Sergio Honorez & Olivier Perrard : "D’ici les trois prochaines années, Dupuis retrouvera son âme, et sa place !"

8 février 2008 0 commentaire
  • Depuis 2006, les Editions Dupuis traversaient une période de turbulence. Les directions générale et éditoriale ont été changées deux fois. Nous faisons le point avec les nouveaux responsables de la maison , {{Olivier Perrard}}, son directeur général et {{Sergio Honorez}}, son directeur éditorial.

Olivier Perrard, dans quel état avez-vous trouvé les Editions Dupuis en arrivant à la direction générale de cette maison en septembre dernier ? [1]

OP : Les éditions Dupuis étaient dans un état bien meilleur que la situation que l’on m’avait décrite, ou que ce que j’ai pu lire sur Internet. Nous allons être en bénéfice sur l’exercice 2007. Il est préférable pour tout le monde que les chiffres soient dans le vert. J’ai trouvé que le moral du personnel, des auteurs, et des différents collaborateurs était intact. Mais c’est sûrement dû à l’arrivée de Sergio. J’ai senti auprès d’eux que l’envie de réaliser de bonnes bandes dessinées était toujours là. D’ici les trois prochaines années, nous retrouverons notre âme, et notre place !

L’état de Dupuis était donc plutôt bon ?

OP : Oui ! Lorsque l’on accumule les erreurs, parfois coûteuses, on se retrouve dans des situations délicates comme dans toutes les sociétés. Il a fallu reconstituer une équipe et passer par une phase de convalescence. Maintenant – et ce n’est pas pour nous mettre la pression – plus rien ne nous freine !

Un exercice dans le vert, mais en 2007, toutes les grandes séries étaient au rendez-vous : Kid Paddle, Le Petit Spirou, Largo Winch, Cédric, etc. Ce n’était pas le cas en 2006. Dupuis a-t-il les moyens de convaincre les auteurs best-sellers d’aligner un album par an ?

SH : Nous devons susciter l’envie et l’enthousiasme. Ce sont effectivement des sentiments fort personnels. Mais ce sont ces éléments qui stimulent un auteur de travailler sur sa série. La relation entre un auteur et un éditeur est basée sur de la séduction. Il faut que l’un et l’autre se sentent désirés…

Olivier Perrard, vous êtes un connaisseur de la gestion des marques. Dans le contexte actuel, les séries sont-elles des marques ou des œuvres ?

OP : On compare souvent la bande dessinée au roman, notamment au niveau du prix de vente. On me dit régulièrement que la BD est trop chère. Je pense le contraire. Le travail des auteurs et le temps que les dessinateurs passent sur leurs planches nous le prouvent. Nous vendons de la tendresse, du plaisir et de l’humour pour un prix avoisinant les douze euros. Ce n’est vraiment pas cher par rapport au travail de ces auteurs.
Pour répondre à votre question : j’ai effectivement travaillé pour différentes marques, mais dans des métiers qui étaient artistiques. Je n’étais pas actif dans le développement des marques, que cela soit dans les cosmétiques ou produits apparentés tels que les shampoings. Pour pouvoir développer une marque, une œuvre, ou ce que l’on préfère appeler chez Dupuis un univers, il faut que l’on ait un respect extraordinaire par rapport à l’œuvre des auteurs. Il faut respecter cela, avant de décliner l’œuvre dans des dessins animés, des coffrets cadeaux pour Noël, etc. Avez-vous vu le coffret que nous avons sorti à Noël, pour le Photographe par exemple ? Il est extraordinaire… À partir du moment où les auteurs et nos collaborateurs qui travaillent sur leurs œuvres, sur un dessin animé ou un autre produit dérivé, sont fiers, on sait qu’on développe l’œuvre dans le bon sens.

Sergio Honorez, votre arrivée chez Dupuis a été saluée par les auteurs. Comment expliquez-vous ce capital de sympathie ?

SH : J’ai été un auteur Dupuis [2] ! Il y a longtemps que je connais cette maison d’édition. J’étais publié dans Spirou à l’époque où il y avait encore une imprimerie à Marcinelle. Une activité qui n’existe plus aujourd’hui. Je suis proche des auteurs et je peux comprendre leurs préoccupations, leur perception du monde de l’édition, leurs angoisses…

OP : Eh … Oh ! Vous oubliez que c’est un garçon sympathique (Rires)

SH : Et j’ai des chemises à fleurs (Rires).

Cette année marque le 70e anniversaire du journal de Spirou. Votre hebdomadaire a changé dernièrement de rédacteur en chef. L’ours mentionne actuellement que vous assumez, Sergio Honorez, la fonction. Mais on dit aussi que Frédéric Niffle va occuper ce poste …

SH : Il est déjà rédacteur en chef. Mais il faut le temps que Frédéric Niffle prépare sa nouvelle formule. Ses premiers numéros, avec les auteurs qu’il aura choisis, sortiront pour l’anniversaire de Spirou le 16 avril prochain.

Quels seront les changements ?

SH : Nous avions envie de créer la « famille Spirou » à l’image du journal des grands anciens. Franquin, Will, Roba ou Peyo ont fait LEUR journal. Ils en parlaient tous les jours, tous les soirs. Ils se penchaient dessus avec Yvan Delporte. Nous voulons retrouver cette famille, ce sens de l’émulation entre les auteurs.

Les lecteurs vont-ils s’y retrouver ? Une nouvelle formule avait déjà été lancée en janvier 2006.

