Makoto Yukimura : "Si je suis venu à Angoulême, c’est parce que je voulais connaître la France"

5 février 2010 0 commentaire
  • Mangaka né en 1976, {{Makoto Yukimura}} s'est fait remarquer dès sa première série, {Planètes}, publiée en français chez Génération Comics et qui fut également adaptée en série animée par le studio Sunrise ({Cowboy Bebop}, {Nicky Larson}, {Gundam},...). Depuis 2005, il s'attaque à la saga islandaise de la découverte du Vinland avec force et talent. Rencontre détendue pendant le 37e festival d'Angoulême, au milieu du planning bien chargé de l'auteur.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à cette saga du Vinland ?

Je voulais faire un manga sur la négation de la violence, parce que je suis quelqu’un qui déteste la violence. Mais pour parler de la non-violence, il faut parler de la violence. Donc je suis parti sur les vikings. Et comme les vikings ont un côté violent, par conséquent il y a toujours une autre facette. En l’occurence, pour les vikings, ce sont des navigateurs et des explorateurs qui sont allés très loin et qui ont découvert le Vinland, qui sont les États-Unis.

Vous vous êtes basé sur plusieurs textes anciens dont l’origine n’est pas clairement définie. Combien de temps a duré votre travail de documentation ?

En fait, il n’y a pas beaucoup de sagas islandaises qui ont été traduites en japonais. Donc j’ai récupéré tout ce que j’ai pu trouver et j’ai fait beaucoup de recherches. Cela m’a pris environ une année.

Avez-vous pris beaucoup de libertés par rapport aux faits relatés dans ces documents ?

Pour tout ce qui concerne les dates de naissance, de mort, de conflits, quand est-ce que l’Angleterre a été envahie, etc, j’ai gardé les dates réelles. Mais pour ce qui est des choses plus personnelles, de l’évolution et des actions des personnages, je les ai totalement inventées.

Makoto Yukimura : "Si je suis venu à Angoulême, c'est parce que je voulais connaître la France"
Extrait de Planètes
© by YUKIMURA Makoto / Kodansha

Dans votre premier manga, Planètes, vos personnages se posaient beaucoup de questions : sur l’espace, sur eux-même, les sentiments humains... A différents niveaux, Vinland Saga pose également diverses interrogations touchant à l’histoire, au deuil ou à l’instinct de vengeance. Vous aimez faire réfléchir vos lecteurs ?

Je ne veux pas nécessairement faire réflechir les gens. Je veux que les gens réfléchissent en même temps que moi, parce que ce sont des questions que moi-même je me pose. Et j’aimerai que les lecteurs se les posent aussi. En l’occurence celle de savoir ce qu’est le « véritable guerrier ». Le mot « guerrier », présenté comme tel, on voit très bien ce que c’est, mais dès qu’on ajoute « véritable » ou « vrai » devant, ça devient beaucoup plus difficile. J’aimerais que les gens se demandent ce que c’est qu’un vrai guerrier.

Votre envie de devenir mangaka, et plus ou moins directement de réaliser Vinland Saga, est née grâce à Hokuto no Ken [1], est-ce bien exact ?

Oui ! Vous connaissez Kenshiro, le personnage de Hokuto no Ken ? Kenshiro c’est quelqu’un qui a vaincu des centaines et des centaines d’ennemis mais jamais il n’est fier de sa victoire, jamais il ne se vante d’avoir gagné un combat. En vérité, c’est un personnage qui préfèrerait ne jamais avoir recours à la violence, si possible il aimerait éviter le combat. Mais, comme l’histoire se passe dans un monde post-apocalyptique, il est obligé pour protéger les innocents de se battre avec ses poings. Mais ce n’est pas du tout ce qu’il veut. Je trouve que c’est justement un héros formidable à cause de ça.

Thorfinn, le personnage principal de votre manga, est un personnage formidable lui aussi. Mais, à la différence de Kenshiro, il a un côté beaucoup plus personnel, de par ses ambitions de vengeance. Est-ce que son caractère va évoluer au fil de l’histoire ?

