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Samuel Cazenave (Premier Adjoint au Maire d’Angoulême) : "Il faut demander l’interruption du contrat avec 9eArt+ avant la fin du mois de juin."

Par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 20 mai 2015                      Lien  
Premier Adjoint à la culture du Maire d'Angoulême, Samuel Cazenave siège depuis Mars 2014 au Conseil d'Administration de la Cité de la Bande Dessinée. Comme vice-président du Conseil départemental de la Charente, il postulera au prochain Conseil d'Administration de la Cité de la Bande Dessinée au titre de Président. Nous faisons le point avec lui sur la situation de la BD à Angoulême.
Samuel Cazenave (Premier Adjoint au Maire d'Angoulême) : "Il faut demander l'interruption du contrat avec 9eArt+ avant la fin du mois de juin."
Xavier Bonnefont, maire d’Angoulême

Quelle est la position actuelle entre 9eArt+ et l’Association du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême ?

L’Association du FIBD doit déclarer mettre fin, au plus tard au mois de juin 2015, le contrat qui le lie à 9eArt+ jusqu’en 2017, sinon il sera reconduit tacitement pour une période de dix nouvelles années. Ce n’est pas une dénonciation, c’est juste le respect du texte qui prévoyait qu’avant la fin du mois de juin de cette année, on rebatte les cartes et qu’on laisse au prestataire en place deux ans de plus pour faire les festivals suivants, ce qui laisse le temps simplement de réfléchir à un nouveau projet. C’est une réflexion nécessaire pour la bande dessinée sur le territoire, importante économiquement et nationalement.

Rappelons quand même que le premier contrat avait été signé sans appel d’offre dans le moment de panique qui a suivi l’éviction brutale du précédent directeur du FIBD, Jean-Marc Thévenet. La pérennisation du festival était en cause. Si l’on doit faire le bilan de 9eArt+ jusqu’à ce jour, il est quand même positif, non ?

L’idée n’est pas de sanctionner 9eArt+, elle est de se donner les moyens, pour les collectivités, les partenaires et les éditeurs de réfléchir à un projet, ce qui n’a jamais été sérieusement fait jusque là. On a dormi sur nos lauriers avec un prestataire qui travaillait pour une association, c’était confortable. Autrefois, l’association elle-même faisait en régie le travail de l’organisation de l’ensemble de la manifestation. Aujourd’hui, il faut juste se poser les bonnes questions alors que ce festival est relié à un secteur économique qui aussi celui du Pôle Image d’Angoulême, un grand établissement public qui est la Cité de la Bande Dessinée et de l’Image, ce sont des projets pédagogiques, internationaux,... Tout cela, on n’y a pas vraiment réfléchi jusque là. L’idée est toute simple : tous les acteurs de ce festival ont envie de se retrouver autour de la table librement et de réfléchir ensemble.

Il semblerait que 9eArt+ ne voit pas les choses de la même manière puisqu’aujourd’hui elle propose son propre projet à l’association du FIBD, lequel consisterait à reconduire le contrat sur des bases différentes, notamment, selon nos informations, avec une exigence de copropriété en ce qui concerne les marques du festival. Elle confierait aussi à l’association le soin de gérer les bénévoles qui travailleraient pour le compte de 9eArt+. Nous sommes donc dans une phase de négociation, pas dans un processus de réflexion...

9eArt+ est dans un processus de conservation d’une situation acquise, ce que je peux comprendre : c’est pour cette société un sujet économiquement important. Elle considère aussi que le travail fait mérite une récompense qui serait une espèce de reconnaissance Ad Vitam de gestion, y compris la propriété des marques et la maîtrise du projet de l’image sur l’ensemble du territoire...

Ce qui reviendrait à se substituer à l’association, purement et simplement.

La vérité, c’est que c’est déjà un peu le cas aujourd’hui, ce qui explique cette proposition d’un nouveau projet par la personne qui est elle-même en fonction en ce moment ! C’est là où cela ne va pas : tout ce qui est écrit en ce moment en termes de projet, de convention éventuelle, est le fait de la personne en place qui parle d’elle-même en disant que le travail a été très bien fait.

Certes, je ne le conteste pas, mais nous sommes sur des enjeux tellement importants qu’on ne peut pas confier ce travail à deux ou trois personnes autour de la table et qui s’arrangent ensemble. C’est arrivé à deux Conseils d’Administration déjà où l’autorisation était donnée au président actuel de l’Association du FIBD, Patrick Ausou, de s’entendre avec 9eArt+. Cela n’a pas été le cas, et cela ne le sera pas, parce que ce n’est pas souhaitable ! Encore une fois, il ne s’agit pas de faire le procès d’une société, il s’agit d’un projet, d’un territoire et d’un secteur. On est sur des enjeux vraiment économiques auxquels il faut le plus possible de ne pas faire participer tous les acteurs.