SH : Si on arrive à construire une famille d’auteurs autour de Spirou, nous arriverons à créer une famille de lecteurs. C’est comparable à la création d’une boule de neige : on construit d’abord le cœur, et les lecteurs se joindront à nous …

OP : Contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, Le journal de Spirou est dans le vert. Ce n’est pas un titre qui est, en permanence, sous perfusion et qui perd de l’argent. Notre base d’abonnés, cumulée avec les ventes en kiosque, représente entre 80.000 et 100.000 exemplaires. Mais nous ne souhaitons par pour autant considérer le journal comme un centre de profit. La nouvelle formule se veut être un aimant, un attrape à idées, pour s’adresser au mieux au fan de BD, que ce soit l’enfant, l’adulte ou le grand-père. Ce sont eux les lecteurs de Spirou. Nous sommes extrêmement modestes, et n’avons pas de "business plan" pour faire progresser les ventes…

Il y aura toujours un côté laboratoire dans Spirou ?

OP : Nous allons plutôt l’appeler « Studio ».

SH : Nous allons ouvrir un atelier à Bruxelles. Nous voulons effectivement conserver un aspect laboratoire pour le journal, mais avec un niveau de qualité et de rigueur avoisinant le publiable. Nous voulons amener les jeunes auteurs de la prépublication dans Spirou à l’album dans un avenir plus ou moins proche…

Sergio Honorez & Olivier Perrard : "D'ici les trois prochaines années, Dupuis retrouvera son âme, et sa place !"
Sergio Honorez et Olivier Perrard
(c) Nicolas Anspach

Qu’appelez-vous atelier ?

SH : Les locaux que nous aurons près de la gare du Midi…

Dans le fameux Building Tintin ?

OP : Oui. Mais ce ne sera pas la même enseigne !

Le quotidien belge Le Soir, en parlant de l’ouverture de ces bureaux, titrait : « Spirou s’installe chez Tintin ». Cela a fait grincer des dents……

SH : « Spirou envahit Tintin ! » Soyons pragmatique un instant : lors de la création du journal, la bande dessinée était essentiellement belge. Aujourd’hui, que cela soit dans l’humour ou dans la BD tout public, le centre de gravité s’est déplacé vers la France. Une grosse partie de nos auteurs sont Français. Il est important que l’on puisse les voir, se parler, échanger nos idées. Nous avons un actionnaire qui possède des bureaux dans un immeuble à quelques enjambées du terminal du Thalys. On va donc y installer un atelier…
Spirou est un organe de presse que nous envient nos amis et néanmoins concurrents. Le journal attire de nombreux auteurs, et même les plus connus. Travailler dans un journal est quelque chose de fondamental pour un auteur. Le journal est une sorte de petit théâtre qui s’ouvre chaque semaine. Et qui provoque des coups d’adrénaline (boucler les travaux en retard) et surtout une émulation…

OP : Il faut être ouvert sur le monde. Londres est à moins de deux heures de Bruxelles grâce au TGV ! Nous avons pour vocation de publier des œuvres d’auteurs qui ne sont pas forcément francophones. J’ai reçu dernièrement un mail avec le travail d’un artiste chinois. Je suis certain que cela intéresserait nos lecteurs. Il y a des histoires à la fois différentes et magnifiques créées par des auteurs étrangers…

Après moult rebondissements, Morvan et Munuera réaliseront finalement leur ultime aventure de « Spirou & Fantasio ». Que se passera-t-il ensuite ?

SH : Nous testons de nouvelles équipes, et n’avons encore rien signé ! Le jour où nous trouverons la ou les perles rares, nous en serons très fiers. Auteurs et éditeurs ont beaucoup travaillé pour faire de ce personnage ce qu’il est aujourd’hui. Nous y tenons vraiment. On a envie de le faire grandir…

Sergio, vous êtes assisté par un directeur éditorial adjoint, Benoît Fripiat. Quels sont ses domaines de compétence ?

SH : Benoît est effectivement mon directeur éditorial adjoint, et s’occupe des séries « tout public », soit à peu près 70% de l’activité Dupuis. José-Louis Bocquet est mon deuxième bras droit. De Paris, il donne des conseils éditoriaux sur les séries « ados-adultes ». Je fixe les objectifs sur ces catalogues. Je les coordonne, tout en gardant une vue d’ensemble et un lien avec les autres services de Dupuis : les droits étrangers, l’audiovisuel, etc.

Yves Sente nous disait récemment qu’il avait prit la décision d’arrêter certaines collections de son catalogue. Trop de collections nuisaient au Lombard. Est-ce de même chez Dupuis ?

SH : Oui. Il y a aujourd’hui des confusions dérangeantes qui nous empêchent de communiquer de manière efficace. Un exemple : l’éditeur se nomme Dupuis ; la collection s’appelle Empreinte(s), la série a pour titre Secrets, le cycle s’appelle L’Écharde. C’est trop compliqué pour le public. C’est un exemple pragmatique de la multiplication de marques. Par contre, des collections, comme Aire Libre ou Repérages, resteront car elles ont un ancrage fort dans notre catalogue… Aire Libre, c’est là où le roman devient bande dessinée. La communication sur cette collection est évidente.

Quels sont vos grands projets pour 2008 ?

OP :Deux grands anniversaires : les 70 ans de Spirou et les 20 ans d’Aire Libre. Et puis, il y a les petits anniversaires. Les 50 ans de maison de Raoul Cauvin, ainsi que ses 70 ans ! Les 50 ans des Schtroumpfs que nous partageons avec le Lombard. Et également une remise en avant des albums de Boule et Bill, au mois de mai, avec des couvertures originales de Roba.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Les éditions Dupuis ont traversé une crise interne qui a été largement analysée dans nos pages.

[2Sergio Honorez avait repris, dans les années ’80, le scénario de la série Germain et Nous (dessinée par Jannin. Elle était à l’époque publiée par les Editions Dupuis)

  Un commentaire ?