. On reconnaît là toute l’expertise des conseillers scientifiques, Thierry Groensteen et Lucas Hureau, et le talent des commissaires Emmanuèle Payen et Anne Lemonnier. La bande dessinée est depuis longtemps entrée dans les musées, mais jamais en dehors du Centre Pompidou, on n’a pu apprécier à ce point sa richesse.

Lors de l’inauguration où l’on a vu quelques grands acteurs de cette histoire : Philippe Druillet, Jean-Pierre Dionnet, Art Spiegelman, Edmond Baudoin ou Chris Ware. Et on a pu entendre Jean-Luc Fromental glisser à Benoît Peeters : « Tout cela prouve que l’on n’a pas travaillé pour rien. »

(par Didier Pasamonik - L’Agence BD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782844269829

Photos : Didier Pasamonik et Kelian Nguyen

Etude sur la BD France Marché de la BD : Faits & chiffres
 
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5 Messages :
  • La bande dessinée DOIT être exposée, montrée , accrochée dans des cadres oh que oui. En plus d’être lue , avant ou après. Que de découvertes, et autant d’émotions devant le format, la texture, le grain, l’objet surgit, réel, du passé , on ressent le geste , on voit le moment de création, les repentirs , les collages, les hésitations, choses qui disparaissent à parution ( c’est bien normal). Si certains peuvent apporter une objection quant au fait d’encadrer et exposer somptueusement ce qu’on a longtemps considéré comme du déchet de fabrication , se sont-ils posé la question des autres objets artistiques ? Après tout, l’immense majorité des gens ne verront la peinture , la sculpture qu’en photo, en reproduction médiocre, minuscule . Outre le format réel ,même si le choc ne sera pas du même ordre que la découverte par exemple de l’atelier de Courbet , il me semble que justement parce qu’on la lit on néglige l’aspect plastique de la bande dessinée. La présence physique d’un simple strip des Peanuts peut faire frissonner, sa lecture fera sourire . Ce qui est étonnant ici d’après ce que vous décrivez c’est l’ampleur, le nombre d’œuvres. Expo à visiter obligatoirement en plusieurs fois, si je comprends bien. Et une question naïve de ma part : 1964-2024...pourquoi ces 60 ans ? J’ai loupé l’info ?

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  • Tout cela me semble constituer une expo incontournable !
    L’idéal pour les Parisiens ou les touristes qui n’ont pas envie d’aller jusqu’à Landerneau !

    Répondre à ce message

  • Sur Moebius il y’a aussi en ce moment le jeu de gestion de ville Synergy qui reprend la DA de Moebius et ses persos. L’effet BD est très bien retranscrit.

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