Un voyage en Europe graphique – troisième partie

24 mai 2019 0 commentaire
  • Une visite dans les librairies d’Europe montre que le roman graphique n’est plus un phénomène marginal. À travers le continent, des rayons jusqu’ici interdits à la bande dessinée proposent aux lecteurs curieux des récits en images proches des thématiques contemporaines. En Espagne et en Italie notamment, la tendance s’est affirmée avec des auteurs locaux. Ce dernier volet de notre odyssée s’attarde donc sur les rives méditerranéennes.

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Paco Roca, l’héritier des « tebeos »

En Espagne, les « tebeos » (« bandes dessinées populaires ») ont marqué un public transgénérationnel. Mais depuis les années 1980, ici comme ailleurs, ceux-ci désertent peu à peu les kiosques. Paco Roca, 50 ans, est de ces auteurs qui ont trouvé leur place en librairies avec un bagage acquis en magazines : « J’ai eu envie de devenir auteur avec les bandes dessinées populaires des éditions Bruguera, puis Astérix, Tintin, les Super-héros ... Un auteur espagnol m’a marqué, Carlos Giménez et sa série autobiographique Paracuellos [un récit à propos des orphelinats franquistes publié en France dans le magazine Fluide Glacial. NDLR.] Grâce à lui, j’ai saisi que l’on peut raconter de belles histoires sans aventurier. »

Dès 2007 avec Arrugas (Rides aux éditions Delcourt) où il traite de la maladie d’Alzheimer, il est plébiscité par un large public. Ce roman graphique est adapté en long-métrage animé quelques années plus tard. Depuis, Paco Roca poursuit une œuvre personnelle proche du réel. Il aborde la Guerre d’Espagne avec El Angel de la Retirada (L’Ange de la Retirada en français chez Six pieds sous terre), la Seconde Guerre mondiale avec La Nueve (en français chez Delcourt), la chronique familiale avec La Casa (La Maison chez Delcourt), voire l’histoire de la bande dessinée espagnole dans El Invierno del dibujante (L’Hiver du débutant chez Rackham).

Autant de sujets qui traversent les frontières : « J’évoque ce qui m’est proche, ma vie, mes connaissances et j’appartiens à une culture européenne. De façon naturelle, je pense aux lecteurs espagnols ou européens lorsque je travaille. Mais je sais aussi que je peux être lu sur d’autres continents car je crois que le roman graphique a rendu la bande dessinée internationale. Même si les super-héros sont publiés dans le monde entier, c’est un genre de bandes dessinées principalement destiné d’abord au public américain, comme les albums franco-belge le sont aux francophones. »

Un voyage en Europe graphique – troisième partie
© Paco Roca / Astiberti, Photo © DR

Jesus Alonso Iglesias, plus loin que l’Europe

« Le roman graphique a sans doute permis à la bande dessinée européenne de devenir internationale » appuie également Jesus Alonsio Iglesias. Comme de nombreux artistes espagnols, celui-ci a trouvé son salut professionnel à l’export. En bandes dessinées d’une part pour les éditeurs francophones, en animation d’autre part en tant que story-boarder et character designer pour des productions américaines. Il a notamment apporté son concours à l’étonnant Spider-Man Multiverse.

Après PDM, un premier roman graphique scénarisé par l’éditeur suisse Pierre Paquet, il publie en 2015 El Fantasma de Gaudi (Le Fantôme de Gaudi chez Paquet) sur scénario d’El Torres, un thriller barcelonais où la basilique de la Sagrada Família et son architecte jouent un rôle primordial. Publié en anglais, Ghost of Gaudi était sélectionné en 2018 pour les prix Eisner Awards de San Diego et les Harvey Awards de New-York. « L’industrie des comics nous apprécie en tant qu’alternative aux super-héros », se félicite Jesus Alonso Iglesias. Publié également en ex-Yougoslavie, en Allemagne, au Portugal, le dessinateur se déplace sur de multiples festivals en Europe et reste curieux de tout : « À chaque fois, je trouve de nouvelles bandes dessinées à prendre comme référence pour mon propre travail, même des œuvres d’auteurs plus jeunes que moi… »

© Jesus Alonso Iglesias / Dibbuk, photo © DR

Alberto Madrigal – Ich bin ein Berliner

On dit que nul n’est prophète en son pays. Cela se confirme chez Alberto Madrigal, né en 1983 en Espagne : « Pendant longtemps, j’ai cherché du travail en tant que dessinateur pour des éditeurs français, sans résultat. Pour des raisons personnelles, je me suis installé à Berlin. J’y ai dessiné ma première bande dessinée autobiographique et comme j’en parlais avec des amis italiens, je l’ai écrite en italien et proposée à un éditeur italien. Et me voici auteur italien par accident ! » Un Lavaro Vero (« Un Vrai Boulot ») est publié à Milan par Bao publishing en 2014. « Comme l’italien n’est pas ma langue maternelle, j’économise mes mots ce qui améliore la lisibilité de mes planches. »

Par la suite, Alberto a vu ses livres traduits en espagnol. En français, il a signé les dessins de Berlin 2.0 (éditions Futuropolis) sur scénario de Mathilde Ramadier, autre berlinoise d’adoption. Deux romans graphiques italiens ont suivi, Va tutto bene en 2015 et Pigiama Computer Biscotti cette année. « Aujourd’hui, je connais mieux la situation de la bande dessinée en Italie qu’en Espagne. Depuis environ cinq années, les choses ont beaucoup changé. Grâce notamment à deux auteurs, Gipi et Zerocalcare, les romans graphiques se sont installés en librairies, de nouveaux lecteurs sont apparus. J’étais récemment au Salon de Turin pour la sortie de Pigiama Computer Biscotti, des gens sont venus pour voir mon nouveau livre. Avant, on était juste surpris de voir un auteur de BD dans un salon littéraire… »