Dans cette association, par exemple, les éditeurs ne figurent pas en tant que tels dans le conseil d’administration. Cette association doit continuer, garder un rôle absolument central, je le pense vraiment profondément et le maire d’Angoulême aussi. Mais il faut aussi décrire techniquement ce que l’on veut pour le développement de ce festival, les liens avec d’autres secteurs voisins, parents de la bande dessinée, les projets pédagogiques, les projets d’accès à la connaissance et les supports de cette connaissance, un travail de collaboration internationale, de vie de la bande dessinée au-delà du festival, ce qui n’est pas le cas ici, ce qui n’est plus le cas...

Il y a un très beau travail à faire avec tous les experts de la bande dessinée qui connaissent ce festival et ce secteur. Ils doivent être associés. Il n’est pas possible que ce soit une société, quelle qu’elle soit, qui dicte de son côté la conduite d’une association qui, c’est vrai, manque de ressources pour l’instant en termes de réflexion technique mais qui a une ressource humaine potentiellement mobilisable considérable, exceptionnelle et érudite, y compris sur les aspects économiques du secteur.

Samuel Cazenave, Premier Adjoint au Maire d’Angoulême

Le président Ausou, selon nos renseignements, a l’air d’être plutôt favorable au projet de 9eArt+, qui aurait obtenu aussi le soutien de la section BD du Syndicat National de l’Édition. Quel poids peut avoir la mairie dans un accord entre cette association et 9eArt+ ?

Effectivement, la mairie n’a pas à s’immiscer dans un rapport contractuel privé, ce qui est le cas ici. Mais en même temps, le maire est président d’honneur et siège au Conseil d’Administration, il est un financeur du Festival. Ce n’est pas que la Mairie qui est dans une démarche d’attention et de suggestion. C’est aujourd’hui l’ensemble des partenaires financiers institutionnels : l’État, la Région, le Département, l’Agglomération,... On est tous aujourd’hui sur la même longueur d’onde. Au dernier Conseil d’Administration, tout le monde était là -ce n’était jamais arrivé- pour dire que le texte actuel de la concession devait être respecté, qu’il fallait demander l’interruption du contrat avant la fin du mois de juin, quitte ce que 9eArt+ postule sur le projet qui sera présenté à partir d’un cahier des charges et reprenne la main, cela ne pose aucun problème.

Angoulême n’est pas la seule à engager cette démarche. Elle est totalement partagée. Ce que vous dites du SNE, à savoir le soutien à 9eArt+, je n’en suis pas sûr parce que leur préoccupation est d’abord et avant tout que ce festival soit bien organisé, que les conditions d’accueil soient améliorées, que ce festival s’ouvre pleinement sur le XXIe siècle et sur les préoccupations centrales des éditeurs. J’ai été reçu le 5 mai 2015 par le SNE. Sincèrement, j’ai ressenti de la curiosité pour ce que je leur ai expliqué : les enjeux, le souhait de travailler ensemble, et de le faire de façon transparente et rigoureuse. On a le temps pour le faire ! Il n’est pas question d’affaiblir ce festival, il est au contraire question de le revigorer, de le métamorphoser, mais avec tout le monde, avec tous les talents. Il ne faut pas se mettre des menottes pour avancer. L’accueil reçu au SNE était positif, avec des questions précises sur les conséquences dans telle ou telle situation.

Nous sommes dans une configuration dans laquelle et politiquement, et institutionnellement, au niveau national comme au niveau local, comme avec les partenaires privés, nous sommes tous d’accord. Il faut en discuter de façon très saine et très transparente. On a un peu de temps pour le faire.

L’équipe du Festival avait été reprise à l’Association par 9eArt+ au moment de la concession. Si on doit y mettre fin, si nous comprenons bien, à la suite d’un appel d’offre, qu’adviendrait-t-il du personnel ?

Ce n’est pas compliqué : il suffit de préciser dans l’appel d’offre que tout ce personnel est repris intégralement par la structure qui reprendra le Festival. Il est prévu que, s’il y avait une période de latence, ce qui ne sera pas le cas, le personnel soit automatiquement intégralement repris par l’Association. Les collectivités se chargeraient de livrer la subvention pour financer le personnel sans aucun problème. Ce sont eux qui font le festival depuis vingt ans, voire trente ans pour certains d’entre eux. Ils sont extrêmement précieux, ce sont eux qui en assurent la continuité. Si l’on observe le Festival ces quinze dernières années, on voit qu’il n’y a pas eu de vraie métamorphose. On le doit à une équipe extrêmement professionnelle qui est là depuis longtemps.

