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Laurent Queyssi ("Section Infini") : " J’aborde la SF avec une sérieuse envie de tout mettre cul par-dessus tête."

  • Grand lecteur de romans de science-fiction, grand connaisseur de l'univers du comic book (on lui doit la traduction du [T2 de Kamandi de Jack Kirby->art16111], Laurent Queyssi est l'un des scénaristes les plus prometteurs du moment. Rencontre.
Laurent Queyssi ("Section Infini") : " J'aborde la SF avec une sérieuse envie de tout mettre cul par-dessus tête."
Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi
Ed. Le Lombard

Vous n’êtes pas nouveau dans le monde de la bande dessinée, on vous a vu à différents postes...

Oui, dans une autre vie, j’ai été journaliste dans une revue destinée aux bibliothèques, époque bénie où je passais mes journées à lire des bandes dessinées. J’ai ensuite interviewé pas mal d’auteurs pour divers magazines et rencontré ainsi certains artistes dont j’adorais le travail.

J’ai aussi participé à l’organisation d’un festival autour de Bordeaux. Mais en ce moment, en ce qui concerne la bande dessinée, je me contente d’écrire des scénarios et de traduire des comic books (pour Urban Comics le plus souvent).

Quelle est votre formation ?

J’ai une maîtrise de littérature comparée portant sur l’œuvre de Philip K. Dick et un DEA sur la littérature californienne. J’ai manqué de me lancer dans un doctorat sur le Watchmen de Moore et Gibbons, mais les circonstances en ont décidé autrement. Des études très littéraires, donc, mais que j’ai toujours essayé de rapprocher de ce qui m’intéressait le plus : les littératures de genre et la bande dessinée.

Ce n’est pas non plus votre premier exercice scénaristique...

Non, j’ai déjà écrit plusieurs albums en binôme avec mon compère Hervé Loiselet, la série Blackline au Lombard notamment. Je participe aussi à l’adaptation du best-seller L’Histoire de France pour les nuls (en alternance avec Hervé, justement). Mais j’ai d’autres projets, certains signés, d’autres non, qui tendent vers un élargissement de ma palette.

Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi
Crayonné de couverture (c) Tocchini

Vous avez appris quelque chose en scénarisant l’Histoire de France pour les nuls ?

Outre certains faits historiques au cours de mes recherches, je me suis surtout frotté à bon nombre de contraintes inhérentes aux adaptations en BD, amplifiées par le fait que le titre original est un essai et pas une fiction. Adapter un ouvrage d’histoire pose des défis différents d’une adaptation de roman. En terme de narration, notamment, il faut contourner les obstacles posés, de par sa nature, par l’ouvrage original et je pense avoir ainsi beaucoup appris en terme de technique pure. Le travail d’adaptation reste tout de même très spécifique et assez éloigné d’un boulot de création.

Ce n’est pas un hasard non plus si l’on vous trouve scénarisant une histoire de SF...

Quand je ne scénarise pas des bandes dessinées ou des jeux vidéo, j’écris des romans et des nouvelles, dont certains se rattachent à la science-fiction. Et même si je n’écris pas seulement de la SF, c’est un genre que j’affectionne tout particulièrement. Essentiellement en littérature, d’ailleurs. Et travailler sur ce genre de projet de SF mêlant plusieurs thèmes (voyages dans le temps, univers parallèles et j’en passe) pour s’inscrire dans l’histoire du genre -sans craindre de la dynamiter ou tout au moins de la tordre dans tous les sens, quitte à lui faire mal- est, il me semble, une des manières d’écrire encore de la science-fiction au 21e siècle. On ne peut pas tordre le coup aux classiques sans leur avoir auparavant témoigné d’un peu de respect. Et c’est comme ça, je crois, que j’aborde la SF, armé d’une profonde révérence et, en même temps, d’une sérieuse envie de tout mettre cul par-dessus tête. Prendre des clichés et les retourner, les emmener en enfer, les pousser dans leurs derniers retranchements pour voir ce qu’on peut encore tirer d’eux.

Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi
Projet de couverture non retenu. (c) Tocchini.

Votre album joue sur les paradoxes temporels, quelles sont vos sources d’inspiration ?

En bande dessinée, je suis l’enfant d’une double, puis d’une triple culture. Comme beaucoup de lecteurs de ma génération, j’ai grandi avec, d’un côté, Tintin et les classiques franco-belges et, de l’autre, Strange, Titans, ces versions lyonnaises des super-héros Marvel.

Puis, à l’arrivée d’Akira dans les années 1980, j’ai découvert un nouveau monde, j’ai pris la proverbiale claque de tous ceux qui ont vu débarquer le chef d’œuvre d’Otomo. C’est ce mélange, commun il me semble à pas mal d’auteurs actuels, qui fonde ma vision de ce qu’est la bande dessinée aujourd’hui.

En lecteur boulimique, mes influences sont diverses et probablement étranges. Je prends autant de plaisir à lire Yves Chaland, que Steve Ditko, Fabien Nury ou Urasawa, Howard Chaykin ou Frédérik Peeters. En ce qui concerne les voyages temporels, j’aurais du mal à situer des influences précises tant ce sujet est utilisé dans la littérature de science-fiction : de HG Wells à Philip K. Dick ou au tout récent roman de Lauren Beukes, Les Lumineuses.

