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Pierre Boisserie :"Dantès est le scénario qui m’a demandé le plus de boulot"

9 février 2008 1 Interviews par
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  • Avec le scandale qui vient de secouer la Société Générale et le monde de la finance, la série Dantès prend un relief particulier. Influencé par le trader Nick Leeson qui avait coulé la Barings, le scénariste Pierre Boisserie avait trouvé un sujet brûlant. Il revient sur la genèse de son histoire et sa méthode de travail.

Vous lisez Les Échos ?

Je n’avais jamais ouvert Les Échos avant de rencontrer Philippe Guillaume. C’était ça l’écueil que j’avais pour l’écriture de ce scénario. J’avais cette idée depuis quelques années quand j’avais lu le bouquin de Nick Leeson [1] mais vu mon incompétence dans la finance, je n’avais pas envie de m’y atteler vraiment. Quand j’ai rencontré Philippe Guillaume, fan de BD et chef du service des marchés aux Échos, on s’est trouvé tout de suite et il s’est proposé de me fournir toute la documentation et le support technique pour l’écriture du scénario.

Le scandale de la Baring est une référence pour vous ?

À la lecture d’un article dans Marianne et de son livre, je me suis dit que ce Nick Leeson ferait un Edmond Dantès fabuleux. En remplaçant l’incompétence de ses dirigeants par de la malversation et de la malveillance, on avait vraiment le couillon parfait qui se faisait prendre dans un piège. Après, la trame de Monte-Cristo s’adaptait parfaitement à l’histoire. Ironiquement au début de l’album, j’avais mis que tout ressemblance etc. mais évidemment je me suis inspiré de Monte-Cristo et de Nick Leeson. D’ailleurs ; il le dit lui-même, on l’a un peu laissé faire aussi. C’est ce qui se reproduit aujourd’hui avec la Société Générale qui veut nous faire croire que son trader a agi sans aucun contrôle. On sait bien que c’est impossible… Cela rejoint le côté artificiel de cet univers. Seuls les gens qui maîtrisent le jeu peuvent imaginer les conséquences. Je ne sais plus qui a dit que le capitalisme, c’était des gains individuels sur des risques mutualisés. Je suis d’accord. On gagne beaucoup d’argent quand ça marche et quand ce n’est pas le cas, on répercute les pertes sur la communauté qui vient au secours. On en atteint les limites aujourd’hui et c’est ce qu’on va raconter dans la suite de la série Dantès.

Pierre Boisserie :"Dantès est le scénario qui m'a demandé le plus de boulot"

Où en êtes-vous dans l’écriture de la série ?

Tous les épisodes sont construits. La BD a cette spécificité que c’est quelque chose d’évolutif puisqu’on sort un album par an. Cela nous permet d’écrire l’histoire au fur et à mesure et d’avoir une évolution dans l’écriture. Je peux ainsi réécrire au plus près des personnages, passer plus de temps avec eux, plus les connaître. Ça nous permet d’avoir une réactivité par rapport aux ressentis de l’histoire et de faire fructifier l’apport de tous les collaborateurs. La vision de Claude m’amène à réfléchir sur la manière de faire évoluer l’histoire et comment l’améliorer. Il y aura trois parties dans Dantès. La première est la fuite d’Alexandre, la deuxième sera la vengeance et la troisième qui ira au-delà.

Quelle est la méthode Pierre Boisserie ?

Je commence par un synopsis de l’histoire grand de 4 à 5 pages assez détaillées. Puis je fais un séquencier où chaque scène est découpée en disant combien de pages elle va faire et ce qui va s’y passer. Enfin, c’est le découpage propre, chaque page est découpée case par case avec ce qui se passe et les dialogues. Le dessinateur peut alors entrer en jeu pour dessiner les planches. On lui donne des indications mais rien n’est figé, bien au contraire. Si on fait le parallèle avec le cinéma, le boulot du scénariste est d’écrire et de raconter l’histoire mais c’est le dessinateur qui va la mettre en scène en choisissant les cadrages, les attitudes, etc. C’est lui qui a la meilleure vision graphique des choses et qui est plus à même que moi de trouver des idées. Comme je fais le lettrage de l’album, ça me permet de retoucher le dialogue en dernière intention, de l’ajuster au mieux avec ce que je vois sur la planche. Ça donne une meilleure cohésion à l’histoire.

