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Lorànt Deutsch : "En matière d’Histoire, on reste tous profanes !"

  • Le comédien Lorànt Deutsch a publié en décembre dernier "Histoires de France, T1 : François Ier et le connétable de Bourbon", coscénarisé par Sylvain Runberg et dessiné par Eduardo Ocaňa (Ed. Michel lafon & Casterman), un album qui nous avait valu quelques remous dans nos forums... Le deuxième tome paraîtra à l'automne. Rencontre avec son auteur-vedette.
Lorànt Deutsch : "En matière d'Histoire, on reste tous profanes !"
Histoires de France, T1 : François Ier et le connétable de Bourbon par Lorànt Deutsch, Sylvain Runberg et Eduardo Ocaňa
Ed. Michel Lafon et Casterman

On vous découvre grâce à vos émissions de TV, grâce à vos livres, grâce aux médias, un homme féru d’histoire. Vous avez fait des études historiques ?

Non, non, c’est peut-être pour cela que je suis passionné.

Ce genre de travail demande quand même énormément de recherches, vous travaillez avec un documentaliste ?

Je suis un fou de biographies, je lis toutes les biographies ! Je suis abonné à la maison Fayard depuis ma plus tendre enfance. J’adore lire les biographies parce que j’aime absolument me retrouver dans les faits et gestes des grandes figures que l’on a suffisamment détaillés. On peut leur reprocher que cela manque d’humilité parce que les humbles que nous sommes n’ont pas d’hagiographe, ni de chroniqueur officiels qui racontent nos vies ou nos mémoires, mais quand on en a, c’est un bonheur : vous pouvez avoir la sensation de vous glisser dans ses pas, de piloter ses actions, de comprendre ses réflexions, ses interrogations, ça vous rapproche de lui. Je suis un dévoreur de biographies, il doit y avoir un terme scientifique pour cela.

C’est un genre ancien qui a eu son heure de gloire au XVIIIe et au XIXe siècle, de Saint-Simon à Michelet. Vous revenez à une façon de raconter l’histoire qui semblait désuète, comme Les Histoires de l’Oncle Paul. On vous tombe dessus précisément pour cela.

Avant ces auteurs, on parlait d’hagiographes. Ils étaient soumis à l’instrument politique qui utilise finalement l’Histoire comme un vecteur de légitimité. Tout cela, c’est périodique. C’est vrai qu’aujourd’hui l’Histoire puise férocement son envie d’acquérir ses lettres de noblesse au même titre que les autres sciences "dures", les sciences "froides" comme la physique ou la biologie, par l’archéologie. Il y a des chantiers partout, c’est formidable, on va de découverte en découverte, d’analyse en analyse !

Mais c’est aussi quelque chose à prendre avec circonspection et prudence. Au nom de l’archéologie, du fait matériel absolu qui ne souffre plus d’aucune discussion, ni débat, on a dégagé l’Histoire "à la Oncle Paul" au profit d’une Histoire plus manifeste, une espèce d’Histoire qui reflèterait la morale du charbonnier : on ne croit que ce que l’on voit, le reste n’est que légendes et mythes.

L’archéologie elle-même n’est pas forcément indubitable ! Le meilleur exemple que l’on puisse donner est qu’au Ve S. et au IVe S. av. J-C., il y a eu les fameuses invasions celtes en Europe, au-dessus de l’arc alpin. Ils ont déferlé en France pour aller en Italie. Ils ont tout ravagé sur leur passage. On en veut pour preuve, les études archéologiques l’attestant, que les grandes cités princières, ces fameux oppidums gaulois ont tous été incendiés. On a retrouvé des restes d’habitations carbonisées. On en a conclu que les Celtes de Brennus avaient tout incendié sur leur passage, on en avait la preuve ! Sauf que l’on sait depuis quelques temps, suit à des comparaisons avec des endroits où les Celtes ne sont pas du tout passés et où l’on a retrouvé aussi ces mêmes traces d’incendie et de combustion, qu’en fait, elles résultaient d’un procédé de construction, pour rendre la pierre moins poreuse, mois perméable ! L’archéologie avait été là source d’erreurs ! La nouvelle interprétation donne qu’on avait là une trace de construction et non de destruction !

La morale de cette histoire est qu’il faut s’appuyer sur tout : Hagiographies, biographies, Histoires de l’Oncle Paul, etc. puisent évidemment leurs sources dans la flatterie, dans la légitimation du pouvoir, mais elles ne sont pas à jeter avec l’eau du bain.

Histoires de France, T1 : François Ier et le connétable de Bourbon par Lorànt Deutsch, Sylvain Runberg et Eduardo Ocaňa
(c) Michel Lafon & Casterman

L’Oncle Paul est dans Spirou, précisément pour lui conférer une dimension éducative à une presse distractive soupçonnée à l’époque d’être vulgaire, voire anti-éducative.

