Un voyage en Europe graphique – première partie

20 mai 2019 0 commentaire
  • Cerner la culture et l’identité européenne, vaste programme... Dans la tourmente électorale actuelle, la fresque de l’Union se perçoit comme un « work in progress » foutraque et fragile. Comment la bande dessinée et plus particulièrement le roman graphique trouve-t-elle des repères dans cet ensemble composite ? Du Nord au Sud, nous avons rencontré quelques autrices et auteurs qui ont mis l’Europe en pratique.

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Marzena Sowa, une enfance en dictature
Notre périple commence autour de la Baltique. En Pologne, on se souvient qu’il y a encore trente ans le continent était coupé en deux par un « rideau de fer ». La scénariste Marzena Sowa était enfant quand le Général Jaruzelski gouvernait le pays. De sa rencontre avec le dessinateur français Sylvain Savoia est né la série autobiographique Marzi grâce à laquelle de nombreux lecteurs ont découvert ce qu’était la vie en démocratie populaire. « Enfant, je ne lisais pas de « komiks » comme on dit en Pologne, confie Marzena Sowa. Ces bandes dessinées étaient considérées comme des lectures pour garçons ou des gens qui n’aiment pas trop lire. J’ai toujours eu envie de raconter des histoires et cette arrivée dans l’univers de la bande dessinée grâce à Sylvain Savoia, mon compagnon, était la découverte de mon médium. J’ai grandi sur des romans, poèmes, sur des films historiques et pièces de théâtre qui ont sûrement contribué à créer ma sensibilité artistique et au fait que j’adore faire parler mes personnages. Évoquer ma propre enfance avec Sylvain s’est imposé comme une évidence. » Marzi a d’abord été publié en feuilleton dans le magazine belge Spirou, puis en sept albums cartonnés en français et en polonais. Les volumes ont ensuite étés adaptés au format roman graphique qui est plus adapté au lectorat international pour être traduits en une dizaine de langues. « J’aime confier à un dessinateur le soin d’interpréter mon récit. Et quand il s’agit d’évoquer l’histoire de la Pologne, un artiste étranger apporte une fraîcheur, un autre regard. Je l’ai également expérimenté avec Sandrine Revel pour N’embrassez pas qui vous voulez. Elle s’est concentrée sur l’Humain plus que sur l’Histoire. Dans ce livre c’est ce qui m’importait. En revanche pour L’Insurrection j’ai choisi de travailler avec un artiste polonais, Gawron. Il était parfaitement taillé pour ce travail qui demandait un tout autre investissement de documentation et retranscription historique. Et à côté de tout cela, l’enfance est cette période qui reviendra sûrement beaucoup dans tout ce que j’écris. »

Un voyage en Europe graphique – première partie
© Photo Chloé Vollmer Lo
© Marzena Sowa, Sylvain Savoïa, Sandrine Revel / Dupuis

Matteusz Skutnik, l’Insolite transmédia
Toujours de Pologne, le lecteur occidental qui feuillette la série de science-fiction Rewolucje (Révolution) par Mateusz Skutnik peut y trouver un parfum de surréalisme et songer aux univers de Terry Gilliam ou Jeunet et Caro. Ce lecteur ignore souvent que ce type de récits était également courant en Europe communiste et notamment avec la bande dessinée Tytus, Romek i A’Tomek de Henryk Jerzy Chmielewski, restée populaire après la chute du mur de Berlin. « À 8 ans, Tytus m’a donné l’envie de créer mes propres BD, se souvient Mateusz Skutnik, né en 1976. Grace à mes premières histoires, j’ai pu épater mon entourage. En 2004, j’ai eu la chance d’être publié par la branche polonaise d’Egmont (un groupe d’édition danois, ndlr). Revolucje a connu un certain succès et je poursuis cette série aujourd’hui.  » Skutnik est cependant actif dans plusieurs domaines : « Devenir dessinateur professionnel m’a permis de franchir le pas vers le jeu-vidéo. C’est là que l’Europe a joué un grand rôle. J’ai étudié l’architecture et si les décors de Revolucje sont généralement constitués par les bâtiments de ma ville natale, je voyage aussi à l’étranger pour m’inspirer. À partir de photos que j’ai prises dans les villes européennes, j’ai créé une série de jeux, 10 Gnomes. Parallèlement certains de mes livres sont publiés en anglais et mes deux univers commencent à s’entrelacer. Les amateurs de mes jeux s’intéressent de plus en plus à mes bandes dessinées…  »
Les site de Mateusz Skutnik