Photo © DR, Alberto Madrigal / Bao

Gipi – Traces de guerres

Un trait fin, à la fois dynamique et d’apparence fragile, Gipi s’est imposé il y a quinze ans avec son premier récit en un volume Appunti per una storia di guerra (Notes pour une histoire de guerre chez Futuropolis). L’histoire de trois adolescents dans une Italie tombée en guerre civile bruissait encore des échos du conflit dans l’ex-Yougoslavie. En écho, l’Europe a été saisie par les visions inquiétantes de Gipi. Appunti per una storia di guerra a notamment été salué par le Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême en 2006 : « Je suis européen, ma voix est nécessairement européenne. Mais pour le moment, lorsque je pense à l’Europe, c’est la peur qui influence mon raisonnement. La peur qu’elle se désagrège et que nous puissions en revenir à nous affronter, comme nous l’avons d’ailleurs fait jusqu’en 1945. Cette peur, j’en suis sûr, passe et filtre à travers mes pages. »

Photo © Bertini, © Gipi / Coconino

Zerocalcare – L’engagement du web au papier

« Lorsque les premiers livres de Gipi ont été publiés, la bande dessinée a trouvé un nouveau statut en Italie. On a commencé à l’accepter en tant que langage et pas uniquement en tant que genre, celui de publications Disney ou des mensuels d’aventure Bonelli, » témoigne Zerocalcare. Avec plusieurs volumes de chroniques autobiographiques où son engagement politique marqué à gauche passe par le prisme de l’humour, cet auteur romain né en 1983 a généré un phénomène éditorial. Chacune de ses nouveautés dépasse des ventes de 100 000 exemplaires. Son travail était d’abord diffusé sur son blog à fin de la décennie 2000. « L’autobiographie n‘existait quasiment pas dans la bande dessinée italienne, analyse Zerocalcare. Et comme je viens d’un milieu très politisé à l’inverse des autres auteurs et que la classe intellectuelle italienne s’amoindrissait, je tenais des propos différents. Cela a généré un phénomène médiatique… »

Kobane Calling est un titre à part dans la bibliographie de Zerocalcare où l’auteur quitte son quartier de Rebbibia pour côtoyer les combattants kurdes en zones de guerre syrienne. Adapté en français par les éditions Cambourakis en 2016, il a connu un fort retentissement de ce côté-ci des Alpes. Zerocalcare ne se voit pas pour autant comme un auteur vedette en Europe : « Le seul pays où mes livres se vendent bien reste l’Italie. Kobane Calling a retenu l’attention en France, en revanche mes autres livres n’ont pas le même impact. »

De mère niçoise, il subit tout de même les effets de la transnationalité : « Je perçois des influences très différentes dans mes planches, Gipi, Boulet, Dragon Ball… Je développe une espèce de monstre de Frankenstein… En 2007, j’ai subi deux chocs en lisant Ma vie mal dessinée par Gipi et Le Combat ordinaire par Larcenet. Un Italien et un Français proposaient chacun à leur manière des tranches de vies émouvantes et intenses. Je ne sais s’il existe une marque de fabrique européenne en matière de roman graphique, mais finalement, je me sens plus influencé par les auteurs européens qu’américains, je ne saurais pas l’expliquer…  »

© Zerocalcare/Bao, photo © Niccolo Caranti

Gani Jakupi – La diversité

Qui d’autres que Gani Japuki pour clore ce voyage ? Né en Yougoslavie en 1953, à la fois jazzman, auteur de bandes dessinées, journaliste, romancier, photographe, il a longtemps vécu à Paris avant de s’installer à Barcelone et de se découvrir une nationalité Kosovar après la chute de la Fédération yougoslave. « J’ai été formé par la lecture des magazines de BD serbes des années 1970 , on y trouvait des auteurs de toute l’ex-Yougoslavie et d’ailleurs. Au-delà des pressions que nous imposait la dictature de Tito, nous avions accès à une culture mondiale impressionnante qui a forgé mon identité artistique. Arrivé en France à la fin des années 1970, j’ai dû me reformater et si aujourd’hui mes livres se vendent dans tout l’espace francophone, c’est que j’ai réussi ce reformatage. »

Publié en anglais, allemand, espagnol et de nombreuses langues balkaniques, son dernier ouvrage est un roman graphique sur la révolution cubaine El Comandante yankee édité en Belgique chez Dupuis. Il vient par ailleurs d’organiser le premier festival de bandes dessinées de Pristina au Kosovo. « Dans les Balkans, la bande dessinée est aujourd’hui mise au service de récits nationaux. Le roman graphique et le reportage dessiné y restent méconnus. Nous sommes quelques-uns à penser qu’ils peuvent ouvrir de nouvelles portes. Quand je réunis à Pristina des auteurs finlandais, catalans ou britanniques, avec chacun leur langue, ils apparaissent presque comme des extraterrestres et attirent l’attention. À l’inverse d’un poète littéraire qui se nourrit de sa propre langue, eux s’expriment en dessins qui sautent directement à l’œil et doivent chercher l’inspiration partout. Leurs différences permettent de bâtir une culture riche et de créer quelque chose de singulier. L’Europe trouve ici sa plus grande valeur. »

Photo © Jaks Tripod, © Gani Jakupi

Cet article est une coédition Actuabd.com / Europe Comics avec le soutien de

(par Laurent Melikian)

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