Wauter Mannaert (Yasmina et les mangeurs de patates) : "La nourriture révèle notre façon de penser"

4 octobre 2019 0 commentaire
  • L'auteur flamand Wauter Mannaert (dessinateur de "Weegee") a publié chez Dargaud au début de l'année "Yasmina et les mangeurs de patates", une aventure humoristique et gentiment militante autour d'un trafic de pommes de terre. À l'occasion des 30 ans du CBBD, il animera un atelier "alimentation et BD" pour les enfants. C'est l'occasion de faire plus ample connaissance avec ce sympathique auteur.
Wauter Mannaert (Yasmina et les mangeurs de patates) : "La nourriture révèle notre façon de penser"
Yasmina et les mangeurs de patates
Wauter Mannaert © Dargaud

Comment est né le projet Yasmina et les mangeurs de patates ?

Wauter Mannaert : En 2011, j’étais travailleur social. Je m’occupais des jeunes de Molenbeek. Parmi les activités que j’organisais, j’emmenais mes jeunes dans les jardins et les toits transformés en potagers, qui se sont beaucoup développés à Bruxelles et dans d’autres grandes villes depuis une dizaine d’années. Cela s’inscrit dans un mouvement dans lequel les gens veulent à nouveau avoir le contrôle de ce qu’ils mangent. À force d’entendre aux infos des scandales sanitaires autour des filières agricoles et d’élevage, de tous ces OGM et autres pesticides, les gens ont peur de leur nourriture et c’est normal. J’ai commencé à collectionner des livres sur le sujet et je me disais que cela pourrait faire un chouette décor pour une histoire. À la même époque, un groupe de 250 activistes écologistes du “Field Liberation Movement” ont ravagé un champ de pommes de terre génétiquement modifiées à Wetteren (une commune située dans la province de Flandre-Orientale en Belgique, NDLR). J’ai ajouté ce fait divers à mon idée initiale et c’est comme cela qu’est né l’histoire de Yasmina et les mangeurs de patates.

Est-ce pour cela que votre héroïne Yasmina est vegan ?

Oui, c’est pour cela. Quant à moi je suis végétarien (pas vegan). Je suis convaincu que le mode de production de notre alimentation a une influence négative sur le climat. Je souhaitais donc en parler mais sans que cela soit trop lourd. Je voulais proposer un récit rigolo et aventureux. Mais je ne fais pas non plus de prosélytisme dans ma BD (rires).

D’où vient son amour pour la cuisine ? Vous ne l’expliquez pas.

Yasmina est une fille de 11 ans qui m’a été inspirée par ma compagne, qui aime aussi inventer plein de nouvelles recettes. Et puis, je voulais mettre une petite fille maghrébine car je vis à Bruxelles et il y a des gens de toutes les origines. J’avais à cœur que mon récit soit à l’image de la société dans laquelle nous vivons. Que l’héroïne soit blanche, maghrébine, noire ou asiatique n’a pas d’importance. C’est juste une gamine qui est passionnée de cuisine.

Vos personnages Marco et Cyril sont “les meilleurs ennemis du monde”. Ils ont une approche radicalement opposée de l’agriculture. Par contre, ils sont solidaires face au danger.

En vérité, ce sont de grands amis. C’est le duo comique de l’album. Ils se disputent tout le temps mais ils s’adorent en réalité.
Ce que je souhaitais aborder à travers ces deux personnages c’est que la nourriture n’est pas un sujet aussi anodin qu’il n’y paraît. Cela révèle pas mal de choses sur notre comportement ou notre façon de penser. Par exemple dans mon cas, je vous ai expliqué que je suis végétarien. Il m’est pourtant déjà arrivé de manger un peu de viande. Mais lorsque je le fais, je me fais vite attaquer. Je dois essuyer des remarques désobligeantes du genre : “Tu oses manger de la viande ?!” ou “Et avec ça, tu continues de prendre l’avion ?!”, etc. Cela m’a fait prendre conscience que les gens ont une très grande sensibilité vis-à-vis de la nourriture. C’est pourquoi, j’ai voulu illustrer cette problématique à travers ces personnages.

À travers Marco et Cyril, j’ai retrouvé un affrontement idéologique et surtout de générations : Marco a une approche beaucoup plus écoresponsable de l’agriculture tandis que Cyril, qui est beaucoup plus âgé, ne jure que par les pesticides. Cela correspond à une vérité, on a abusé des pesticides vers la fin du vingtième siècle et depuis le début des années 2000, on est devenu très méfiants à l’égard de ces produits. C’était ce que vous vouliez illustrer à travers ces deux personnages ?

Votre analyse est intéressante mais je n’avais pas poussé la réflexion aussi loin. Marco et Cyril sont des amis qui cultivent le même lopin de terre dans un jardin communautaire. L’ennemi c’est le gros industriel Tom de Perre.

Et ce fameux Tom de Perre, qui est-il ?

C’est le personnage le plus caricatural de l’album. Il représente le grand capitalisme, les entreprises spécialisées dans les OGM, etc. Je me suis beaucoup inspiré de mes lectures de jeunesse comme les albums de Franquin. Les gens s’attendent à ce que l’album tourne autour de l’opposition entre Marco et Cyril mais non, c’est le capitalisme débridé le vrai méchant de l’histoire !

Comme vous nous l’avez expliqué au début de cet entretien, nous vivons une drôle d’époque. Tantôt c’est l’élevage qui est pointé du doigt, tantôt ce sont les OGM que l’on retrouve dans nos fruits et légumes. Nous ne savons plus quoi manger. Sans compter l’impact écologique qu’ont toutes les productions humaines. Pensez-vous que nous devrions tous cultiver notre propre potager afin de nous nourrir sainement et préserver ainsi l’environnement ?

Je ne pense pas que cela soit vraiment réaliste que chacun cultive son petit lopin de terre. Toutefois, nous voyons de plus en plus de gens avoir une attitude écoresponsable. Arriverons-nous pour autant à sauver la planète ? Honnêtement, je ne sais pas. Mais j’ai une conviction : chaque personne qui adopte un mode de vie plus respectueux de l’environnement ne tolérera plus que les gros industriels fassent n’importe quoi avec la nature ou notre alimentation.

Quels sont vos prochains projets ?

Je continue Yasmina, Dargaud m’a confirmé que celle-ci devient une série. Je travaille actuellement sur le tome 1 qui sera un album au format classique de 48 pages. À côté de ça, j’ai aussi un projet de comédie qui se déroule autour d’un terrain vague qui est utilisé par plusieurs personnes qui ne se connaissent pas. Mais bon pour le moment, ce projet restera en attente.

Yasmina et les mangeurs de patates
Wauter Mannaert © Dargaud

Voir en ligne : Découvrez la série "Yasmina et les mangeurs de patates" sur le site des éditions Dargaud

(par Christian MISSIA DIO)

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Agenda :

Wauter Mannaert animera un atelier gourmand de la BD : Yasmina et les mangeurs de patates pour les enfants de 6 à 12 ans, le 5 octobre de 14h30-16h30.

À lire sur ActuaBD.com :

Les 30 ans du CBBD

En médaillon : Wauter Mannaert
Photo © Christian Missia Dio

Yasmina et les mangeurs de patates, par Wauter Mannaert - Dargaud. Album paru le 11 janvier 2019. 144 pages, 16,50 euros.

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