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Mémoires effondrées : chronique de notre temps et de nos pensées

  • En 2044, le fils d'Antoine Donelli hérite des carnets illustrés de son père récemment décédé. Il y trouve des chroniques de sa vie, ses réflexions sur la nature humaine et sur un monde qui s'éteint lentement. À travers une lecture fragmentaire, alternant entre les différentes périodes de sa vie, nous découvrons peu à peu le portrait d'un homme complexe, reflet de notre temps et de ses incertitudes. Tel est l'argument de la première réalisation de Baya à découvrir à la rentrée, aux éditions Rue de l'Échiquier.

Les manuscrits personnels trouvés dans un coffre sont un argument narratif familier dans tous les genres de fiction. Cependant, Mémoires effondrées parvient à se distinguer grâce à trois singularités dans sa conception : sa narration non-linéaire, la projection de celle-ci vers un futur proche (2044) et la grande variété de styles de dessins qu’elle déploie au long de ses 192 pages. Grâce à cela, ce roman graphique exprime l’ambition d’un auteur voulant capter l’esprit de son temps à travers les réflexions d’Antoine et de ses inquiétudes.

Mémoires effondrées : chronique de notre temps et de nos pensées

Une approche inédite du genre du « journal retrouvé »

La vie d’Antoine Donelli n’est pas celle d’un aventurier, ni d’un héros, mais celle d’un homme simple, en quête des mêmes objectifs que la majorité d’entre nous. Sa vie, ainsi que la trame de l’album, peuvent se résumer en quelques lignes : enfance heureuse, puis mort de ses parents à l’âge de dix ans ; éducation par sa tante, abandon des études de psychologie pour devenir comédien ; trouve l’amour au début de sa carrière et atteint un certain succès à la trentaine, avant de tout claquer vers la cinquantaine, afin de se retirer à la campagne.

À l’instar de son personnage, Baya est un auteur au parcours éclectique : animateur d’ateliers pour enfants, sculpteur et illustrateur autodidacte... Dans la lignée de Dave McKean, il nous livre ainsi une œuvre aux techniques très variées, conjuguant collages, photographies, aquarelles, fusain et bien d’autres, changeant constamment en fonction des « chapitres », puisque chaque entrée dans les carnets d’Antoine nous situe dans une année et dans une esthétique différente. Certaines d’entre elles sont très réussies, d’autres plus expérimentales et certaines restent plutôt dans un graphisme fade. Ladite diversité peut s’expliquer dans l’effervescence d’un auteur novice qui expérimente toutes les techniques dans sa première œuvre. Il deviendra sans doute par la suite plus tempéré dans ses choix.

Dans ce journal, nous explorons les conversations avec les amis, les souvenirs de jeunesse, les moments de crise et bien d’autres aspects de la vie de Donelli. Mais au-delà d’expliquer les faits narrés, les images servent le plus souvent d’illustration, de ressenti de l’état d’esprit du personnage. Oscillant entre la métaphore et l’allégorie moderne, elles nous permettent d’apprécier sa situation émotionnelle et psychologique, avec ses instants de lyrisme, de dépression et ses contradictions.

Le temps qui passe, les instants de bonheur, l’amour, les accidents... tels sont les sujets récurrents dans les pensées de Donelli, souvent sur un ton nostalgique, voire très pessimiste par moments ; ses carnets nous laissant entrevoir l’avènement d’une catastrophe écologique majeure, à travers l’arrivée de neiges noires, et, pour 2027, d’une pandémie plus létale encore que celle de la COVID-19. Dès les premières pages, l’idée que l’espèce humaine court à sa perte est énoncée et ne fait que se renforcer par le défaitisme du personnage, citant régulièrement les textes de philosophes et de scientifiques critiquant l’égoïsme et l’aveuglement de la société moderne.

L’esprit fataliste du temps est un lieu commun pour bon nombre d’auteurs contemporains qui prédisent un futur apocalyptique inévitable. D’où un emploi bien trop fréquent d’une posture péremptoire, où tout ce qui est énoncé doit être considéré comme une vérité quasi-scientifique, laissant peu de place à la pluralité des interprétations ou à des contre-arguments diégétiques.

Cependant, malgré cela, l’album parvient à nous révéler les talents d’un auteur sensible, doté d’un œil avisé pour repérer et transcrire les instants de poésie et de bonheur dans une simple conversation entre amis ou lors d’une promenade en nature. Une opera prima prometteuse.


(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Mémoires effondrées. Par Baya (scénario et dessin). Éditions de l’Échiquier. Sortie le 2 septembre 2021. 192 pages. 22 x 30 cm. 24,90 €.

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