Lisa Lugrin :"Au Sénégal, la lutte déchaîne autant les passions que le football"

22 août 2014 0 commentaire
  • Rencontre avec Lisa Lugrin, la jeune dessinatrice de cette BD surprenante sur la lutte sénégalaise. Elle révèle ses motivations et ses prochains projets en bande dessinée.
Lisa Lugrin :"Au Sénégal, la lutte déchaîne autant les passions que le football"
Yékini, le roi des arènes
Par Lisa Lugrin & Clément Xavier (c) éditions Flblb

Qu’est ce qui vous a motivé à faire une BD sur la lutte sénégalaise ?

Lisa Lugrin : En 2010, Clément Xavier et moi nous étions rendus au Sénégal et durant ce séjour, nous avions assisté au combat de Yékini contre Tyson, deux grandes pointures de la lutte dans ce pays. Nous avions été très impressionnés par ces sportifs, en particulier par Yékini, pour les valeurs qu’il défendait.

L’autre aspect qui nous a beaucoup marqué était le folklore et tout le show qui accompagnait le combat. L’ambiance y était indescriptible et celle-ci était renforcée car le Sénégal fêtait son cinquantenaire d’indépendance cette année-là. Il y a eu des prestations de nombreux artistes, des rappeurs, des chanteurs de pop sénégalaise et de musique traditionnelle et nous avons même eu droit à une résurrection de Michael Jackson, un an après sa mort (rires) ! C’était vraiment un spectacle inoubliable et nous avons eu envie d’en savoir plus.

Concrètement, comment vous y êtes vous pris ?

C’est vrai que la gestation du projet nous a pris pas mal de temps. L’envie était là dès le début et nous voulions rapidement retourner au Sénégal dans ce but. Nous avions déjà commencé le travail mais nous nous sommes rendus compte que nous manquions de matière. Nous avons alors contacté le Centre culturel français au Sénégal, qui nous a invité sur place pendant deux mois afin que nous puissions rencontrer les lutteurs, voir d’autres combats et nous documenter beaucoup plus en profondeur. C’est à partir de là que la BD a commencé à prendre sa forme définitive.

Dans la BD, vous ne vous intéressez pas exclusivement à Yékini, vous parlez aussi des lutteurs Tyson et Balla Gaye 2. Pourquoi ?

Nous nous sommes intéressés à eux car ces personnalités se sont croisées dans le sport. Ils ont des caractères très différents et représentent chacun un aspect de la lutte sénégalaise. Yékini est un ascète, un puriste de la lutte sénégalaise, tandis que Tyson est un lutteur très doué et un businessman avisé. C’est grâce à lui que les cachets des lutteurs à augmenté de façon impressionnante ces dernières années. Enfin, Balla Gaye 2, le tombeur de Yékini, est le fils d’une légende de la lutte, Double Less. Balla Gaye 2 est un flambeur. Il représente une certaine jeunesse dakaroise qui veut tout, tout de suite et pour arriver à ses fins se lance dans la lutte. C’est un peu comme chez nous, avec certains jeunes qui perçoivent le foot comme un ascenseur social et un moyen de changer radicalement de vie. Enfin, ces trois lutteurs ont chacun eu, de manière chronologique le titre de “roi des arènes”.

La structure de votre BD est particulière. D’un côté, nous suivons le parcours des trois personnages principaux et de l’autre, nous constatons la présence de saynètes qui arrivent un peu comme des ovnis dans l’histoire. De plus, le dessin de l’album n’est jamais figé et il diffère à chaque chapitre. Vous faites d’ailleurs intervenir un dessinateur sénégalais à un moment. Enfin, il y a les nombreuses photos qui entrecoupent les chapitres du livre. Pourquoi avez-vous opté pour cet aspect patchwork ?

Étant donné que notre livre est très dense, nous avons dû faire un tri en amont car nous ne voulions pas que parler de la lutte, nous voulions aussi aborder d’autres sujets tels que la situation politique du pays, les enjeux économiques de ce sport ou encore des questions culturelles.

Au niveau de la narration nous avons intégré beaucoup d’ellipses car il y avait beaucoup d’informations à faire passer et nous ne voulions pas avoir de texte off. Nous voulions aller à l’essentiel dans chaque séquence. Les photos sont de nous. Nous les avons ajoutées car elles nous permettaient de recontextualiser les différences séquences que nous abordons tout au long du livre. Elles permettent aussi de voir la carrure impressionnante de ces lutteurs. Cela donnait aussi un rythme à la lecture.

Enfin, l’évolution du dessin est dû en partie au fait que nous voulions donner du rythme à la lecture, mais surtout parce que nous voulions nous faire plaisir en utilisant différents styles.

La séquence en couleurs est une histoire dans l’histoire. Yékini fait un rêve dans lequel il s’imagine être un super héros. Nous avons aussi inventé un journal, le “Voici des arènes” mais celui-ci s’inspire des nombreux quotidiens qui gravitent autour de la lutte.