© Matteusz Skutnik - Szymon Holcman / Timof comics
Photo ©Marcin Biodrowski

Ville Ranta, le néo-littéraire
De l’autre côté de la Baltique, en Finlande, la lecture de strips quotidiens reste un sport national. Le roman graphique y prospère aussi depuis plus d’une décennie. Ville Ranta est un auteur phare du domaine. Il a déjà publié plus de dix volumes autobiographiques ou historiques. « Pour moi qui ai étudié la littérature, le roman graphique m’a d’emblée intéressé. Mes propres livres comportent peu d’action, peu d’aventure. J’attache une importance primordiale au rythme, au trait, au texte. » Nous avons rencontré Ville Ranta à Paris où il s’est installé pour quelques mois afin de travailler sur un nouveau roman graphique conçu en français. Le dessinateur tout jeune quadragénaire a déjà vu plusieurs de ses livres publiés en français, mais aussi en allemand, suédois, polonais. « Avec la crise économique du début des années 90, l’édition en finois de bandes dessinées francobelges pour adultes s’est interrompue. Or je m’y intéressais beaucoup. Par chance, la Finlande a intégré la Communauté européenne. Ma mère, journaliste politique, devait se rendre souvent à Bruxelles, elle me rapportait ces livres en français. La découverte des productions de l’Association et des autres éditeurs indépendants a été capitale. Pacsin de Joann Sfar par exemple m’a beaucoup inspiré. Ça se voit toujours dans mon style très improvisé avec plusieurs niveaux de lecture et de réflexion. C’est pour moi un exemple du roman graphique européen. Il m’a permis de réaliser qu’on peut prendre une feuille, un crayon et commencer à s’exprimer…  »
Le site de Ville Ranta

© Ville Ranta - WSOY Photo © Antti Nylen -

Fabian Göranson, l’arpenteur
De la même génération que les trois auteurs précédents, Fabian Göranson est suédois « Mais je me sens plutôt comme un citoyen européen, précise-t-il immédiatement. À 13 ans, j’habitais à Bruxelles où chaque quartier avait sa librairie de bandes dessinées. J’y passais mes après-midi…  » Fabian Göranson dessine depuis plus de quinze ans tout en accumulant une longue expérience d’éditeur et de traducteur de bandes dessinées. « Je n’ai commencé que récemment à me concentrer sur mes propres créations… » Son dernier livre est fort à propos dans notre revue. Publié en 2018, Drömmen om Europa traduit en français par Rêve d’Europe (Éditions Rackham) est un « road movie » ferroviaire autobiographique à travers notre continent en 2017, une exploration de nos nations malades du populisme mais pas forcément condamnées à l’abîme. «  J’espère poursuivre par d’autres récits de voyage. J’aime m’investir dans un lieu, absorber l’atmosphère, l’Histoire, la culture, dévoile-t-il, conscient des possibilités qu’offre son moyen d’expression. Je crois que le roman graphique est né entre les USA et l’Europe. Mais c’est plutôt ici qu’il commence à devenir un format établi. C’est un domaine en pleine évolution, chaque années de nouveaux titres forts sont publiés, de nouveaux jeunes auteurs choisissent ce format et notamment pour des récits de voyage ce qui est peut-être typiquement européen. »

Photo © Johannes Klenell, © Fabian Göranson - Galago

Notre voyage en Europe graphique se poursuit ici en Europe néerlandophone, germanophone et anglophone.

Cet article est une coédition Actuabd.com / Europe Comics avec le soutien de

(par Laurent Melikian)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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