Pour la Section Infini plus généralement, je pense m’inscrire dans une tradition d’enquêtes surnaturelles qui vont de Planetary (avec une approche différente de la pop culture) à Fringe, en passant par X-Files voire même Aux Frontières du possible, une vieille série TV de Jacques Bergier qui date du début des années 1970.

Ça a l’air parti pour faire une sacrée série ?

La première arche narrative en quatre tomes est déjà écrite. Et donc bouclée dans ma tête (dans tous les sens du terme, d’ailleurs). Ce premier tome, et c’est malheureusement inhérent au format de l’album, peut n’apparaître que comme une introduction, mais il contient déjà en germe tous les développements à venir. Les personnages sont posés et les mystères qui sont présentés vont être résolus d’une manière, je l’espère, surprenante. Le parcours des protagonistes -je ne sais pas si on peut véritablement parler de héros- ne sera pas banal et reflète l’incertitude absolue qui pèse sur leur monde, qui est aussi le nôtre. Ces inadaptés sociaux, tous pour des raisons différentes, se sont trouvés une raison de vivre, une famille dans la Section infini, et ils vont se retrouver confrontés à des épreuves qu’ils, malgré leur habitude de croiser monstres et merveilles, ne pouvaient imaginer.

Le trajet de ses personnages, tant individuellement que dans la dynamique de groupe, m’intéresse autant que le pur côté fantastique et mystères.

Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi
Les dialogues ne sont pas encore posés. (c) Le Lombard

Qui est votre dessinateur, Greg Tocchini et comment l’avez-vous rencontré ?

C’est notre éditeur, Antoine Maurel aux éditions du Lombard, qui nous a présentés. J’avais déjà lu le travail de Greg, notamment avec Rick Remender sur Last Days of American Crime, et j’étais évidemment enchanté qu’il aime le projet et accepte de le dessiner. Un dessinateur brésilien qui travaillait auparavant pour les États-Unis et qui collabore avec un scénariste français, on était exactement dans ce mélange de culture qui fonde l’idée de la BD comme je l’aime.

De Luc Orient à Moebius, des super-héros américains à Aâma de Frédérik Peeters, quel est l’état de la BDSF en France aujourd’hui ?

J’aurais du mal à juger de l’état de la BD de SF actuelle parce que je suis loin de tout connaître, mais j’ai tout de même l’impression d’une sorte de grand écart. D’un côté des bandes de très grande qualité, ambitieuses, de Bajram à Peeters dans deux approches pourtant très différentes, mais qui dénotent un respect et une compréhension profonde du genre, et de l’autre des séries un peu à côté de la plaque, de la SF à papa dépassée, par des auteurs qui semblent s’être arrêté à la lecture de classiques des années 1950. La SF est un terreau si riche que l’aborder sans bien la connaître peut s’avérer assez dévastateur. Mais il y a pas mal de très bon titres, à mes yeux, et une tradition française -qui date d’avant Métal Hurlant, mais que la revue a fédéré- dans laquelle on peut encore piocher.

Niveau américain, la SF la plus intéressante ne se trouve pas dans les titres de super-héros, il me semble (ça n’a jamais été le cas), mais dans des séries en creator owned comme Saga ou DMZ.

Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi
Les dialogues ne sont pas encore posés. (c) Le Lombard

La science fait-elle encore rêver ?

Et comment ! Nous sommes dans une période de transformation intense grâce à la science et qui rejaillit de façon très concrète sur notre quotidien. Les avancées qu’on nous annonce sur la santé, l’intelligence artificielle, la compréhension de l’univers et j’en passe sont fascinantes et matière à récit. Hier, une équipe de chercheurs a annoncé être remonté aux toutes premières secousses du Big Bang. Les recherches sur le cerveau, sur la miniaturisation, sur les ordinateurs quantiques nous promettent un avenir encore plus dingue que celui qu’on peut imaginer. S’il n’y a pas là matière à rêver...

Mais on peut aussi utiliser , en SF, des sciences dites molles comme l’histoire, la sociologie, ou des phénomènes culturels divers et variés. Je ne m’interdis pas de travailler les légendes urbaines ou la pop culture comme d’autres s’attaquent à la propulsion supraluminique...

Section Infini T1 : Perdu dans le temps - Par Tocchini & Queyssi.
Les dialogues ne sont pas encore posés. (c) Le Lombard

Quelle est, selon vous, la meilleure BD de SF de tous les temps ?

À brûle-pourpoint, je répondrais... Watchmen, qui est un bon exemple de ce que je viens de décrire. Moore y travaille la matière-même de son œuvre, son support : la bande dessinée américaine. Avec ses super-héros plongés dans un réel uchronique, il interroge toute l’histoire de la bande dessinée de super-héros d’une façon magistrale, inégalable et qui marque sans doute le dernier clou du cercueil des super-héros adultes qui ne veulent pourtant pas mourir.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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