La BD au crible de l’Histoire. Hergé, Maurras, les Jésuites et quelques autres - Par Ph. Delisle - Karthala

5 octobre 2019 0 commentaire
  • Un ouvrage qui montre, à partir de cas précis tirés de bandes dessinées belges des années 1930-1950, analysés de manière poussée, comment l’historien peut s’emparer de la « littérature dessinée » et quels défis se posent à lui à cette occasion.

La collection Esprit BD, dirigée par Philippe Delisle, n’en est plus à son coup d’essai. Éditée par Karthala, elle se penche avec un regard historique et sociologique sur le Neuvième Art, afin de faire ressortir les représentations construites par ce média à travers le temps. De nombreux volumes ont été publiés ces dernières, offrant un discours universitaire accessible au grand public. Les thématiques abordées ont été très diverses, de la représentation du chien dans la bande dessinée à celle de la conquête de l’Ouest américain, en passant par différents volumes sur le Moyen Âge, le Siècle des Lumières ou la traite négrière. Certains thèmes qui entrent dans le périmètre éditorial historique de Karthala sont très bien représentés, notamment par le biais de la question religieuse, avec des volumes sur les missionnaires, la bande dessinée chrétienne ou la place des religionsdans l’histoire de ce média. Cette collection se singularise notamment par la qualité des images reproduites. On notera ainsi dans ce volume les multiples illustrations, reproduites en très bonne définition et en couleurs, qui illustrent parfaitement le propos.

La BD au crible de l'Histoire. Hergé, Maurras, les Jésuites et quelques autres - Par Ph. Delisle - Karthala

Philippe Delisle, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon 3, n’est pas seulement directeur de cette collection, mais il a également utilisé sa double casquette de spécialiste d’histoire religieuse et de la bande dessinée pour rédiger ou diriger plusieurs volumes. Vient de sortir La BD au crible de l’Histoire. Hergé, Maurras, les jésuites et quelques autres… L’objectif de cet ouvrage est de montrer que loin de n’être qu’un objet de distraction, la BD constitue une source importante pour les historiens, en étant un témoignage précieux des convictions et, plus généralement, de la culture des auteurs, tout en constituant une bonne porte d’entrée vers les représentations culturelles d’une époque.

Pour cela, à partir de cas précis analysés de manière détaillée, l’auteur montre comment l’histoire peut s’emparer des cases, selon quels enjeux, quelles méthodes et avec quelles limites. Il investit ainsi quatre cas précis et complexes, en proposant dans un premier temps une lecture politique des Tintin et Spirou des années 1930, cette production étant à relire dans un contexte catholique, nationaliste et conservateur, même si, apparemment, les valeurs de ces deux revues étaient opposées. Une deuxième partie revient sur l’imprégnation chrétienne persistante dans les années 1940-1960, en analysant notamment la question des jésuites, à la fois acteurs et héros de la BD franco-belge (avec quelques belles pages sur l’histoire des Dupuis).

Dans un troisième temps, Ph. Delisle revient sur l’opposition traditionnelle entre BD flamande et BD belge de langue française, l’idée étant que la première serait adressée à un public plus âgé, et pourrait donc plus facilement verser dans l’absurde tout en accordant moins de place aux valeurs morales, à l’instar par exemple de plusieurs albums de Willy Vandertseen. Pour montrer les limites de cette typologie, l’auteur analyse un épisode de la série « Johnny et Annie », dénommé « Le bâton du féticheur », publié en 1949 et dessiné par Renaat Demoen, l’un des auteurs flamands les plus dynamiques de son époque. Il interroge ainsi les sources d’inspiration de l’auteur : française, flamande ou hergéenne ? Cet album, à la dimension essentiellement chrétienne et missionnaire, s’inscrit finalement moins dans la lignée d’une BD d’aventures moralisante à la « Tintin » que dans la veine d’une BD explicitement chrétienne, tout en participant à un mouvement de propagande en faveur des missions. L’ensemble, publié à la fois en flamand et en français, immédiatement réédité en 1950 sous la forme d’un album broché, a bénéficié d’une vraie popularité en Flandre : lors de la journée de promotion à l’abbaye d’Averbode par Daniël de Kesel, en 1949, quelque 35.000 élèves flamands vinrent rencontrer leurs héros de papier !

Une publication des éditions Averbode
DR

Enfin, la quatrième partie du volume est consacrée aux influences américaines, par le biais de l’étude du « Tiger Joe » de Charlier et Hubinon, un « Jungle Jim » à la sauce belge, présentant, là encore, un discours colonialiste belge. Cette série du début des années 1950 est reprise par Pilote à partir de mai 1964. Cela pourrait surprendre, tant cette bande dessinée est empreinte de classicisme, dans son propos comme dans la réalisation, mais Ph. Delisle insiste sur le fait que ce n’est qu’après mai 1968 que l’hebdomadaire opéra une mue profonde.

© Hubinon & Charlier

En conclusion, Ph. Delisle livre une analyse détaillée, et exemplaire, d’une planche de « Tintin au Congo », qu’il décortique et dont il montre tout le potentiel heuristique et pédagogique, en revenant entre autres sur l’évolution de la construction de la page de l’édition de 1930 à celle de 1946. Cette importance donnée aux enjeux méthodologiques constitue clairement la force de ce volume, qui constitue un appel à la multiplication d’études aussi poussées que celle-ci.

(par Tristan MARTINE)

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