Marc Filipson (Librairie Filigranes) : « Je défends la notion de librairie de garde »

15 avril 2020 8 commentaires
  • La Librairie Filigranes est la plus importante de Belgique. Elle a été, comme beaucoup d’autres, contrainte de fermer boutique en raison du confinement. Mais son patron, Marc Filipson, n’est pas du genre à se laisser abattre. Il a décidé d’avancer de plusieurs mois le lancement de son site d’e-commerce où la BD a une grande part. De 40 000€ de chiffre d’affaires par jour (au total, dont environ 11 % pour la seule BD), il en réalise désormais 3 500€ sur sa plateforme qui devrait passer de 1000 à 180 000 références dans les prochains jours. Rencontre confinée.

Depuis quand existe la librairie Filigranes et quelle est son importance sur le marché belge ?

Filigranes existe sous cette appellation depuis 1988. C’est une librairie située au centre de Bruxelles qui compte près de 3000 m2 de plain-pied, 180 000 références et qui est ouverte 365 jours sur 365. Nous organisons plus de 250 rencontres et présentations d’auteurs. Nous nous plaçons à ce titre dans Top 5 des librairies françaises. Nous sommes à l’origine de la plupart des manifestations culturelles autour du livre ces trente dernières années à Bruxelles. Nous avons notamment été membre du Conseil d’Administration de la Foire du Livre de Bxl pendant une quinzaine d’années. Comme vous l’aurez compris, nous sommes très actifs dans le monde du livre.

Vous avez plusieurs points de vente, quelle est l’impact de la crise sur votre activité ?

Nos boutiques Filigranes Corner à Ixelles, rue Louis Lepoutre, et Filigranes Corman, Zeedijk à Knokke-le-Zoute sont actuellement fermées. Filigranes, avenue des Arts à Bruxelles s’est instaurée « Librairie de garde » pour tout le groupe.

Le gouvernement belge a-t-il mis en place un système d’aide comme en France ?

C’est encore assez flou, si ce n’est qu’au niveau régional [le Gouvernement bruxellois], nous toucherons seulement 4000€ par mois d’inactivité, ce qui est parfaitement insuffisant. A cela s’ajoute le report à 60 jours des sommes dues à la TVA et aux organismes sociaux. Aucune suppression n’est envisagée pour l’instant !

Marc Filipson (Librairie Filigranes) : « Je défends la notion de librairie de garde »
Marc Filipson, CEO de la librairie Filigranes.

Quelle est la situation de votre personnel ?

85% des salariés sont en chômage temporaire ainsi que 100% du personnel étudiant !

Vous avez tenté de faire une livraison en "Take Away". Quelle était l’idée ?

Le livre est un médicament, une nécessité en cas de confinement. Quand le gouvernement a annoncé que les librairies pouvaient rester ouvertes, il s’agissait encore une fois d’une blague belge. Dans la publication officielle, « Krantenwinkel » signifie littéralement « kiosque à journaux » en flamand ; cela a été traduit par « librairies » en français de Belgique. Or, nous vendions des journaux et nous pouvions donc rester ouvert, ce que j’ai décidé de ne pas faire, en tant que tel ! Je me suis donc instauré LIBRAIRIE DE GARDE. La solution la plus viable pour une entreprise comme la mienne était de fermer et mettre l’intégralité de l’équipe en chômage temporaire. Cela aussi, nous ne pouvions consentir à le faire.
Le livre, la lecture a toujours été pour moi une source de partage, de plaisir, de passion. Je ne pouvais abandonner cet esprit, le plaisir de faire plaisir. Avec le stock dont nous disposons, je me suis lancé dans un acte -je souligne- solidaire : occuper les familles confinées, apporter un soutien, une lecture, un jeu de société, un puzzle à ceux qui se retrouveront seuls. Le but n’était pas de faire du chiffre mais d’accompagner, d’aider, d’anticiper… J’ai rentré huit palettes de livres didactiques, scolaires, de premières lectures…

Le "Take Away" de la librairie se faisait dans les conditions requises : distanciation et masques.