En dépit d’une dotation publique conséquente de plusieurs millions d’euros attribuée au Festival, l’Association reçoit une très faible somme de ce budget, un peu plus de 15.000 € seulement, ce qui est assez peu pour financer les actions qu’ils mènent de leur côté, mais surtout pour s’entourer de conseillers et de professionnels (avocats, techniciens...) qui peuvent les aider à négocier par exemple avec 9eArt+. Est-ce que cela ne participe pas de leur faiblesse et de leur indécision face à un interlocuteur qui sait très bien où il va ?

C’est vrai. C’était un accord qui s’est dessiné dans une forme de précipitation en 2007 à la suite du reversement des polarités qui s’est effectué alors : le prestataire choisi par Jean-Marc Thévenet, Franck Bondoux, devenant du jour au lendemain délégué du Festival. Tout n’a pas été forcément bien calé. Il y a incontestablement quelques trous dans la raquette...

Le paradoxe, c’est que l’association reçoit finalement une subvention de son prestataire ! Une petite somme qui a vocation à l’animation sur le territoire : la décoration des boîtes aux lettres, des bus, etc. C’est totalement insuffisant. C’est pourquoi, lors du précédent conseil municipal, on a voté une petite subvention supplémentaire pour trois ans pour permettre à cette association d’exister un peu mieux, au moins dans l’animation sur le territoire, au moins dans la mobilisation des bénévoles, que l’on soit certes une ville de bande dessinée, mais que l’on ait un accueil BD dans cette ville. Tout cela, encore une fois, dans le cadre d’un projet à concevoir, devrait être intégré dans la réflexion.

C’est là où cette confiance entre l’Association du FIBD qui a quand même un lien historique avec le territoire et avec l’institution territoriale majeure, partenaire de ce Festival, la Mairie, est essentielle. La mairie, elle, a les outils et la capacité d’analyser la situation juridique et financière. C’est aussi cela que les événements récents ont produit : on semblait mettre une espèce de distance entre cette association et ses partenaires naturels parce qu’à un moment, un prestataire s’inquiète de voir arriver le terme de son contrat et essaie de faire en sorte que ce terme n’arrive pas.

On est aujourd’hui dans un espace où il faut recréer de la confiance autour d’un projet. Celui-ci ne peut pas être écrit, comme cela a été fait jusque là : il n’y a jamais vraiment eu de projet pour a BD à Angoulême, les choses se sont toujours faites de façon empirique, une année après l’autre. Aujourd’hui, et c’est une vraie chance pour le territoire et même au-delà du secteur de la BD : l’animation, le jeu vidéo, la création et beaucoup d’autres choses, nous sommes en situation de concevoir quelque chose avec un cénacle élargi, pas seulement constitué physiquement ici, mais avec des gens qui sont à Paris ou à l’étranger, en Europe et au-delà de l’Europe.

Je crois que nous n’avons pas à être dans la précipitation. On a simplement à être porté par cet espoir pour les 40 ans qui viennent. C’est à cela qu’on doit s’atteler aujourd’hui, encore une fois de façon très sereine, sans se laisser influencer par l’inquiétude, légitime, d’un prestataire qui a envie de continuer son activité.

Selon vous, qui doit piloter ce projet ?

L’Association a vocation à la piloter, mais aidée par les autres. On est sur une démarche ouverte. Il se trouve qu’ils ont autour d’eux beaucoup de partenaires qui ont les compétences financières et techniques, y compris des partenaires privés, des chefs d’entreprise, des éditeurs Cette ressource, elle existe. À un moment, elle a géré le Festival. Il s’agit de rassembler des gens et de commencer à écrire un cahier des charges. Un cahier des charges, ce ne sont pas Les Mémoires d’Outre-Tombe ! On liste le projet et on le décline avec un juriste pour rédiger l’appel d’offre. Il ne faut pas exagérer la difficulté des choses et ne pas sous-estimer, par contre, la nécessité absolue de dialoguer avec tous ceux qui ont un mot à dire sur ce sujet-là et qui ont une compétence pour le faire.

La Mairie est-elle prête à jouer un rôle moteur dans cette affaire ?

Il se trouve qu’elle n’a pas à se poser cette question puisqu’aujourd’hui, l’ensemble des partenaires institutionnels sont d’accord. Si après, entre ces partenaires, on désigne les uns et les autres pour faire des choses, sans lien hiérarchique, ni d’autorité, pourquoi pas ? Nous sommes vraiment en cohérence aujourd’hui. I y a une vraie compréhension, par le Ministère de la culture, par la DRAC, de la situation. Le soutien à la démarche des institutionnels et du monde de la bande dessinée, globalement, il est assuré. On n’a pas à s’interroger sur le chef de file, seulement sur la file et sa composition.