Quand avez-vous senti que l’histoire était mûre ?

C’est difficile d’évaluer le temps passé sur un scénario, surtout celui là qui trottait dans ma tête depuis un bout de temps. C’est la rencontre avec Philippe Guillaume en novembre 2003 qui a accéléré le projet. Mais au niveau de l’écriture, c’est six mois de temps cumulé. Le plus long, c’est la recherche de documentation et le mûrissement de l’histoire. Chez moi, il y a toujours une longue période de maturation de l’histoire. Je cumule de la doc, je prends des notes, je fais des plans et je pose tout ça. C’est un peu comme le champagne, j’attends que les bulles remontent à la surface. Le processus peut être immédiat où prendre des mois voire des années. On a une idée, mais on ne sait pas quoi en faire jusqu’au jour où le déclic va se produire.

D’où l’utilité d’Internet dans les recherches.

Internet est une banque de données incroyable, c’est un superbe outil. On a tout ce qu’on veut sur tout. Que ce soit de la doc littéraire ou illustrative. Sinon, j’ai lu des bouquins sur les scandales de la bourse.

Combien de versions pour votre scénario ?

Nous avons fait trois versions de Dantès. Au départ, ça avait été écrit pour un format différent donc il a fallu le réécrire une première fois. Il a été remanié une deuxième fois pour coller vraiment à ce qu’on voulait faire.

Quel a été l’apport de Philippe Guillaume au scénario ?

Philippe Guillaume m’a apporté tout le support technique. C’est vraiment un domaine qui m’était inconnu et auquel j’étais plutôt réfractaire. Il m’a donné des indications sur ce qui n’allait pas et ce qui était impossible dans l’histoire. Après, en fonction des scènes que je voulais faire, des personnages, des lieux, il me donnait les indications techniques pour que je les intègre à mon récit. J’avais aussi besoin d’une vérité historique, des pratiques de la bourse de cette époque-là, du mode de fonctionnement du marché pour faire fonctionner au plus près du réel mon intrigue, de la rendre réaliste tout en préservant le côté romanesque. A priori, ça a bien marché car nous avons eu un super retour des gens du milieu qui ont accroché à l’histoire et qui nous ont confirmé que ça se passait de la façon dont on l’a écrite. C’était énormément de travail et c’est le scénario qui m’a demandé le plus de boulot.

Calé en bourse alors ?

Je suis allé lire La bourse pour les nuls à la bibliothèque mais, même avec ça, je ne comprenais pas. Philippe a dû repartir de la base pour m’expliquer le fonctionnement et les notions essentielles. La bourse, c’est irréel, impalpable. Quand sait que ce sont eux qui décident des orientations de la société, ça fait vraiment peur...

Surpris par certaines pratiques ?

Philippe m’a raconté plein de petites histoires qu’on a ou qu’on va utiliser mais je n’ai pas été surpris par grand-chose. Je m’attendais à tout… Il y a toujours des gens qui trouvent des combines incroyables pour contourner le système. Quand on lit les résumés des scandales financiers de ces vingt dernières années, ils font preuve d’une inventivité extraordinaire qui est finalement très romanesque. Du coup, il n’y a pas besoin de beaucoup forcer le trait pour arriver à quelque chose.

Propos recueillis par Xavier Richard

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la chronique de Dantès Tome 1

Illustrations © Dargaud/Boisserie/Guillaume/Juszezak
Photo © N. Anspach

[1Chute de la Barings

 
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1 Message :
  • A la lecture de cette intéressante interview je suis convaincu que pour éviter les "bides de contenu" un scénariste doit bien se documenter et tâcher de comprendre de quoi il parle quand il s’engage dans un sujet pas évident comme la bourse. Judicieuse collaboration donc avec Guillaume. Dantès est probablement un des meilleurs thrillers financiers de ces dernières années, du moins à mes yeux.

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