L’idée, au départ, était de travailler « à l’ancienne » avec moins d’une dizaine de collaborateurs. Alors que nous devions développer et lancer notre nouveau Progiciel de Gestion Intégré et notre E-Shop au 1er août, la société Modullo, qui développe pour moi ce nouveau projet, a pris sur elle le défi de lancer un avant-projet en quelques jours.

Filigranes.be a donc fait peau neuve et avec toutes les erreurs inhérentes à un nouveau projet, nous avons proposé à notre clientèle de faire ses commandes via le site, par mail ou par téléphone (une permanence ayant été mise en place du lundi au vendredi entre 12h et 17h, avec la possibilité de se faire livrer dans les 19 communes bruxelloises, à raison de 4€ la commande pour les frais de livraison et gratuitement à partir de 80€ de commandes. Le Syndicat des libraires francophones de Belgique (SLFB) m’a interdit d’appliquer la gratuité pour… concurrence déloyale ! Nous pratiquons les envois postaux aux tarifs Bpost pour le reste de la Belgique. Depuis l’interdiction de pratiquer le Take-Away, nous livrons dans les 19 communes pour les commandes au-dessus de 25€, sinon par envoi postal.

Préparation de commande. Tous les préparateurs portent le masque.

La police a néanmoins dû intervenir…

Nous avions confiné l’entrée de notre seul point de vente, au 39 avenue des Arts, par l’accès d’un long couloir qui aboutit sur une vitre en plexiglas : pas de contact, la porte ouverte en permanence. Il y avait zéro contact entre le client venant chercher son colis et LE seul et unique caissier protégé par son plexiglas. Le lieu était plus sécurisé que n’importe quelle pharmacie ! Le client faisait la queue à l’extérieur avec les mesures de rigueur et des gants et du produit désinfectant à disposition.
La police est venue nous visiter en début de semaine et nous a interdit de continuer le Take-Away en dépit du rapport plus que positif de l’inspectrice de la Sécurité sociale qui était venue inspecter les lieux.

Cela vous a choqué ?

Il y a l’art et la manière mais il s’agit là d’un autre débat. Cela dit, je ne peux que DONNER RAISON aux autorités de nous avoir ordonné d’arrêter le Take-Away pour ne pas inciter les clients à sortir de chez eux… Depuis quelques jours, nous travaillons volets baissés et faisons quelques centaines d’heureux par jour. Pour rappel, les éditeurs ayant cessé leur activité, nous ne travaillons que sur le stock existant. La force de notre établissement a toujours été de pouvoir répondre à la demande. Nous avons donc encore assez de stock pour contenter de nombreux clients. En revanche, nous n’avons plus La Peste de Camus depuis le début et les mangas partent à une vitesse incroyable.

Livraison.

Pensez-vous que les mesures prises "infantilisent" les consommateurs ?

On nage dans le flou intégral. Ne jugeons pas.

Que préconisez-vous pour relancer votre activité ?

À la différence de nombreux collègues, je ne redoute pas la reprise et suis plus que confiant. Fournisseurs, grossistes et éditeurs sont dans le même bain que nous et ne nous mettent pas le couteau sous la gorge, bien au contraire. Le livre a encore des dizaines d’années devant lui. Nous allons souffrir mais allons traverser cette crise avec beaucoup plus de facilité que d’autres commerces. Après la crise, ce sera à nous d’aider les autres !

Une idée que j’ai déjà proposée aux distributeurs Dilibel, Interforum et quelques éditeurs français : faire une mise en place des blockbusters (Dicker, Lévy, Musso, Delecourt, un Spirou ou un Blake & Mortimer…) au moins huit jours en librairie avant les grandes surfaces.

Votre personnel sera-t-il protégé ? Comment voyez-vous le déconfinement à venir ?

Comment savoir ? Vu la superficie de notre magasin (3000 m²), nous devrons certainement respecter une densité réglementaire et d’autres mesures du même type. La carte maîtresse de Filigranes est : accueil, convivialité, espace, bien-être… et bien sûr savoir-faire, connaissance, stock,… Notre grande surface ne va certainement pas nous avantager !

Cette mésaventure changera-t-elle fondamentalement votre métier ?