C’est un secret ! Je ne suis pas censé le dire ! (rires) Mais, en gros, je veux que Thorfinn devienne un homme bien, un homme grand avec des valeurs. Quand j’étais plus jeune... C’est d’ailleurs une généralité (rires). Quand on est plus jeune il arrive souvent qu’on dise des choses qui sont dures en sachant que ça va choquer la personne en face, mais on le dit quand même. Parfois je me battais, je faisais ce genre de choses. Je pense que, quand on est jeune, on fait beaucoup de choses qui sont un peu honteuses. Je ne sais pas si je suis déjà devenu un homme bien ou non, mais j’espère évoluer en même temps que Thorfinn et devenir moi aussi un homme bien, tout comme lui le deviendra dans le manga.

Sur l’exposition Vinland Saga, au Manga Building, aucune planche originale n’était malheureusement présentée
photo © Baptiste Gilleron

De par sa force de caractère, Thorfinn se met au service de celui dont il veut la peau dans l’espoir de venger son père. Selon vous, un acte comme celui-ci peut-il être considéré comme une sorte de supériorité de caractère, ou est-ce que ça n’est pas un peu de la folie quand même ?

C’est la preuve qu’il est complètement fou ! (rires) Personnellement, je ne m’imagine pas pouvoir rester auprès de l’homme qui aurait tué mon père.

Et justement, si vous aviez été à sa place, comment auriez-vous réagi ?

J’aurai percé un trou dans le bateau d’Askeladd (rires). Même si je voulais me venger je ne ferais pas le poids contre Askeladd, mais j’aurais toujours cette envie de me venger. Donc même si c’est lâche, je ferais un trou dans son bateau.

Dans votre travail, on sent que la vie quotidienne et les sentiments des gens vous intéressent beaucoup. D’autre part, dans Planètes, la plupart des personnages ne sont pas d’origine japonaise. Il semble que les cultures autres que la vôtre vous attirent ?

Oui, les autres cultures m’intéressent beaucoup. A cause de mon travail, je suis tout le temps enfermé dans ma chambre à Tôkyô, donc tout ce qui se passe dehors me fascine. Si je suis venu à Angoulême, c’est parce que je voulais connaître la France.

Donc, si vous aviez le temps et la possibilité de le faire, vous voyageriez beaucoup ?

Oui ! Je voudrais faire le tour du monde. Si j’avais le temps ! (rires)

Et passer d’un récit de science-fiction à un autre basé dans le passé, ça fait quand même un sacré grand écart, non ?

Visuellement, il y a un grand écart dans ce qui compose la bible graphique, parce qu’on passe de navettes spatiales au monde des vikings, c’est vrai que c’est très différent. Mais dès qu’on parle des personnages, de leurs émotions, de leur histoire, il n’y a pas tellement d’écart.

En effet. Pour approfondir un peu, on peut donc dire qu’en dépit des évolutions techniques, le passé et le futur ne sont pas si différents l’un de l’autre ?

Même s’il y a des grosses différences technologiques entre le passé et l’avenir, tels que je les ai dépeints dans mes mangas, quand on prend l’être humain en lui-même en lui enlevant sa technologie, l’iPod, etc, je pense que les êtres humains d’il y a 10.000 ans et les êtres humains qui vivront dans 10.000 ans sont exactement les mêmes.

Pour terminer : après avoir réalisé une série basée dans le futur et une dans le passé, et donc , si j’ai bien compris lors de la conférence, après celle qui parlera d’amazones [2], est-ce que pour votre prochain manga vous vous attaquerez à un récit qui se déroulera à notre époque actuelle ?

(rires) Oui, comme je n’en ai jamais fait, j’aimerais bien essayer au moins une fois de dessiner un récit contemporain.

Lors de ses performances publiques, Makoto Yukimura (accompagné ici de Grégoire Hellot, directeur du catalogue Kurokawa et traducteur pour l’occasion) travaillait sur une planche hors récit, préparée pour l’occasion
photo © Baptiste Gilleron

(par Baptiste Gilleron)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Merci à Xavière Daumarie pour sa traduction.

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Notre chronique de Vinland Saga Tome 1

Notre chronique de Planètes Tome 3

[1Ken le survivant en version française.

[2Durant la deuxième conférence-performance qu’il donna au festival d’Angoulême Makoto Yukimura, répondant à un jeune spectateur, plaisanta sur le fait que, pour faire un bon manga, il fallait de l’action et des filles. Rebondissant sur ces propos, un autre spectateur lui proposa alors de réaliser un manga sur les amazones, et le mangaka sembla séduit par l’idée.

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