Je crois que surtout, à part les éminents spécialistes qui vont s’abîmer toute une vie autour d’un fait pour avoir une certitude la plus exhaustive, la plus concrète, la plus indubitable possible, on reste tous profanes et on a besoin de nous prendre par la main, de nous donner envie et de nourrir notre curiosité. Ce qui me plaît avant tout dans ma manière de raconter l’histoire, c’est que je n’ai pas envie de dire aux gens : "je ne juge pas, je ne donne pas ma vision des choses". Je donne plutôt une vision des choses, à vous de vous faire votre jugement derrière... Je propose, disposez !

Dans cette série, en particulier, vous donnez le bâton pour vous faire battre, car la BD est un art de la synthèse, de l’ellipse, où on ne peut pas sur-déterminer les faits scientifiques à longueur de cases ou de dialogues.

Effectivement, s’il y a plus de mots que de dessins, ce n’est pas la peine de prendre un dessinateur ! Je ne voulais pas que la BD étouffe sous les bulles !
Comment avez-vous collaboré avec Sylvain Runberg ? C’est vous, l’historien ?
Non, pas du tout. J’ai proposé un procédé narratif. J’ai été subjugué par la pièce de théâtre Le Souper de Jean-Claude Brisville qui avait une manière d’incarner l’histoire et de la prendre par des figures qui ont une vision opposée, par un dialogue entre Fouché et Talleyrand. C’est la meilleure façon de raconter l’histoire ! J’ai voulu transposer la même chose de siècle en siècle, avec des grandes figures qui ont incarné une façon de voir le monde à cette époque-là, et certainement pas chaussé avec les lunettes du XXIe S. de Lorànt Deutsch, mais plutôt, grâce au biographes, faire parler les personnages tels qu’ils se sont comportés dans leurs faits, attestés, tels qu’ils sont encore aujourd’hui prouvés.

Je les mets en rapport, je raconte les grands événements qui ont marqué leur vie, ce qui les a poussés à agir de telle ou telle manière, mais jamais avec des commentaires de ma part : c’est un autre travail, intéressant par ailleurs.

En même temps, les choix qui sont faits ne sont jamais neutres. On vous dit royaliste...

Alors là, je réhabilite le Connétable contre le souverain ! C’est un crime de lèse-majesté ! Si j’étais royaliste, je me ferais écarteler ! Je ne suis pas royaliste. Tel que vous le rapportez, cela voudrait dire que je suis militant ! Bien sûr que je suis royaliste dans ma manière de réfléchir sur les moyens les plus efficaces d’exprimer notre démocratie.

Eduardo Ocaňa et Lorànt Deutsch
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Dans une République qui a coupé la tête des rois, ce choix a un sens.

Mais c’était il y a 300 ans ! Je crois que la République dans laquelle on vit est plus monarchique que certaines monarchies constitutionnelles d’autres pays du Nord. Quand on voit aujourd’hui le débat houleux et sulfureux sur le mariage pour tous, où l’on cite en permanence au niveau progressisme, démocratie et ouverture d’esprit en ces matières la Suède, le Danemark, la Hollande, la Belgique, l’Espagne ou l’Angleterre... Excusez-moi de vous dire que ce sont systématiquement des monarchies ! Cela ne fait pas de moi un royaliste militant qui veut abattre la République. Je suis très très heureux d’être un enfant de cette République. Je réfléchis simplement. Est-ce que l’on peut me permettre de penser sans militer ? Je n’irai pas dans une manif, ce n’est pas mon rôle.

Quelles sont les grandes figures que vous allez nous faire connaître dans les prochains volumes de la collection ?

On a commencé avec François 1er et le Connétable de Bourbon. Ensuite, on va parler de Fouquet et de Louis XIV. L’intérêt et l’enjeu est de montrer, sans juger, la manière dont on pouvait concevoir le monde et celui qui en ayant raison sur l’autre a finalement précipité celui-ci dans sa chute, mais aussi dans sa mort puisque l’histoire officielle l’aura renié et châtié.

La BD vous satisfait dans cette approche ?

Complètement ! Les reproches que l’on a pu me faire, c’est surtout d’avoir incarné les choses, de les avoir romancées. Je n’ai jamais prétendu être historien, mais je crois que l’histoire se raconte avant tout avec le cœur, quoi qu’on en dise. Pourquoi ? Parce que c’est notre album de famille. Je me réclame de Jeanne Hachette, de Louis Michel, de Jeanne d’Arc, de Saint-Louis,... de tout le monde ! J’aime l’histoire de France dans toutes ses circonvolutions, dans toutes ses cicatrices, dans toutes ses péripéties. C’est notre histoire, on en est les enfants, les héritiers qu’on soit là depuis toujours ou depuis tout de suite, c’est ça qui me fascine et c’est ça qui me plaît ! Pour le reste, on s’en fout ! C’est pourquoi la BD, c’est génial, parce qu’on peut l’incarner : l’histoire est humaine, pleine d’humanité et d’humanisme !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Histoires de France, T1 : François Ier et le connétable de Bourbon par Lorànt Deutsch, Sylvain Runberg et Eduardo Ocaňa
(c) Éditions Michel Laffont et Casterman

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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