Je pense que oui. On en reparle dans quelques jours…. Une chose est déjà certaine, le SLFB (Syndicat des libraires francophones de Belgique) a vécu !

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Voir en ligne : LE SITE DE LA LIBRAIRIE FILIGRANES

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos DR / Filigranes.

 
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8 Messages :
  • Librairie de garde. Un livre n’est pas un médicament, ses arguments de petit épicier opportuniste ne tiennent pas. Il est complètement irresponsable voire dangereux avec ses employés et ses clients. Ce n’est pas à lui de décider d’ouvrir ou pas. Heureusement que la police est intervenue !

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    • Répondu par ghib le 15 avril à  09:21 :

      Vous avez tout à fait raison. Ras le bol de ces épiciers qui se croient aussi importants que les soignants.

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      • Répondu le 15 avril à  10:46 :

        De plus, l’employé sur la photo et perché sur une Fiat, porte très mal son masque. S’il essaye de le remettre sur son nez, il a toutes les chances de se coller le virus !

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      • Répondu le 15 avril à  10:49 :

        Sur la première photo et contrairement à la légende, je ne vois pas de masques sur les employés...

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        • Répondu par Breugnol le 16 avril à  06:55 :

          Amazon ferme ses sites français cinq jours
          https://rmc.bfmtv.com/emission/amazon-ferme-ses-sites-francais-pendant-5-jours-c-est-une-guerre-entre-direction-et-syndicats-1893680.html

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          • Répondu le 17 avril à  15:25 :

            Et rappelons que la Belgique a le plus grand nombre de morts par habitant d’Europe du Covid-19. Ce record n’étant plus à battre, l’initiative de Monsieur Filipon est dispensable.

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            • Répondu le 21 avril à  12:52 :

              On veut absolument ouvrir les librairies, sans aucune certitude de sécurité pour les clients comme pour les libraires ainsi que leur personnel. Cela fait des années que l’on constate une perte du lectorat, sans compter la désertion des nouvelles générations pour le livre au détriment du jeu vidéo, quant elles ne lisent pas exclusivement des Mangas. Situation qui ne semblait pas alarmer outre-mesure nos politiques en Europe. Et là, d’un seul coup, la nourriture intellectuelle ne doit surtout pas venir pas à manquer au peuple en pleine pandémie ? Et que dire des Bibliothèques et autres médiathèques, si vitales à la vie sociale des quartiers et dont la culture est accessible à tous avec un simple abonnement ? D’accord, il faut soutenir les librairies, ça coûterait trop cher à toutes les sauver, mais quelle ironie, il aura fallu la présence d’un virus pour mettre en évidence la négligence de nos politiciens à accompagner la culture. Malheureusement, le foot est l’opium du peuple et ses retombées économiques sont bien plus importantes que celles du livre. On voit là, tout le cynisme de la classe politique.

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              • Répondu par snaga le 5 mai à  09:57 :

                Soyons sérieux les gens.
                Oui les livres sont importants.
                Oui ils permettent aux enfants de faire du travail d’apprentissage et aux adultes de s’évader.
                Alors oui pourquoi ne pas assurer un take away comme pour les restaurants car oui il est dur pour les indépendants de survivre à cette crise économique.
                Sinon, si vous voulez réellement mettre hors d’état de nuire le "flou" du virus, je vous conseille amicalement de vous confiner chez vous jusqu’à 2022 au grand minimum car ce sera nécessaire et sans livre cela va de soi et sans sortie alimentaire car elles sont pourvoyeuse de risque et sans livraison car ce n’est pas sympa pour les livreurs et préparateurs...
                Rappelons ici que 80% des gens ne souffriront en rien du covid (sous sa forme actuelle s’entend), que le confinement est surtout là pour masquer les erreurs logistiques et économiques des preneurs de décisions au niveau des soins de santé dans le monde et donc tenter d’éviter certaines morts.
                Sachez que le virus ne disparaîtra pas, qu’il faudra vivre avec.
                Alors oui merci de préférence pour moi avec des livres.
                Et oui je suis personnel soignant en couple avec un chercheur en biologie... 😱😱😱😱😱😱😱

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