Mutafukaz V : La claque finale pour une série magistrale

30 octobre 2015 0 commentaire
  • La série qui a révélé RUN connaît enfin son dénouement. Un tour de force graphique bourré d'audace, à connaître de toute urgence.

En 1998, alors qu’il travaille en tant que directeur artistique de l’agence multimedia TeamChman, RUN jette les premiers croquis de son projet Mutafukaz dans son carnet, dans l’appartement 777 d’un immeuble de Nancy. Cet univers n’intéressant pas son employeur, le jeune dessinateur part démarcher les éditeurs, tout en proposant du contenu dérivé sur Internet.

En 2003, il réalise pendant cinq mois avec des amis, un court-métrage intitulé Mutafukaz - Opération BlackHead, mélangeant la 3D et des techniques d’infographie, qui se retrouve sélectionné au festival de Sundance aux États-Unis.

D’un autre côté, son projet de bande dessinée accumule les refus des éditeurs, jusqu’à ce que RUN rencontre Tot, co-fondateur et directeur artistique d’Ankama. Le département Ankama Éditions n’existant pas encore, absolument tout est à créer. Devenu couteau suisse, RUN cumule plusieurs postes tout en finalisant le tome 1 de Mutafukaz : Dark Meat City, qui sort en 2006, suivi l’année suivante du tome 2 : Troublants trous noirs.

Le court-métrage Mutafukaz - Opération BlackHead :


Piétinons les codes

Si le projet Mutafukaz s’est fait retoquer par nombre d’éditeurs, c’est parce que la culture graphique de RUN débordait de chaque page : un excès de générosité et une volonté de rassembler une tripotée de genres qui, aujourd’hui, ne paraît pas si extraordinaire mais qui dix ans en arrière, a effrayé les éditeurs pondant du 48 planches couleur à tour de bras.

Les fonds des planches en noir, le jeu sur le design des bulles, sur la typographie des dialogues, sur le découpage (le lecteur devait parfois retourner le livre afin de suivre la double-page), sur les bords des cases (qui disparaissaient purement et simplement pour souligner la singularité d’une scène de dialogue), sont de bons exemples des libertés prises par RUN dans la série.

Mutafukaz V : La claque finale pour une série magistrale
Extrait de "Mutafukaz T5"

Issu du monde du graphisme et imprégné de culture urbaine jusqu’au bout des ongles, RUN transforme ses planches en terrain de jeu pour des créations de logos, affiches, expérimentations typographiques, visuels en 3D, photographies, silhouettes à découper, ou fausses bannières de publicité.

Mais ce jeu sur les codes du neuvième art serait un vain exercice de style s’ils n’étaient que gratuits. Si en plein milieu du tome 2, le grain du papier change et si le graphisme passe en noir et blanc pour adopter un pur style manga, c’est pour accompagner les deux héros dans une guerre entre clans chinois et japonais. Le tome 0 adopte un style rétro ? C’est parce que l’action se déroule dans les années 1940. Certaines planches proposent des personnages à l’allure vectorisée et géométrique ? C’est parce que le protagoniste est en train de rêver.

Extrait de "Mutafukaz T5"
Le logo du label 619, créé par RUN

En s’amusant à sortir ainsi des sentiers battus, RUN affiche certes une assurance qui pourrait passer pour de l’arrogance, mais après réflexion, quel meilleur moyen pour raconter une histoire d’invasion extraterrestre en pleine guerre des gangs de la Côte Ouest américaine ?

De la Science-fiction, une guerre civile et… du catch

L’action de Mutafukaz (nom dérivé de l’argot hispano-américain signifiant Motherfuckers) se situe dans la ville de Dark Meat City, des années dans un futur uchronique après un gigantesque tremblement de terre ayant décimé la côte Ouest des États-Unis.

