Le chaînon manquant de "La Ligue des Gentlemen extraordinaires" enfin publié en français

2 janvier 2014 2 Actualité par Charles-Louis Detournay
  • Tout ce qui touche à {La Ligue des Gentlemen extraordinaires} semble sortir des sentiers battus. Et c'est le cas autant pour la forme et le fond, que pour le chemin emprunté par cette édition francophone du "Black Dossier" tant attendue par les lecteurs fans du célèbre crossover littéraire d'Alan Moore.

Pour ceux qui auraient vécu dans un univers parallèle, Alan Moore est sûrement le scénariste de bande dessinée anglais vivant le plus réputé au monde. Ses concepts originaux, tels Watchmen, From Hell, V pour Vendetta, Promethea, Lost Girls,, etc. ont révolutionné le 9e art. Ils ont inspirés autant de films, souvent conspués par le maître lui-même, qui souligne avec raison la supériorité de l’œuvre originale sur succédané cinématographique.

Le chaînon manquant de "La Ligue des Gentlemen extraordinaires" enfin publié en français
La première intégrale du premier cycle regroupe les deux premières aventures, ainsi que les nouvelles et autres détournements graphiques originellement disponibles dans les ’Archives secrètes’.

Il faut dire qu’avec Alan Moore, rien n’est simple : les personnages sont torturés, les univers multiples et complexes, les références abondantes et souvent sibyllines. Une des meilleures preuves est sûrement la Ligue des Gentlemen extraordinaires qu’il créa pour le dessinateur Kevin O’Neil : deux longs récits d’une centaine de pages chacun qui jouaient adroitement avec des personnages mythiques de la littérature populaire, véritables icônes du XIXe siècle, pour les placer dans d’inextricables situations, redevables autant à d’abominables méchants qu’aux propres membres de la Ligue elle-même. Cette série est une des rares d’ailleurs qui a été récompensée par cinq Eisner Awards, la plus haute distinction de la bande dessinée aux USA. Nous en faisions encore la chronique récemment, lors de la publication de de l’intégrale du premier cycle chez Panini.

Une publication francophone erratique qui aboutit à l’incompréhension

Le parcours éditorial de La Ligue en France est d’ailleurs aussi chaotique que les aventures de ses personnages. Publiée dès 2001 en français par Fershid Barucha aux Éditions USA, la série demeure sous ce label le temps de quatre volumes qui regroupent les deux longs récits qui forment le premier cycle. Un coffret parachève le premier cycle avec les nouvelles illustrées des Archives Secrètes. Ensuite, suivant la parution anglaise, Le Dossier noir aurait du suivre, mais les lecteurs attendront en vain cet opus qui ne sera ni traduit, ni même d’ailleurs vendu aux États-Unis pour des questions de droits.

James Bond est évoqué sans être explicitement nommé.

En effet, certains personnages évoqués dans le Dossier noir ne sont pas encore dans le domaine public [1], au contraire des héros du premier cycle publiés pendant la période victorienne et pour lesquels auteurs et éditeurs n’ont pas rencontré de problème. Ainsi, dans le Dossier noir, l’identité d’Emma Peel n’est que suggérée et l’on devine le personnage de James Bond derrière l’agent secret Jimmy qui ne pense qu’à sauter les filles et boire des vodkas-martinis à la cuillère. Bien d’autres personnages plus contemporains sont évoqués dans ce truculent album...

Le cycle ’Century’ débutait en 1910.

Il a fallu au lecteur francophone attendre sept ans et sa publication chez Delcourt, pour retrouver La Ligue dans une nouvelle aventure publiée sous la forme d’une trilogie couvrant trois époques différentes, baptisée Century. Rappelons que la Ligue s’était dissoute d’elle-même à la fin de leur seconde aventure contre les Martiens : le lecteur ne retrouve ici qu’un seul des personnages qu’il connaît au sein de ce deuxième cycle : Mina, et un autre qu’il croit reconnaître sans vraiment comprendre, Allan Quatermain Junior,aux côtés d’autres comparses.

Un artifice scénaristique qui jette le trouble

Or, c’est bien Allan Quatermain lui-même qui est mis en scène, bien qu’effacé. Il était effectivement devenu immortel après s’être baigné dans la Flamme de vie en Ouganda, faisant le lien avec Elle("She"), un autre personne/roman de Henry Rider Haggard [2]. Quatermain se faisait passer pour son propre fils, tentant de camoufler son nouveau don auprès de ses “supérieurs”. De même, les liens entre Orlando, Mina et Quatermain sont mis en avant dans des autres récits, en bande dessinée ou sous forme de nouvelles reprises dans le fameux Dossier noir. Cet éclairage explique a posteriori l’apparente désinvolture de Moore dans la présentation de ses personnages au début du cycle Century, l’éditeur français ayant fait l’impasse de ces explications, laissant au lecteur un sentiment d’inachèvement dans un récit pourtant ultra-construit, comme toujours chez Moore. Un comble !

