"La Terreur des hauteurs" ou le guide de cohabition avec le vertige

25 novembre 2020 1 commentaire
  • Le nouvel album de Jean-C. Denis, "La Terreur des hauteurs", nous révèle une réflexion captivante et personnelle sur le vertige. Les obsessions et les phobies ont toujours été une source privilégiée d'inspiration pour les artistes. De Yayoi Kusama et son monoïdéisme en forme de pois jusqu'à Dalí et sa peur des insectes, à la fascination de Tezuka pour les mêmes bestioles, la liste est longue et surprenante : c'est dans cette lignée originelle que s'inscrit ce roman graphique publié par Futuropolis.

Les premières planches de l’album commencent par une balade sur la cote corse. Tout semble normal et paisible jusqu’à ce que Jean-C. Denis et sa compagne entament la descente d’un passage étroit descendant vers la plage. C’est à ce moment qu’il est soudainement pris d’une crise de vertige (plus précisément d’une acrophobie) qui l’empêche de continuer sa promenade. Surprise, sa compagne lui demande depuis quand il souffre de ces crises et déclenche ainsi la narration d’un voyage singulier où s’alternent travail de mémoire et fiction, pour nous dévoiler l’histoire d’une vie marquée par cette phobie.

Chronique d´une peur persistante

Au fil des cent quarante pages de cette histoire, nous découvrons la vie intime de Jean-C. Denis, depuis l’enfance jusqu’à son actualité récente, à travers le prisme de sa peur des hauteurs. Avec tact, il révèle des anecdotes intimes sur ses premières amours, sa vie familiale ou encore sur sa carrière de dessinateur de bandes dessinées. Le rythme de la narration est marqué par les pauses faites au long de leur voyage vacancier et des rencontres qu’ils y font.

"La Terreur des hauteurs" ou le guide de cohabition avec le vertige

Ainsi l’événement qui a déclenché sa phobie eu lieu au cours de vacances, alors qu’il quittait l’autoroute pour uriner et passa pardessus le parapet de la voie, pour se retrouver brusquement au bord d’une angoissante falaise. Certaines de ses digressions ont plutôt un caractère humoristique et rendent la lecture plus amène, comme cette fois où il fut pris d’une crise au faîte d’une roue panoramique. D’autres font référence à sa propre carrière lorsqu’il utilise son personnage-fétiche de Luc Leroi ou comme dans cette petite fiction de cow-boy sensée le distraire et l’aider à sortir d’un passage étroit.

Le récit prend fin dans la sécurité de son studio où il réfléchit à sa phobie et à une façon de l’aborder en tant qu’artiste. C’est à ce moment qu’il fait cette découverte : l’épisode de son enfance qui fut à l’origine de son vertige est en réalité un faux souvenir, puisqu’il s’agissait de sa sœur et non de lui qui s’est retrouvé sur le bord d’une falaise. Surpris et en quelque sorte « délivré » par cette révélation, l’album se termine au moment où l’auteur décide d’aborder la création d’une BD dédiée au vertige afin de dépasser sa phobie. La boucle est bouclée.

Le vertige, une inspiration inattendue

Sans aucun doute, le vertige est un personnage à part dans cette histoire. Il apparaît à plusieurs moments pour pousser le héros à influer sur ses choix et/ou à le forcer à faire demi-tour. Il est le moteur de la trame. Impacte-il sur la perception de l’artiste ?

De fait, le vertige fait pour lui partie intégrante, quasiment inconsciente, de sa vie, il n’est pas un élément externe que l’on peut enlever comme s’il s’agissait d’un chapeau ou d’une tumeur. C’est cette posture qui fait toute l´originalité de cette histoire qui explique un réflexe de timidité.

On retient particulièrement cette étrange conversation avec un passant qui déclare avoir vaincu sa phobie grâce au parachutisme, qui sert l’auteur pour décrire son mal : « Votre peur a sauté avec vous, et là, elle vous a quitté [...] Elle s’agrippe comme une tique. Elle fait à nouveau partie de vous ! [...] Ce n’est plus le vide qui l’intéresse, vous l’en avez privée. Alors elle va se fixer sur autre chose... »

Cette curieuse relation de « troc » réapparaît à plusieurs reprises au long de l’histoire, jusqu’à se révéler comme une sorte d’échange particulier, pour ainsi dire thérapeutique, entre sa peur et lui. Cette conjuration s’incarne alors dans le personnage de Luc Leroi sous les traits d’un chasseur de primes qui tire plus vite que son ombre : Luke Leroy qui doit attraper « La terreur des hauteurs », un bandit qui curieusement souffre de vertige. Cette digression arrive au moment-même où l’auteur achève une traversée un peu « risquée » mais, ironiquement, elle n’arrive pas à soulager notre héros tétanisé par son obsession.

L´anecdote vient illustrer l’idée reçue d’un art qui agirait comme une thérapie. Grâce à cette scène amusante, il ridiculise cette croyance avec subtilité : « Dans ce passage délica [...], Luke Leroy ne peut rien pour moi... Et réciproquement. ». Son vertige n’est pas vaincu, mais au mieux apprivoisé.

(par Jorge SANCHEZ)

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La Terreur des hauteurs, par Jean-C. Denis, 144 pages, 21€

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Illustrations : © Editions Futuropolis

 
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