Les auteurs Clément Xavier et Lisa Lugrin en compagnie de Yékini
Crédit photo : Lisa Lugrin & Clément Xavier

Pourquoi avez-vous opté pour une histoire humoristique ?

Cela est dû à Clément Xavier : il aime écrire des histoires humoristiques. Et puis, comme il y avait beaucoup d’infos à faire passer, nous ne voulions pas que le livre soit rébarbatif. Nous voulons que le lecteur s’amuse tout en apprenant des choses sur la lutte et le Sénégal.

Le fait que Yékini soit un peu nigaud avec les femmes, c’est réel ou est-ce quelque chose que vous avez inventé ?

En vérité, nous n’en savons rien mais ce qui est certain c’est que Yékini est un homme qui se consacre corps et âme à la lutte. Dans de nombreuses interviews, il déclare vouloir arrêter sa carrière pour se consacrer à d’autres choses qui sont importantes pour lui mais il n’arrive jamais à décrocher. C’était ça que l’on voulait montrer en fait. D’ailleurs, on lui souhaite de réussir à arrêter complètement et de prendre le temps de vivre.

Le livre est sorti il y a un certain temps déjà. Il y a une forte communauté sénégalaise en France, vous avez pu aller à sa rencontre ?

Un peu... Nous avons rencontrer des Sénégalais ou des Français d’origine sénégalaise mais ceux-ci ont une attitude un peu paradoxale avec ce sport. D’un côté, ils sont très fiers d’en parler mais d’un autre côté, ils sont peu gênés par le côté populaire et l’image bling-bling qui accompagne la lutte.

C’est comme pour le football, en fait.

Tout à fait ! Du coup, ils sont assez surpris que des petits Français s’intéressent à la lutte mais en même temps ils sont contents. Au Sénégal, en revanche, les gens étaient très enthousiastes par rapport à notre démarche et ils nous ont vraiment facilité les choses. Bien que ce soient des stars là bas, les champions de lutte ont accepté de nous rencontrer et ont répondu à nos questions malgré leurs emplois du temps chargés.

Vu la forte communauté d’Africains de l’Ouest vivant en France, des promoteurs avaient tenté d’organiser une soirée dédiée à la lutte sénégalaise à Bercy mais l’évènement avait moyennement pris, malgré le caractère très populaire au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. En aviez-vous entendu parler ?

Oui, c’est exact. C’était en 2012 ou en 2013 et de nombreuses têtes d’affiches tels que Bombardier avaient fait le déplacement, mais il y a eu moins de monde que prévu. Nous n’y étions pas mais nous pensions aussi qu’un tel évènement marcherait bien en France pour les raisons que vous avez expliquées. Certaines personnes ont dit qu’ils avaient vu trop grand en organisant cette soirée à Bercy.

Balla Gaye 2
Crédit photo : Lisa Lugrin & Clément Xavier

Dans votre BD, vous abordez aussi la situation politique récente du Sénégal. Est-ce que vous continuez à vous informer de ce qui se passe dans ce pays ?

Oui, tout à fait. Nous suivons les déboires de Karim Wade [1], le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade, avec la justice sénégalaise. Il faut quand même préciser que le Sénégal est un pays assez stable et moderne au point de vue de la politique. La démocratie fonctionne bien et l’actuel président Macky Sall semble être un homme intègre. Bien sûr, il y a eu des manifestations importantes en 2012 - et heureusement d’ailleurs - mais le président Wade a vite reconnu sa défaite et ne s’est pas accroché au pouvoir. C’est d’autant plus interpellant qu’il savait les problèmes qui pendaient au nez de son fils.

Quel est votre parcours aux uns et aux autres ?

J’ai 30 ans. J’ai fait des études de cinéma, d’anthropologie et de BD à Angoulême. Clément Xavier est né au Mozambique, pays dans lequel il a vécu jusqu’à ses deux ans, puis sa famille a déménagé au Mali jusqu’à ses 6 ans. Du coup, il est très attaché à l’Afrique. Ensemble, nous nous sommes rendus au Mali, au Sénégal et au Burkina Faso, ce sont des pays que nous aimons énormément !

Quels sont vos prochains projets ?

Actuellement, nous travaillons sur l’adaptation BD des mémoires de Géronimo, le chef apache. C’est un livre très intéressant et qui a un aspect ethnographique très marqué car il parle de ses combats, de sa culture et de la culture occidentale. C’est un livre qui paraîtra chez Delcourt.

Documents

(par Christian MISSIA DIO)

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Crédits photo : Lisa Lugrin & Clément Xavier

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Le blog de Lisa Lugrin

[1Karim Wade est actuellement poursuivi par la CREI, la Cour de répression de l’enrichissement illicite dans un procès retentissant au Sénégal.

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