Panini Comics corrige cette aberration. Après avoir publié l’intégrale qui comprend les compléments des Archives secrètes (nous allons y revenir), l’éditeur nous livre enfin le fameux Dossier noir, la pierre angulaire de l’édifice de la Ligue qui permet de comprendre l’articulation entre les deux cycles.

Dans le même temps, Panini reprend la publication des aventures en cours, à savoir le troisième cycle, centré sur Nemo, et surtout sa fille. Le tome 1 vient de paraître en français. Ce cycle devrait comprendre trois albums.

Les auteurs s’attèlent s’attèlent à un quatrième cycle qui s’insère chronologiquement à la suite du tome 3 du deuxième cycle Century et qui se déroule en 2009, comme le précise le titre de l’album en question. Les aficionados comprendront ces précisions.

Le Dossier Noir

Or donc, voici ce fameux Dossier noir dont la lecture éclaire proprement les deuxième et troisième cycles de la série, tout en soulignant les zones d’ombre du premier cycle. Cet album est une compilation de récits, de nouvelles, de fausses publicités, d’illustrations et bien entendu de bandes dessinées.

Le soin des illustrations du Black Dossier est saisissant !

Il y a deux ans, le dessinateur Kevin O’Neil nous signalait ce titre singulier et les problèmes rencontrés par ce Black Dossier avant qu’il ne soit finalement traduit : "Nous avons travaillé sur un album particulier entre 2002 et 2009 qui s’intitule le ’Black Dossier’ et reprend des bandes dessinées, des récits illustrés et pas mal d’autres choses. [...] Le souci avec le ’Black Dossier’, est que nous l’avons entre autres constitué de références historiques, pastiches et autres parodies. Certaines personnes ont pris cela un peu trop sérieusement, et s’en sont plaintes auprès de notre éditeur. Craignant une action en justice, il a donc décidé de ne pas poursuivre l’édition anglophone (qui n’a donc pas été publiée aux USA) et de ne pas non plus traduire l’ouvrage à l’étranger. Heureusement, il semble que nous ayons trouvé une solution pour prolonger l’édition US (je touche du bois) et donc prochainement proposer sa traduction au lectorat francophone. Cela constitue une avancée cruciale, car le Black Dossier reprend toute une série d’informations importantes, dont la jeunesse éternelle d’Allan Quatermain, ainsi qu’y font référence les premières pages de Century 1969. Mais je comprends la frustration actuelle du lecteur, tout en me réjouissant qu’elle sera prochainement calmée."

C’est donc chose faite depuis quelques semaines, alors que nous vous annoncions la sortie presque conjointe de deux albums chez Panini Comics : Nemo et Le Dossier noir. Ce dernier reprend heureusement la globalité de l’ouvrage anglophone, à l’exception des lunettes 3D dont le montage s’avérait périlleux, et qui sont maintenant directement montées et glissées à l’intérieur du livre, prêtes à l’emploi. De plus, la version francophone est cartonnée avec une jaquette, accompagnée de belles pages de garde, et utilise un papier d’une main plus dense pour la partie traitant de Fanny Hill. Enfin, il présente un court récit complémentaire encarté : SexyJane. Le soin apporté à la finition, ainsi que l’épaisseur du volume, justifient donc en partie son prix.

Alan Moore le démiurge se transpose-t-il à nouveau dans son univers ?

Panini remet de l’ordre au sein de La Ligue.

Pour les amateurs qui, en feuilletant rapidement l’ouvrage, aurait l’impression de se trouver face à un recueil foutraque de délires sans queue ni tête, sachez que Le Dossier noir se lit avec autant d’intérêt qu’il s’apprécie : par touche successives, dans l’ordre autant que le désordre, d’où l’utilité du signet proposé par Panini.

Un livre épuisé, mais dont le contenu se retrouve dans la première intégrale chez Panini.

Pour comprendre le passage entre le premier cycle et la trilogie Century publiée chez Delcourt, et notamment ce qui s’était passé entre la dissolution de la première Ligue et la deuxième, il manquait deux éléments importants figurant dans les Archives secrètes qui contiennent deux nouvelles illustrées et qui avaient été publiées dans un coffret des Éditions USA et ce fameux Dossier noir, un titre épuisé depuis longtemps et un autre resté inédit en France pour des raisons juridiques... Panini a eu l’intelligence de rajouter à ce volume ces deux nouvelles des Archives secrètes, même si elles étaient déjà présentes dans l’intégrale publiée l’année dernière.