La Cité internationale de la BD à Angoulême

Vous qui postulez à la présidence de la Cité de la BD, allez-vous résoudre le conflit d’intérêt qui persiste entre la Cité et 9eArt+, le Musée se trouvant empêché de solliciter des sponsors aussi librement que 9eArt+ ?

Je pense qu’il y a une concurrence que par l’absence d’un dessein politique, d’un projet, d’une perspective et d’une présence politique qui permettaient d’y voir clair. Cela s’est résumé à un combat entre deux hommes, chose insignifiante par rapport aux enjeux de ce territoire, de la Cité de la BD et du Festival.

Il y a cependant une réelle concurrence. Par exemple, 9eArt+ ne crée-t-elle pas et commercialise-t-elle pas des expositions, conçues et scénographiées par des équipes extérieures, sans que le Musée y trouve son intérêt ?

Il se pose en effet des questions sur les relations entre un événement et une structure qui a une vocation pédagogique, patrimoniale, et de valorisation de la création dans le monde de la bande dessinée, tout au long de l’année. Cette relation-là, elle doit être clarifiée, du point de vue du sponsoring avec des partenariats privés pour des expositions organisées et portées par la Cité, des expositions qui puissent tourner. C’est absolument nécessaire et c’est sa vocation. Nous avons des talents en interne pour le faire. Il y en a d’autres que l’on peut solliciter ailleurs sans aucun problème. Cette clarification doit se régler en dehors de contentieux tels que nous les avons connus et qui ont fait plus de mal que de bien à l’institution. La Cité a une vocation de pérenniser le projet BD tout au long de l’année. Peut-être que le Festival a aussi vocation à avoir un œil sur l’ensemble des manifestions BD toute l’année aussi, il y en a des centaines en France et ailleurs dans le monde ! Nous devons refaire l’épure au bénéfice finalement de l’ensemble du territoire.

Je suis optimiste. Il y a eu un moment de panique des membres de l’Association, peut-être même de certains élus qui ont pensé que l’on ne pouvait plus désormais se séparer de 9eArt+ car, si on s’en sépare, qu’est-ce que l’année prochaine on va devenir ? Ce raisonnement-là, les gens commencent à se rendre compte qu’il est fallacieux. Cet événement sera toujours bien organisé parce que l’équipe, comme je vous l’ai dit, sera toujours en place l’année prochaine, dans deux ans, dans trois ans. Quant aux partenaires privés du Festival, ils ont changé, d’autres sont restés et ne sont pas forcément attachés à 9eArt+, mais plutôt à l’événement.

Une réunion informelle s’est tenue à la Mairie le 5 mai dernier entre le maire et de moi-même et les anciens présidents du FIBD. Le président actuel Patrick Ausou a clairement dit qu’il s’engageait à proposer la dénonciation du contrat dans les termes prévus initialement avant la fin du mois de juin et dans les conditions qui s’imposent avec une réunion du Bureau, du Conseil d’Administration et peut-être une Assemblée Générale. Donc, sur le fond, je ne suis pas inquiet.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 6 mai 2015.

Le bâtiment Castro ("Le Vaisseau Moebius") appartenant à la Mairie.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Lire aussi : "L’Association du Festival d’Angoulême mettra-t-elle fin à son contrat avec 9e Art+ ?->art18064]

Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

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2 Messages :
  • Je comprend vraiment rien ;( Ce serait possible d’avoir un schéma de cette organisation ?

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    • Répondu par RICHARD FOIN le 23 mai 2015 à  09:45 :

      En 1973,la rencontre de passionnés angoûmoisins de bd et d’un éditeur parisien conduit à la création d’une association 1901 et l’organisation d’un festival de bd, qui s’appuie sur l’ambition du maire de l’époque. La justice et la politique provoquent une alternance, et même plusieurs, et c’est cette instabilité politique locale, et quelques indélicatesses de part et d’autres, qui vont déboucher sur la professionnalisation de ce festival et l’arrivée d’un prestataire qui, au départ précipité du directeur du festival, va prendre de plus en plus d’espace. Aujourd’hui, à deux ans de la fin de son contrat, le prestataire cherche à poursuivre son activité, tandis que les politiques, qui sont aussi les financiers, veulent reprendre le contrôle, en tentant de faire croire qu’ils jouent le jeu de l’association d’origine. C’est simple ?

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PAR Didier Pasamonik (L’Agence BD)  
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