Vinz (le gamin avec un crâne enflammé en guise de tête) et Angelino (le garçon à la peau noire) sont deux petits gars tentant maladroitement de joindre les deux bouts à coup de petits boulots foireux, vivant au milieu de cafards dans un appartement pourri, dans un quartier qui ne l’est pas moins. Un jour, après avoir été renversé par un camion alors qu’il livrait des pizzas sur son scooter, Angelino devient la proie d’hallucinations : il se met à voir des ombres de chauve-souris derrière certaines personnes.

Un extrait du tome 2, dans le style "Manga".

Sans le savoir, Angelino commence à découvrir l’existence d’extraterrestres ayant infiltré l’humanité depuis les années 1940, impliquant même Hitler et le Pentagone.

Rapidement au courant, le commandement alien envoie une escouade capturer les deux loustics, mais ce sont les soldats qui sont miraculeusement mis hors service.

Pendant ce temps, la ligue de catcheurs, protecteurs de l’humanité depuis la nuit des temps, sent que la guerre contre le Mal est sur le point de connaître un tournant. Une prophétie attire leur attention... sur un gamin à la peau d’Onyx.

En parallèle, la ville de Dark Meat City menace à tout moment de basculer dans le chaos et une guerre des gangs généralisée.

Un univers très référencé...

Vous l’aurez compris, l’univers de Mutafukaz baigne dans la culture américaine, californienne et mexicaine. Très marqué par plusieurs voyages à Los Angeles, RUN s’est également inspiré de la lucha libre (le catch mexicain) pour les défenseurs masqués de la Terre. L’aspect religieux n’est pas non plus en reste, à travers les nombreuses références à la Santa Muerte et Notre Dame de Guadalupe, même si cette culture sera plus développée dans la série ultérieurement.

DoggyBags, également créée par RUN.

Extrait de "Mutafukaz T5"

Citons aussi, pêle-mêle, les comics (Ghost Rider, Batman, les super-héros), les mangas et les films de yakuzas (un personnage est le sosie du réalisateur japonais Takeshi Kitano), la science-fiction rétro (les envahisseurs, les complots, les hommes en noir, les expériences mystérieuses et autres soucoupes volantes), ou les pulp comics.

… et de multiples prolongements multimédia.

Des bandes-annonces vidéo, un site Internet fouillé et travaillé, des cross-over avec d’autres séries, des art toys, un court-métrage matriciel mais surtout, un long-métrage d’animation qui sortira en 2017 produit par le studio 4°C ! Autant de déclinaisons réalisées par RUN et ses confrères autour de l’univers Mutafukaz, qui illustrent la volonté de l’auteur de sortir la bande dessinée du format papier pour aller tâter d’autres terrains cousins.

La bande-annonce du long-métrage Mutafukaz :


La couverture du tome 3

Parfois, ce aspect touche-à-tout peut donner l’impression que RUN se la pète. En effet, la série Mutafukaz ne s’ouvre pas sur des planches mais bel et bien sur des photographies de l’auteur au volant d’une décapotable sur les routes américaines. Oui, il se met lui-même en scène dans des élans frôlant la mégalomanie (auto-portraits photographiques, vidéos qu’il a lui-même filmées le présentant en chef de meute avec ses collègues du label 619, prêts à fondre sur les Festivals d’Angoulême et Saint-Malo), et comble du melon, il intervient en personne dans la narration de Mutafukaz en tant… qu’auteur de la BD.

Mais quel toupet !

Non, nous saluerons surtout l’audace du bonhomme, tout en lui pardonnant quelques digressions évitables donnant du crédit à des théories complotistes dans le tome 5. Au fil des épisodes de Mutafukaz, un style (certes foutraque), un auteur (mégalo mais généreux et enthousiaste) sont nés. Les premières planches emportées par un plaisir ludique mal contrôlé, ont laissé la place à un découpage privilégiant un graphisme impressionnant de maîtrise, offrant une magnifique conclusion neigeuse, en passant par un étonnant troisième tome (intitulé Révélations), véritable pierre angulaire de cette série qui fera date.

RUN compte assurément parmi ce qui est arrivé de mieux à la BD française de la dernière décennie. Il serait dommage de passer à côté de ce monument qu’est Mutafukaz.

(par Thomas Berthelon)

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