Parmi elles, il faut lire L’Almanach du nouveau voyageur : On y apprend le secret d’Allan Quatermain plongé dans “La Flamme de vie”, décédant par la suite, épuisé par le manque d’efficacité de cette source de jouvence, tandis que Mina trouvait opportunément un autre compagnon qui ne serait que... le fils d’Allan, lequel porte le même nom que lui... Le Dossier noir apporte la confirmation, si besoin en était, que Senior et Junior ne sont qu’une seule et même personne. Mais une fois encore, les éléments sont subtilement éparpillés au travers des pages, au lecteur de rassembler le puzzle...

Les personnages vont lire le dossier en même temps que le lecteur. Cette lecture sera ponctué d’événements en bande dessinée se déroulant en 1958. On se rappelle que Moore utilisa déjà cette technique de documentation de ses personnages dans Watchmen, mais de manière moins spécifique.

Le Dossier noir offre ainsi deux lectures mises en abyme : des chapitres de bande dessinée présentant Mina & Allan notamment poursuivis par Emma Peel en 1958, alors qu’ils viennent de dérober le dossier les concernant, et la lecture des différents éléments du dossier en question. Une fois de plus, les références foisonnent, parodiant les classiques de l’imaginaire moderne à un niveau rarement atteint : Orwell, Shakespeare, Conan Doyle, Avengers, Fanny Hill, James Bond, Arsène Lupin, des séries télévisées anglaises, etc. Impossible de tous les citer, mais on prend beaucoup de plaisir à tenter de les débusquer, quitte à se perdre dans cet univers tentaculaire dont la densité est sans égale.

Cette statue fait directement référence à l’épisode précédent de 1898 : l’attaque martienne.
Un guide des monuments de 1901 se retrouve d’ailleurs dans le ’Dossier noir’.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire également :
- notre interview de Kevin O’Neil : "La Ligue des Gentlemen Extraordinaires" va bientôt prendre un nouveau tournant !"
- notre article sur Alan Moore : une impressionnante biographie illustrée
- notre chronique de l’intégrale des deux premières aventures de la Ligue
- notre analyse du lancement du cycle Century
- le lancement du fil : « La Ligue des Gentlemen Extraordinaires » : La tentation du crossover

[1Le droit d’auteur tombre dans le domaine public 70 ans après la mort de l’auteur. NDLR.

 
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2 Messages :
  • C’est bien que ça paraisse enfin, mais il y avait une solution plus simple que de l’espérer et de l’attendre : se remettre à l’anglais, dico sur les genoux pour se refaire un vocabulaire les premières semaines, et s’affranchir ainsi définitivement des lents éditeurs français et de leurs traductions de seconde zone (y compris pour Moore, cf. l’absurde réécriture des Gardiens par Manchette).

    Une publication francophone erratique qui aboutit à l’incompréhension

    Depuis toute l’Europe, on peut éviter ces aléas en commandant directement via diverses enseignes (en dur comme Album, ou par correspondance comme Forbidden Zone). En plus, avec le dollar faible et l’euro fort, on paye facilement 30% moins cher pour obtenir les textes originaux, tout en entretenant cet atout qu’est l’anglais. Que demande le peuple ?

    Alan Moore le démiurge se transpose-t-il à nouveau dans son univers ?

    Il s’agit d’abord de Prospero, le mage de la Tempête shakespearienne, avec lequel Moore reprend l’idée borgésienne que la fiction redéfinit la réalité :

    « Did fictional examples not prevail ? / Holmes’ intellect ? The might of Hercules ? / Our virtues, our intoxicating vice : / While fashioning thyself, were these not clay ?

    If we mere insubstantial fancies be, / How more so thee, who from us substance stole ?

    Not thou alone, but all humanity / Doth in its progress fable emulate. / Whence came thy rocket-ships and submarines / If not from Nautilus, from Cavorite ? [...]

    On dream’s foundation matter’s mudyards rest. / Two sketching hands, each one the other draws : / The fantasies thou’ve fashioned fashion thee. »

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    • Répondu par Vlad d’Aaapoum le 15 janvier 2014 à  22:06 :

      Tous les amateurs de BD ne sont pas anglophones, monsieur Simon. Pour ma part, je me réjouis de la nouvelle de cette traduction.

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