Le "Monster" méconnu d’Alan Moore

1er mars 2017 0 commentaire
  • Captivant les jeunes Anglais pendant près d’un an (1984-85), « Monster » relate les aventures d’un jeune garçon de douze ans accompagné par un monstre à la force herculéenne, mais à la réflexion plus que limitée. Un road-trip passionnant qui doit surtout l'improbable écheveau mis en place par le grand Alan Moore, mais aussi au magistral encrage de Jesus Redondo.

Fin connaisseur des Comics oubliés, le label Delirium de Laurent Lerner vient une nouvelle fois nous offrir une œuvre inédite en français : Monster de l’immense Alan Moore. Ce comics d’horreur débuta dans l’éphémère hebdomadaire Scream ! en 1984 [1] avant d’intégrer la fameuse revue Eagle jusque fin 1985.

L’une des particularités de Monster est d’avoir été créé par le génial et prolifique Alan Moore, qu’on ne présente plus. D’après Ian Rimmer, le corédacteur-en-chef de Scream ! qui signe la préface de cette intégrale en français, les nombreuses obligations professionnelles du scénariste l’obligèrent à passer la main à un autre scénariste juste après l’épisode inaugural. Ce qui ne retire rien à l’impulsion initiale ni à l’intérêt de ce road-trip qui débute dans une atmosphère oppressante. Jugez-en donc !

Le "Monster" méconnu d'Alan Moore
Le premier épisode signé Heinzl & Alan Moore

Depuis le décès de sa mère, le jeune Kenneth, 12 ans, vit seul avec son père qui le bat dès qu’il approche du grenier de leur maison, une pièce cloisonnée que son père visite pourtant tous les jours... Alors que débute notre histoire, le père de Kenneth est pris d’une crise de rage un soir, et l’enfant l’entend monter au grenier avec l’intention « d’en finir ».

Mais les hurlements et les râles de son père lui indiquent que le monstre tapi dans le grenier a eu le dessus. Monté quatre-à-quatre, Kenneth découvre la dépouille de son géniteur. Il n’a d’autre choix de refermer la porte, et d’aller enterrer son cadavre dans le jardin...

Le premier épisode signé Heinzl & Alan Moore

En dépit de cette tragédie, Kenneth se résout pourtant à affronter le monstre du grenier. Au terme d’une lutte a priori funeste pour le jeune garçon, ce dernier parvient pourtant à assommer la bête. C’est une lettre laissée au centre du capharnaüm dans lequel vit le monstre qui répond aux questions que Kenneth se pose : le monstre est en réalité son oncle Terry, né handicapé, et que la famille a caché pendant des décennies.

Devenu titanesque, l’aspect monstrueux de l’hercule s’est aggravé suite aux coups à répétition portés plus récemment par le père de Kenneth : Terry a perdu un œil, et est surtout soumis à de très violentes crises de rage face à un comportement agressif. Confronté à cette situation incontrôlable, le naïf Kenneth décide de prendre la route pour montrer Terry à un docteur ; les ennuis ne font que commencer !

Le premier épisode signé Heinzl & Alan Moore

Après un premier épisode ciselé par Alan Moore (deux flashbacks presque consécutifs pour expliquer la situation avant de laisser la place à une suspense haletant), le non moins réputé John Wagner (A History of Violence, l’Exécuteur, Judge Dredd, etc.) et son compère Alan Grant reprirent donc le scénario de Monster sur les indications très certainement laissées par Moore que l’on sait très minutieux.

Après quelques épisodes destinés à confirmer la force herculéenne du « Monster », aux prises avec sa propension à tuer, Wagner et Grant embarquent ce duo improbable dans la campagne anglaise. Jouant sur l’effroi de la population, et le contrôle croissant de Kenneth sur le monstre.

Wagner qui reste bientôt seul au scénario, aborde progressivement un glissement dans la personnalité du Monstre : on commence à se prendre d’affection pour ce colosse au cerveau d’enfant. Et le tandem qu’il représente avec le jeune Kenneth devient de plus en plus attachant, même si cet oncle hors du commun continue à être pris d’accès de rage dignes d’Hulk.

La reprise graphique de Jesus Redondo, avec John Wagner et Alan Grant au scénario.
Extrait issu de la version anglaise

Comme Moore au scénario, Heinzl, le premier dessinateur, a jeté l’éponge après le premier épisode, laissant la place au réputé artiste espagnol Jesus Redondo. Après une transition réussie, Redondo impressionne d’entrée de jeu par la maîtrise de son encrage, son utilisation des aplats noirs, et le contraste qu’il impose entre l’apparence claire et lumineuse de Kenneth, et la masse sombre et oppressante du monstre. Sa maîtrise des éléments naturels est également saisissante : les vagues qui engloutissent le tandem, les bois effrayants, la neige,… Tout semble s’animer pour mieux nuire aux deux fugitifs...

Complétée par les trois nouvelles parues dans les numéros « Spécial vacances » de Scream en 1986, 1987 et 1988, cette intégrale vaut surtout pour les 170 pages de cette fuite éperdue et rocambolesque qui mène les protagonistes jusqu’en Australie. Il faut bien entendu passer outre les quelques incohérences liées à l’installation de la situation pour profiter pleinement du spectacle. Et surtout frissonner, se passionner et même parfois rire (avec les titres des épisodes suivants) en lisant ce recueil unique.

John Wagner & Jesus Redondo continuent d’animer les aventures de ce duo impropable
Extrait issu de la version anglaise

(par Charles-Louis Detournay)

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[115 numéros du 24 avril au 30 juin 1984.

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